Le château du Vercors, par Claire Abadie

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Je suis sûr que tout le monde connaît dans sa vie une période de routine bienheureuse, une période où après une jeunesse tumultueuse, on retrouve un foyer, un travail, des enfants et on finit sa vie en accomplissant les mêmes choses les unes après les autres, content sans jamais remettre en cause cet état de fait. Ce moment arriva pour moi vers la trentaine et bien que non marié, j’avais un poste de photographe à Paris, une belle maison en banlieue parisienne et des amis toujours prêts à m’accompagner dans les bars de tout Paris le week-end. En somme, je ne pouvais pas me plaindre et j’irais même jusqu’à dire que j’étais heureux. Ma carrière de photographe me permettait de réaliser mes rêves de jeunesse dans lesquels je ne me voyais jamais sans une caméra à la main.

Peut-être s’agissait-il de la solitude du célibataire, et même si je ne recherchais pas activement une femme dans ma vie, je regrettais quelque peu d’avoir laissé filer les rares femmes qui avaient réussi à supporter mon caractère de bohémien.

En bref, j’étais heureux, très heureux, aussi heureux que je pouvais l’être et pourtant je n’étais pas satisfait. On se fait toujours des illusions dans sa jeunesse, des illusions de gloire, d’aventures excitantes. J’avais grandi sous les aventures du célèbre archéologue Indiana Jones, et si je ne l’avais pas suivi dans sa carrière de professeur d’histoire, le métier qui m’avait toujours semblé le plus ennuyeux du monde, j’avais gardé l’illusion de vivre des moments excitants, des moments de danger et de puissance, de surprise et de drame. Face à ma vie routinière que les gens aiment appeler métro-boulot-dodo, je me sentais exclu d’un univers plus riche, plus séduisant ; et comme tous les idiots, alors que j’avais travaillé toute une vie pour accomplir mes rêves, je décidais de partir à l’aventure. Comme cela, du jour au lendemain, j’allai voir ma patronne et lui expliquai que je voulais filmer un reportage sur le célèbre château hanté du Vercors.

Après son acceptation, j’annonçai la nouvelle à mes amis complètement médusés qui me répétaient plusieurs fois : « Mais t’es complètement malade Luc, personne n’est jamais revenu de ce château, c’est le triangle des Bermudes du Vercors, réfléchis un peu avant de te lancer dans cette aventure ! »

C’était tout réfléchi. Mes amis pouvaient croire qu’il s’agissait d’un caprice, d’une sorte de crise de la trentaine et dans un sens, ils n’avaient pas tort. Je me sentais prisonnier d’un monde qui ne m’appartenait plus et d’une vie dans laquelle je ne me reconnaissais plus. Mais je considérais aussi que cette décision relevait d’une sorte d’aboutissement dans ma vie.

J’adore les films d’horreur, je sais que ce n’est pas un aveu courant, et face aux réactions horrifiées de mon entourage, j’ai arrêté bien vite de le mentionner à mes amis et à mes collègues. Pourquoi cette réaction si vive ? Les gens doivent être bizarres pour ne pas se saisir de ces films pour expérimenter le propre de l’être humain, la peur. Puisque ma vie en était cruellement dépourvue, je puisais dans ces films mes frustrations d’aventurier raté. J’avais essayé à une époque les romans du genre fantastique, mais aussi ingénieux que pût être l’auteur, je ne ressentais rien face au papier. Avec mon imagination visuelle, seule la médiation des films me permettait de ressentir ce frisson propre à l’arrivée d’éléments perturbants, comme le vampire qui attendait derrière la victime ou le tueur en série dans un huis clos. Mon seul reproche venait du fait que les réalisateurs n’allaient pas jusqu’au bout de l’horreur, ils restaient dans une sorte de timidité et de gentillesse qui annulait le potentiel horrifique du film.

Mais il ne s’agissait que de fiction : les rares frissons que me procuraient ces films ne duraient que quelques secondes, juste le temps d’oublier ma propre vie et de me rassasier de celle des victimes des films d’horreur. Je voulais mon film d’horreur à moi, je voulais rendre ma vie plus attrayante, plus passionnante, pouvoir raconter des anecdotes au coin du feu qui feraient frémir mes amis et toutes mes connaissances. Jusqu’à ce voyage, je n’avais rien de concret, rien de bien terrifiant dans ma vie, rien qui vaille la peine. J’attendais ce voyage avec impatience, le voyage qui changerait ma vie, me rendrait enfin intéressant aux yeux du monde. Alors que mes amis continuaient de vouloir me dissuader, ma volonté se raffermissait de jour en jour jusqu’à l’heure fatidique où je montai dans le train qui allait m’amener vers ce château hanté, connu de tous les amateurs d’horreur et de fantastique, le château de Sassenage.

Pourquoi mon obstination avec le château du Vercors ? A vrai dire, rien d’autre qu’une passion pour les légendes mythologiques et une sorte d’intuition qui m’amenait par là. Il s’agissait d’une bien triste histoire, qui ramenait jusqu’à Mélusine. Le seigneur du château, Raymondin, s’éprit de la belle fée Mélusine et ils se marièrent à la condition que Raymondin ne devait pas voir sa bien aimée le samedi. Il accepta malgré ses réticences et Mélusine espérait par la suite vivre une vie normale, privée de sa difformité. Cependant, le frère de Raymondin persuada le seigneur que sa femme entretenait une liaison avec un amant le samedi et, plein de soupçons, Raymondin surprit sa femme à moitié serpent. La suite de l’histoire n’est qu’envisagée dans les légendes, certains disent que Mélusine s’est enfuie et n’a plus jamais revu son époux, d’autres prétendent qu’elle s’est suicidée et que son mari l’a suivie. Depuis ce moment et par la suite, plus personne ne put pénétrer dans ce château et les rares personnes qui osèrent s’y introduire ne furent plus jamais retrouvées. Étaient-ils morts ? Personne ne le savait : comme le triangle des Bermudes, personne ne revenait pour témoigner.

J’étais un peu angoissé, même si je ne le disais à personne. Cette excursion dans un château hanté et peut-être meurtrier m’excitait et m’horrifiait tout à la fois. Je ne voulais pas admettre, même à moi-même, l’idée qui me venait des fois, que même si je trouvais la mort, j’avais vécu une expérience passionnante et que plus rien ne m’accrochait à cette vie. Toujours est-il que si je ressentais ce frisson de l’inconnu, ma résolution ne faiblissait pas et lorsque je m’engageai dans le train pour Grenoble, je me sentais plus décidé que jamais à frissonner et à vivre l’aventure d’une vie.

Le voyage passa avec une lenteur interminable, j’avais un sentiment dual : entrer dans ce château tout de suite et fuir le plus loin possible. On dit que quelqu’un qui fait du saut à l’élastique n’a en général peur que dans les dernières secondes qui précèdent le saut. Mon cas, bien que quelque peu différent, s’expliquait de la même manière. Je voulais me débarrasser le plus vite possible de cet inconnu terrifiant et en même temps je recherchais avec ardeur ce sentiment si oppressant qui me donnait pour la première fois depuis longtemps l’impression de vivre. Ce même sentiment que je recherchais avidement dans les films d’horreur me parcourait sans relâche depuis que j’avais quitté la région parisienne pour de nouvelles aventures.

Je lisais, pour me distraire, mes romans préférés : Dracula et Frankenstein, deux chefs d’œuvre de la littérature d’horreur. Pour le premier, j’avoue que j’ai un faible pour ce roman qui, s’il ne provoque pas assez d’émotions terrifiantes à mon goût, est construit de manière remarquable et garde un certain mystère sur le monstre de Dracula. Quant au deuxième, je m’étais juste attaché au destin malheureux et tragique de la créature de Frankenstein qui, reniée par son propre créateur, erre pour trouver de la compagnie et se retrouve trahie à nouveau par son créateur. Malgré tous les meurtres accomplis par la suite, je ne pouvais m’empêcher de penser à cette créature comme un enfant malheureux qui cherche par tous les moyens à attirer l’attention de son père.

Avec mes deux livres préférés dans ma poche, le temps passait et le temps de sortir du wagon et d’affronter l’inconnu se présentait à moi. J’avais tout préparé, je connaissais le chemin et je savais quel tram et quel bus prendre pour aller jusqu’au château. Autant ne pas se laisser déstabiliser si la population devenait méfiante, comme celle dans Dracula. De plus, il suffisait de faire une recherche sur mon téléphone et d’activer le GPS pour retrouver mon chemin. S’il y avait bien une chose qui n’allait pas être compliquée, ce serait bien de trouver ce château. Quant à ce que je découvrirais à l’intérieur, toutes les idées se valaient. Je pris le tram jusqu’à la ville d’à côté, Fontaine La Poya et j’attendis le bus qui ne tarda pas à venir. Je me dirigeais vers le conducteur et lui demandai s’il s’arrêtait bien au château de la région. Il me répondit avec une drôle de voix :

« Le bus ne s’arrête plus vers cet endroit depuis une vingtaine d’années et je ne voudrais pas causer des problèmes aux autres, alors je vous conseille de sortir dans deux stations, vous en avez pour une demi-heure de marche tout droit et si vous y tenez à ce point, vous vous retrouverez devant le château à vos risques et périls. Ne venez pas me dire après que je ne vous ai pas prévenu. Si on se voit encore un jour. »

Sa prédiction glaçante faisait froid dans le dos et même si je ne comptais pas m’arrêter en si bon chemin, j’allais devoir marcher seul dans la montagne et si je supportais l’idée d’entrer dans un château hanté, l’idée de faire une randonnée en montagne vers cinq heures de l’après midi dans une région que je ne connaissais à peine ne m’inspirait pas confiance. J’étais déjà arrivé trop loin pour rebrousser chemin et je décidai de braver la montagne. Le conducteur me regarda avec un air suspicieux lorsque je descendis sans peur et sans honte. Du moins de l’extérieur.

Devant moi, le fier Vercors s’étendait, cette montagne qui arbore ces rochers au-dessus du plat pays. Je m’arrêtai un instant pour admirer la vue : si cela devait être le dernier jour de ma vie, autant en profiter un maximum, n’est-ce pas ? Je restai par la suite obstinément tout droit et ce ne fut pas une randonnée facile. Le chemin montait de plus en plus, je m’essoufflais à mesure que le temps passait, les nuages se regroupaient de manière de plus en plus alarmante et je m’inquiétais de mourir dans un orage en montagne avant d’atteindre le château. Quitte à mourir, autant choisir une belle mort et non pas se rater si près du but.

Au moment où je commençais à désespérer, le voilà qui s’offrit à moi, dans toute sa splendeur. Bien sûr, j’avais regardé la photographie sur internet pour reconnaître le château mais le voir en vrai, devant mes yeux, me provoqua des sensations nouvelles, comme si je revoyais un ami que je connaissais depuis toujours. Je décidai d’envoyer un message, une sorte d’adieu à mes amis. Même si je ne croyais pas réellement aux mythes, ce château dégageait une énergie presque diabolique, ou féerique selon la légende. Je sortis mon portable de ma poche, pas de réseau, presque plus de batteries. Décidément, tout s’acharnait contre moi. Un pressentiment absurde m’avertissait que la coupure avec le monde moderne ne se réalisait pas par hasard tandis que je me rendais compte de la gravité de ma situation : j’allais devoir passer une nuit entière dans ce château ou retourner vers le premier village à pied en plein milieu de la montagne, dans la nuit et avec un sens de l’orientation pourri. Même avec la peur qui commençait à me torturer l’estomac, je devais admettre que je n’avais plus le choix. Je m’étais condamné à rester dans ce château pour le meilleur et pour le pire.

Je sortis ma caméra et pris quelques photos des environs et du château en lui-même. Malgré la luminosité de plus en plus faible, on réussissait encore à apercevoir le château sur mon objectif. Je rangeai la caméra, inspirai et expirai plusieurs fois, me persuadai que je voulais visiter ce château et que ma seule obstination m’avait conduit devant cette demeure. Après tout, je n’étais pas quelqu’un de superstitieux et une fée d’il y a des milliers d’années ne me terrifiait pas, je serais même ravi de parler avec elle si elle hantait ce château.

Le monologue dans ma tête dura aussi longtemps que possible jusqu’à mon acceptation de la situation. J’entrai enfin, avec appréhension mais aussi un zeste de fatalité. Ce qui devait m’arriver allait m’arriver, autant en tirer le maximum entre temps. Et puis, la mort ne m’inquiétait pas puisque personne n’allait pleurer mon absence. Je me retrouvai dans le noir absolu, et mon premier réflexe fut de chercher un interrupteur de courant. Réflexe on ne peut plus moderne puisque je me trouvais dans un château du Moyen Age dans lequel on n’avait pas installé d’électricité. Aucun problème, je sortis mon téléphone portable qui émit un petit bruit, comme une plainte pour me rappeler que sa batterie touchait les 10%. Pour le moment, je gardais un peu de lumière mais pour combien de temps ? La situation empirait de minute en minute mais je refusais de me laisser abattre : après tout, les superstitions selon lesquelles ce château serait hanté ne devaient pas m’affecter. J’allais passer une excellente nuit, bien reposante et j’allais sortir indemne de cette expérience.

Alors que je m’efforçais de voir les côtés positifs de la situation, ma respiration se calma petit à petit. Et puis ma lampe improvisée fonctionnait toujours et j’apercevais à travers l’obscurité un salon avec des tables, sans doute le salon de réception principal. Je me guidai par ma main qui touchait les murs et je trouvai un escalier.

Je réussis à monter les marches avec une attention infinie et trouvai enfin une chambre. Voilà tout ce qui me fallait, un lit pour récupérer de mes frayeurs et me réveiller le lendemain bien mieux reposé. Avec une grande précaution, je posai mon sac sur le sol, et me glissai sous la couverture, convaincu que la journée se finissait mieux que je ne le pensais au premier abord.

Quelques minutes plus tard, alors que l’obscurité à la fois oppressante et bienveillante laissait quelques rayons de pleine lune entrer dans la chambre, pendant que la chambre semblait s’enrichir en ombres sur le mur, je m’endormais paisiblement dans les bras de Morphée.

Un bruit sourd frappé contre la porte de la chambre me réveilla brutalement. A quelle heure ? Je ne pourrais l’assurer, mon téléphone avait rendu l’âme depuis quelques heures et je ne portais pas de montre. La pleine lune qui me permettait d’entrevoir quelques lueurs me convainquit que je n’avais pas pu dormir plus de quelques heures. Je me raisonnai : personne d’autre que moi ne pouvait se trouver dans ce château que tout le monde considérait comme hanté. Il aurait fallu une coïncidence incroyable pour que deux visiteurs se rencontrassent au même moment. J’entendis à nouveau le bruit des coups frappés derrière la porte. Cette fois-ci, plus de doute possible : il ne pouvait s’agir d’un autre visiteur, le coup frappé de manière insistante et répété signait sans doute possible la marque du fantôme du château. Le pressentiment qui m’accompagnait depuis le début s’intensifia avec une douleur presque perceptible dans mon cœur. La logique me disait d’ouvrir la porte, de satisfaire ma curiosité quels qu’en soient les risques. Après tout, n’était-ce pas la raison même qui m’avait poussé dans ce château ?

Pourtant, je restai immobilisé sous la couette, peu préparé à affronter les dangers d’une attaque de fantômes. Le coup sur la porte s’intensifiait et au moment où je m’y attendais le moins, le silence régna à nouveau dans la pièce, un silence devenu lourd et pesant face à ce qui m’attendait sûrement derrière cette porte. Je me raisonnai et me dis que ce serait bien dommage de ne pas savoir ce qui m’attendait derrière alors que j’étais venu uniquement pour les sensations fortes et que dans ce rayon, j’étais amplement servi. Alors que je prenais mon courage à deux mains pour m’extraire de ce lit si confortable, un air de piano surgit du néant. Je n’étais pas seul, tout me le confirmait : cette sensation de présence qui m’environnait, les coups frappés sur la porte de la chambre, le piano qui se mettait à jouer un joli morceau de Beethoven, L’hymne à la joie.

D’ailleurs, je restai assis pour écouter le morceau jusqu’au bout et je dois avouer que le fantôme, si cela en était bien un, jouait avec une saveur indescriptible à tel point que pendant les quelques minutes qui suivirent, je restai figé à écouter la mélodie et lorsqu’elle s’arrêta, le silence me devint insupportable. J’avais besoin de savoir, de connaître ce mystérieux fantôme qui jouait comme personne d’autre que Beethoven. Peut-être que le maître lui-même hantait les lieux. Je secouai la tête, me maudis de cette réflexion inutile et me levai, bien décidé à trouver la lumière dans cette obscurité, la métaphore sur ma situation bien désespérée me fit sourire avec un dépit non dissimulé. Je ne savais pas ce que j’allais découvrir mais le lien entre ce château et le triangle des Bermudes ne laissait aucun doute sur le côté dangereux du mystérieux fantôme. Plein d’appréhension et excité comme un gamin, je me tenais devant la porte, prêt à l’ouvrir. Je ressentais comme la veille du Noël, ce moment où j’ouvrais la porte pour découvrir les cadeaux et avant d’ouvrir la porte, je ressentais un sentiment similaire.

Je m’imaginais un fantôme, une apparition se jeter sur moi et ma déception fut grande lorsqu’après avoir ouvert la porte, je me retrouvai devant un couloir sombre. Peut-être que la légende du château hanté n’était destinée qu’à des superstitieux et des imbéciles. Mais un bruit sourd retentit et je retrouvai la chair de poule. Quelque chose résidait dans ce palace, je ne savais ce qu’il enfermait mais je savais que je ne ressortirais pas les mains vides, si je ressortais. Le bruit ressemblait à des cris d’insectes et se rapprochait de mon oreille. Autour de moi, rien de notable à signaler, je crus avoir perdu la tête et me faire prendre à des hallucinations lorsque je penchai la tête vers le bas. Des serpents, une horde de serpents se rapprochaient de moi des deux côtés du couloir. L’angoisse surgit en moi telle une catapulte, avec une ironie presque savoureuse. Je me rappelais du film d’Indiana Jones où ce dernier avait trouvé toute une grotte remplie de serpents, l’animal qui l’angoissait le plus. Je dois admettre que sans éprouver la phobie de mon héros, je n’en menais pas large, je comprenais enfin la raison pour laquelle personne ne revenait du château et cela ne me rassurait nullement.

Les serpents se rapprochaient avec une lenteur déterminée, augmentant ma terreur et mon angoisse. J’avais réussi mon pari dans un sens, je pouvais mourir sans regrets puisque j’avais vécu intensément mes dernières heures. Un des serpents planta ses yeux devant moi et je crus voir une lueur d’étonnement. Je risquai le tout pour le tout, puisque je n’avais plus rien à perdre : « Mélusine, ne me tue pas, j’ai quelque chose à te dire ! » Je me sentais ridicule de dire ces mots à un serpent qui n’attendrait pas pour me dévorer, mais contrairement à Indiana Jones qui avait une torche en feu pour se protéger d’une horde de serpents, je n’avais que ma caméra et un portable sans batteries pour me défendre. Autant dire que ma seule solution résidait dans la supplication, et si les légendes disaient la vérité, Mélusine devait forcément se trouver dans les parages. Dans le cas contraire, il ne me restait plus qu’à faire mes prières et dire adieu à ce monde.

Le serpent devant moi devint immobile et je vis devant moi son corps de serpent s’agrandir et des bras se déplier. La tête grossit jusqu’à ressembler à une tête humaine et en moins de temps qu’il ne fallait pour cligner des yeux, il se retrouva devant la plus belle femme qui existait. Une chevelure brune et bouclé lui traversait le corps jusqu’aux hanches, son visage fin et avec des yeux verts la rendaient irrésistible. Je me demandais même si je ne m’étais pas trompé de légende et si je ne me trouvais pas devant une sirène tellement sa seule présence m’enchantait. Je me risquai à une simple question : « Mélusine ? » et dans ma tête, l’idée de mourir à côté de la plus belle femme au monde me ravissait. Si seulement je pouvais m’approcher encore plus d’elle. Même ses jambes de serpent n’enlevaient sa beauté exemplaire. Comme dans mes plus beaux rêves, elle s’approcha de moi et déposa un baiser rapide sur ma joue. Elle murmura : « Tu lui ressembles tellement, comment est-ce possible ? Serais-tu un de ses descendants ? »

Je ne voulus la détromper en avouant que je n’étais qu’un simple fils d’une femme d’affaires et d’un homme qui m’avait abandonné, et je me contentai de murmurer que je venais de la lignée de Raymondin et que j’étais revenu parmi mes ancêtres. Elle continua dans un soupir :

« Je le déteste tellement, ce Raymondin, il m’a fait croire qu’il me délivrerait de ce sortilège et comme tous les hommes, il n’a pas été capable de retenir sa curiosité. Tous ces serpents ne sont que les femmes perdues dans ce château, et elles errent à la recherche d’hommes perdus pour les torturer, comme l’homme de ma vie m’a condamnée à vivre sous cette forme. Tu lui ressembles tellement, on dirait une copie conforme. Je le déteste et je l’aime tant. Est-ce que tu te sens prêt à assumer la propriété de ce château d’Enfer ou tu préfères te faire dévorer par ces serpents déchaînés par ma colère et ma tristesse ? »

C’est une vraie question ou de la rhétorique ? étais-je tenté de lui répondre. Ou même par ironie, j’avais envie de lui dire : Bien sûr que je préfère me faire dévorer par ces serpents, ma gente dame. Heureusement, mon instinct de survie prévint de peu la réponse sarcastique et je lui répondis que je serais honoré de prendre soin des trésors de ma lignée. Elle m’accompagna ainsi que tous les serpents derrière elle, comme si j’avais besoin d’une menace pour la suivre, vers le salon, avec la fine lumière que son corps lumineux laissait transparaître. Je dus me retenir pour ne pas l’observer avec trop d’intensité, mais elle était nue au-dessus de ses jambes en peau de serpent et je ne suis qu’un homme, après tout. Elle me conduisit vers le piano, je crus d’abord qu’elle voulait me jouer un autre morceau de Beethoven, mais son regard se situait ailleurs. Sur un portrait qui me troubla plus que je ne le saurais dire : un sursaut de surprise me cloua au sol. Même si j’avais joué à l’audace avec Mélusine, le portrait qu’elle me montrait et que je supposais représenter son ancien amoureux me ressemblait comme deux gouttes d’eau. Des cheveux bruns, des yeux bleus et une posture princière, ces traits ressemblaient aux miens et un trouble me vint à l’esprit : serais-je bien le descendant de cette famille maudite ? Cela ne pouvait être possible, pourtant, le portrait démentait mes scrupules, Mélusine avait raison, et je me rappelai que ma passion pour la mythologie venait de la passion de ma mère pour les anciennes légendes et qu’elle me racontait celle de ce château avec une passion qui ne m’avait jamais étonné de la part de cette femme toujours enthousiaste.

Elle était morte depuis quelques années, à mon grand malheur, mais je sentais que j’avais trouvé ma vraie famille et depuis ce jour, je n’ai jamais quitté ce château. Mélusine, après m’avoir montré le portrait, disparut, ainsi que tous les serpents, à mon grand soulagement, et je ne la vis plus que par des ombres qui apparaissent des fois, et cette mélodie de Beethoven qu’elle joue par moment. J’ai ouvert ce lieu au public pour permettre d’avoir l’argent pour restaurer ce château et depuis mon arrivée ici, le château est devenu un lieu touristique comme tous les châteaux hantés. Je laisse Mélusine effrayer les touristes avec des tableaux qui se mettent à tomber, des bruits suspects et toutes les manifestations dont elle seule a le secret, et même si son cœur appartient à mon ancêtre, je crois que je ne pourrais plus vibrer pour une autre femme qu’elle.

FIN

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9 thoughts on “Le château du Vercors, par Claire Abadie

  1. Très belle histoire ! Je trépignais d’impatience pendant la moitié de ta nouvelle parce que je voulais découvrir ce château et ce qu’il cachait, du coup je l’ai trouvée un peu longue, mais ensuite je n’ai pume détacher de ton récit !

    • Merci! Je suis contente que la partie du début ne t’a pas rebutée!

  2. Je m’attendais à une histoire effrayante, qui se finirait mal mais en fait, c’est très mignon.
    J’aime beaucoup ta reprise de la légende de Mélusine. Elle s’intègre bien à celle du château.
    On s’identifie tout de suite à ton personnage. Tu sais aussi bien manier le suspens.
    Et ta chute était vraiment inattendue. Chapeau.

  3. J’ai beaucoup aimé la fin. Le personnage est accrocheur, d’emblée, on s’inquiète pour lui.

  4. Rien à redire à ce qui a été précédemment : en plus, j’avoue avoir eu un malin plaisir à découvrir la nouvelle car j’adore le fantastique et car j’étudie actuellement deux textes parlant de Mélusine…

    Mais bref. Jolie histoire, avec une bonne structure, et avec une très jolie chute !

  5. J’ai beaucoup aimé la chute. Le début était parfois un peu long (tu mets beaucoup l’accent sur le danger) mais dès qu’il arrive dans le Vercors, le suspens prend place et on a très envie de savoir ce qui va arriver.

  6. Je ne m’attendais pas à trouver Mélusine dans le Vercors ! Mais l’histoire est prenante, bien menée et l’atmosphère qui règne dans le château bien rendue.

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