Le cendrier, par Anthony Jauneaud

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

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La route entre le village de Ponsac et l’Institut était une ligne droite presque parfaite d’un demi-kilomètre qui ne faisait un virage que pour éviter un rocher imposant. Il semblait que personne n’avait pu déplacer ou détruire cet obstacle ; le goudron l’avait alors contourné, purement et simplement. Durant ma première visite, j’avais trouvé ce détour cocasse, une preuve, s’il fallait encore en chercher une, de notre incapacité à changer complètement le monde autour de nous. Cette pensée, adressée aussi bien à cette grosse pierre qu’à moi-même, me laissa un sourire sur les lèvres jusqu’à ce que ma voiture se gare dans le parking.

L’Institut en lui-même était le genre de bâtiment sans âme particulière : un rectangle de tôle marron, un toit vert sombre, tout autour dans le jardin de petits espaces réservés aux priants avec des stèles, des fauteuils en osier, des ombrelles dont le tissu avait connu des jours meilleurs. J’avais roulé une partie de la nuit, il devait être encore très tôt, et pourtant une femme avec un casque sur les oreilles semblait parler toute seule.

En réalité, elle communiquait avec ses ancêtres.

Je garai la voiture et traversai la zone de stationnement. Le gravier crissa sous mes chaussures de ville. La porte franchie, j’arrivai dans un accueil ressemblant précisément à ce qu’une PME de province pouvait offrir : distributeur de café et de potage à la tomate, canapé confortable et magazines datés, une plante en pot à la vivacité factice. Une jeune femme se leva et contourna son « desk » comme elle devait sans doute l’appeler. Sa main fraîche, avec ce petit je-ne-sais-quoi de douceur, me rassura. Un des effets de bord de mon travail.

Mon dossier chargé sur la tablette qu’elle tenait contre sa poitrine, elle me conduisit vers le bureau de l’avocat. Nous nous étions déjà vus quelques années plus tôt ; il ne me reconnut pas. Mon nom pourtant lui évoqua quelque chose et il examina son écran, sa paire de lunettes posée au bout de son nez retroussé.

« Dijoux… Dijoux… Ah oui. Je vous ai. Je me souviens, il y avait eu un problème de succession. »

Il m’observa un instant, attendant peut-être une médaille pour s’être souvenu d’un vieux dossier. Ou bien c’était parce que l’affaire avait été sordide, pleine de rebondissements, de cousins pingres et d’anciennes dettes réapparues comme par magie.

« Tout est prêt pour vous recevoir cette fois. Les papiers sont en ordre… »

Il se perdit à nouveau dans son écran, cette fois à la recherche d’une information que sa souris ne trouvait pas. Elle tourna sur son petit tapis, jusqu’à ce qu’il tape brutalement sur le bouton.

« Agnès va venir s’occuper de vous. »

Il sonna sur un petit intercom que j’avais pris jusque là pour le presse-papiers le plus laid du monde.

« Monsieur Dijoux pour Catherine Dijoux », commença-t-il avant de dicter la douzaine de chiffres et de lettres qui composaient le numéro de client de ma grand-mère.

Mon estomac décida à ce moment précis de se retourner. Une bouffée d’angoisse remonta lentement le long de ma colonne vertébrale. De brèves décharges grattèrent mes nerfs optiques. L’entrée d’Agnès dans le bureau de l’avocat me permit de retrouver mes esprits et après salué l’avocat, je suivis l’hôtesse vers la « chambre de recueillement ». Les couloirs, éclairés par des lumières situées dans le sol même, étaient décorés de photographies grand format des membres de l’Institut. La présidente de l’entreprise, une sorte de Mary Poppins en plus stricte encore, me salua depuis son portrait où le mot « CEO » avait été souligné et mis en italique pour une raison qui m’échappa.

La chambre en elle-même se révéla être une pièce de deux mètres sur trois, aux murs nus, avec au centre un autel. On y avait délicatement installé la carte de mémoire, un rectangle de verre aux bords arrondis et doux. Des lignes opaques se mouvaient à la surface de l’objet, ce qui me déplut tout de suite. Il y avait eu un courant dans les années 2020 de futurisme forcé ; aucune nouvelle technologie ne pouvait être simple et discrète, elle devait forcément provoquer une impression de futur, de science-fiction. Tout cela semblait faux et rendait le quotidien ridicule (et je repensais à mon grille-pain, qui me terrifiait tous les matins).

Elle m’indiqua par l’une des fenêtres que les espaces extérieurs étaient le meilleur choix par cette belle journée, mais que je pouvais aussi utiliser un lecteur présent dans la pièce. Elle m’en expliqua rapidement le fonctionnement sans grande surprise. Avant de me laisser seul, elle me tendit une petite boîte de graines striées de jaune et de rouge.

« Gardez-en une pour ce soir, avant de vous coucher. Nos clients adorent les rêves post-réminiscence. »

Elle glissa un petit clin d’œil et quitta la pièce.

Après une brève hésitation, et remarquant que le parc était désormais vide, je sortis de la chambre de recueillement. Une fois passée la bordure du bâtiment en gravier blanc, j’arrivai dans un espace simple où un mobilier de jardin en osier et une stèle m’attendaient. J’insérai la carte de mémoire dans la fente et m’installai confortablement, un casque sur les oreilles.

Les habitués que l’on entendait à peu près partout disaient souvent qu’il était nécessaire de répéter l’expérience plusieurs fois pour s’y sentir à l’aise. J’angoissai, un peu mal à l’aise, engoncé dans un costume maussade que j’aurais dû remplacer par quelque chose de plus décontracté. Il m’avait paru plus respectueux de rendre visite à mes grands-parents sans porter mon jogging du week-end. Je jetai un œil faussement désintéressé à ma montre avant de relâcher le bracelet et de la ranger dans ma poche.

Au bout d’une poignée de minutes, sans que je ressente un changement, il y eut un parfum de lavande dans l’air, puis une odeur de terre mouillée et grasse. Je reconnus sans peine l’entrée du domaine et le massif de fleurs sur ma droite, coupé du reste du jardin par la route. En continuant à monter, vers la maison principale, je retrouvai progressivement mes marques : l’arrivée d’eau d’où partaient plusieurs tuyaux aux allures reptiliennes, le petit kiosque aux poutres sculptées, l’eucalyptus qui s’était tordu lors d’une tempête dont les feuilles acides avaient noirci le sol et l’herbe sous lui.

Une voix au loin résonnait, évoquant quelque chose de fantomatique.

« N’oublie pas de tirer la cloche. »

Suivi tout de suite par la voix de mon grand-père.

« Oui, les tomates. »

Deux silhouettes tournèrent autour de moi, deux vagues d’énergie tiède, deux danseurs filmés avec une fréquence d’image très basse. Ils laissaient derrière eux des morceaux d’eux, des traces, des lignes, des bras levés. Les outils passaient de main en main. Quelqu’un gratta une allumette.

« Si on plante maintenant, avec le gel de mai…

— Il ne gèle jamais en mai.

— Il faudra appeler Iris.

— Pourquoi tu as mis ces chaussettes ? »

Leur discussion sans queue ni tête me fit étrangement plus plaisir qu’ils avaient conversé normalement. La réminiscence distribuait des souvenirs aléatoirement, les humains, les mots, les visages étaient flous, imprécis, distendus par les années.

Les décors, les constructions, les paysages… tout cela était figé, stable, entier. Alors je laissai mes grands-parents se disputer et je rejoignis la maison. Les marches pour atteindre le rez-de-jardin vers la semblèrent immenses. Le gazon qui remplissait l’espace entre les deux ailes était irregardable tellement sa longueur changeait constamment. L’intérieur m’apparut d’une étonnante clarté.

Ils avaient bâti tout ça. Ils avaient acheté tout ça. Et rien n’avait bougé.

Je poussai la baie vitrée et pénétrai dans l’entrée. J’essuyai mes pieds sur le paillasson (ramené de Thaïlande ou quelque chose comme ça). Je vis posé sur une étagère en verre le cendrier en terre cuite que j’avais offert à ma grand-mère juste à côté d’un coffret en bois verni. Pas besoin de l’ouvrir pour savoir ce qu’il y avait dedans. « Des bonbons » me disait-elle, des friandises pour adulte. Des bleus, des rouges, de petites fioles de sucre à s’injecter. Et comme l’hôtesse me l’avait expliqué, j’appuyai sur les deux boutons du casque pour arrêter net la réminiscence.

« C’est votre première fois ? »

Je hochai la tête.

« Vous y êtes resté une bonne heure. C’est déjà bien pour une première fois. »

Et après un long silence pendant lequel je tentais de discerner le visage de la personne qui m’aidait :

« Moi, j’ai acheté une petite maison dans la région. Je viens une ou deux fois par mois. Les formules sont vraiment très pratiques. »

Je plissai suffisamment les yeux pour reconnaître la femme que j’avais aperçue en arrivant à l’Institut. Elle avait la cinquantaine, un air doux et gentil, très Bonne Maman. Elle m’aida à finir la bouteille d’eau.

« Je suis resté longtemps évanoui ?

— Non, ne vous inquiétez pas.

— Vous travaillez ici ?

— On peut dire ça comme ça. Je suis la présidente d’une association de mémoristes. »

Je lâchai un petit « ah » de surprise. La technologie s’était développée en même temps que tout un nouveau vocabulaire qui m’échappait totalement. Loin derrière nous, la porte de l’Institut s’ouvrit et l’hôtesse traversa le gravier puis le gazon sur ses talons.

« Elle arrive enfin ! Elle est toute seule à cette heure-ci, c’est pourquoi personne n’a pu vous accompagner.

— Je peux vous poser une question ? »

Elle hocha la tête.

« Vous ne croyez pas que c’est… dangereux, tout ça ? »

La femme passa une main dans ses cheveux crépus, tenus par un élastique noir. Quelques mèches blanches dépassaient ici et là. Elle portait une chaîne en or avec en pendentif une petite île que je ne reconnus pas. L’hôtesse n’était plus bien loin.

« Bien sûr. Nous avons toujours enterré ou incinéré nos ancêtres. Jetez une poignée de terre dans un trou et vous vous débarrassez d’un poids. Ici… Ici, on répète nos erreurs.

— Pourquoi vous venez, alors ? »

Elle haussa les épaules, sans aucune tristesse.

« C’est tout ce qu’il me reste. »

En quittant l’Institut, je ne fis pas attention au rocher. Pendant que je prenais la direction de l’autoroute, je me fis la promesse d’appeler l’hôtel pour annuler ma réservation. Quant aux quelques jours que je m’étais octroyés pour traverser la France, ils allaient servir à profiter de mon fils. Ils pourraient bien se débrouiller sans moi au bureau.

À la troisième station, je garai ma voiture sur une aire de repos. J’ouvris le coffre et contemplai la valise que j’avais ramenée. À l’intérieur, entre de vieux vêtements et quelques bagues, se trouvait un cendrier en terre glaise. C’était celui de ma réminiscence, avec les mêmes empreintes que la cuisson avait conservées. Un détail faisait ici toute la différence ; sur l’objet bien réel, celui que je tenais entre mes mains, un enfant fou de sa grand-mère avait tracé au centre de la coupe « NO SMOKING. »

Bordeaux, le 10 mai 2015.

FIN

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2 thoughts on “Le cendrier, par Anthony Jauneaud

  1. J’aime bien l’idée d’un endroit où on peut revivre ses souvenirs si j’ai bien compris mais l’idée est un peu confuse, j’aurais voulu que la nouvelle soit beaucoup plus détaillée et longue (mais bon, en 24h ce n’est pas évident)

  2. Je trouve l’idée de base de la nouvelle assez géniale ! Avec un traitement très intéressant, une corde sensible qui vibre sans problème… Elle mérite d’être approfondie, à mon avis.

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