L’attenTaG, par Philippe Pinel

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Je suis un créatif. Un artiste. Ça m’a pris littéralement au berceau, ou au pot devrais-je dire, tant mon œuvre initiale, pour géniale qu’elle fût, n’en resta pas moins une merde étalée sur le linoléum de ma nourobotrice .

J’ai toujours envié mes parents et grands-parents, pour qui prendre un crayon de papier, un stylo bille, une craie, une feuille de papier était une totale évidence. Ils faisaient cela pour tout et n’importe quoi. Dessiner, des croquis, des plans, des n’importe quoi. Écrire, des lettres, des mots, des missives, des listes d’achat, des mots d’amour ou de rupture. Nous n’avons plus que des tablettes à écrans tactiles, fonctions kinesthésiques, avec accès permanent et illimité aux turpitudes de notre monde. Même les primitifs, au fond de leurs grottes, avaient le geste. Le bras et la main en prolongement de leurs pensées et de leurs rêves. La main tenant avec aisance un morceau de graphite, de bois consumé, sur le mur d’une caverne mal éclairée.

Adolescent, je piratais de droite et de gauche quelques basiques institutionnels, où je diffusais des dessins réalisés avec des applications kinesthésiques. Bien sûr je me suis fait choper. Rappel à la loi, la nourobotrice en quasi court circuit. Placement chez les parents. Et là, c’est le choc de ma vie. Oui, enfin, un des chocs de ma vie.

Le Trans-Porteur me déposa sur une petite île au large des côtes bretonnes, presque en face de la Pointe du Raz. Vu du ciel le site semblait charmant. De grands bâtiments, beaucoup de verdure, une plage, un bateau amarré dans un petit port. Vu du sol c’était une friche, des bâtiments à l’abandon. Un dôme géodésique en ruine, témoignait de l’existence, ou plutôt de la fonction plus ou moins scientifique du site.

Mes parents, les gens qui m’ont conçu, sont des déconnectés. Pas de tablettes, pas de réseau, pas d’homéo-journal, pas de cyber-surveillance des locaux, pas de cyber-surveillance de leurs biorythmes. Ils vivent en danger permanent, sans en avoir conscience.

Mon géniteur était un mécaniste de la conquête spatiale. Il concevait des architectures auto évolutives, pour les véhicules atmosphériques. Ma génitrice était une biologiste spécialisée dans l’étude des organismes, ou des formes de vies découvertes dans les abysses marins. Après avoir passé la plus grande partie de leur vie dans des laboratoires et des bureaux d’études, ils jouissaient d’une retraite isolée sur cette petite île. Ils avaient tout à fait volontairement laissé le site se dégrader afin de le rendre invisible aux regards scrutateurs des satellites. Comparé à la taille des installations initiales, leur espace de vie et de travail était minuscule. Mais au regard de ma vie passée en centre robotisé d’éducation c’était immense, spacieux et complètement ringard.

L’arrivée d’un adolescent hyperactif et créatif dans leur petit monde aurait pu être un désastre total. Le préposé aux échecs éducatifs leur avait remis un rapport explicitant la situation, et donc ma présence chez eux.

Ma mère, car en définitive, c’est comme cela qu’elle se définit, me proposa après m’avoir aimablement salué comme un étranger de passage, me proposa donc, de m’accompagner dans ce qui serait ma chambre à l’avenir.

— Voilà. Ici c’est chez toi. Là où ton père travaille c’est chez lui. Là où je travaille c’est chez moi. Tout le reste de la maison c’est chez nous. En général nous mangeons ensemble. Mais si tu veux manger tout seul, tu mangeras tout seul. Il faudra juste que tu te prépares ton repas et que tu nettoies. Quand on mange ensemble, en général on prépare et on nettoie ensemble. J’ai lu dans ton dossier que tu étais très créatif. Si tu souhaites peindre, dessiner, écrire, étudier, et tout çà, tu pourras le faire ici, chez toi. Nous n’entrerons jamais chez toi sans solliciter ton accord. Pour demander si on peut entrer, on frappe à la porte. Toc, toc, comme ca – fit-elle en joignant le geste à la parole. Nous avons un équipement informatique assez important dont tu pourras te servir, mais nous n’avons accès à aucun réseau. D’aucune sorte. Même l’électricité est fabriquée  sur l’île.

— Vous avez quand même la télévision, non ?

— Oui, bien sûr. C’est le grand miroir que tu as pu voir dans le hall d’entrée. Il te suffit de te placer devant, et de penser très très fort, que tu es un abruti, ou que tu as envie de t’acheter quelque chose de vraiment très inutile, ou que les cinq minutes que tu viens de perdre, tu aurais pu les utiliser à rêver, à te prendre une douche ou mettre trois coups de crayon de plus sur ton esquisse.

— Vous avez des crayons ?

— Oui, beaucoup.

— Et du papier ?

— Oui –dit-elle, en riant- beaucoup également. Nous avons même des gommes. Cela encourage l’erreur et donc, l’apprentissage.

Avec mon père, j’ai conçu un drone d’un genre nouveau. Un drone chuteur. Je l’ai baptisé Droteur. Quelques secondes après son largage, il commençait à déployer une structure tentaculaire qui prenait une forme de ballon sonde. Comme une montgolfière en chute libre. Puis la structure se déployait, pour atteindre la forme d’une méduse. La vitesse de la chute, la nature des matériaux utilisés par mon père, et l’architecture arachnéenne de mon Droteur, le rendaient quasiment indétectable aux radars, et interdisait toute intervention aérienne assez rapide pour arrêter mon entreprise farfelue. Je souhaitais tagger à l’échelle d’une ville. Pas d’un mur, d’une ville. J’avais choisi Cannes et son obséquieux festival d’étalage de fortune, de beauté, de luxe et accessoirement, de cinéma.

Ma mère, quelque peu mutine à ses moments perdus, élabora pour moi une peinture bio. Elle avait extrait le substrat génétique d’une sorte d’amibe vivant dans les abysses. À ces profondeurs le rouge est la première longueur d’onde à disparaître. En se couvrant de rouge, cette amibe devient invisible, ce qui lui permet d’échapper à ses prédateurs. Elle trouvait que le rouge était adapté à mon projet pour Cannes, à cause du tapis, de la montée des marches et tout ça. Mutine, elle était parfois mutine.

Pour des gens coupés du monde, isolés sur une petite île en ruine, et vivant sans connexion aux réseaux informatiques planétaires, ils restaient quand même bien en lien avec le monde. Ils utilisaient le courrier postal. Les Américains, les Russes, les Français, dépensaient des fortunes, des sommes plus que colossales, dans la surveillance des communications informatiques, téléphoniques ou satellitaires. Le courrier postal, lui était considéré comme trop lent, pour être efficacement dangereux.. Donc peu, pas, ou mal surveillé.

Bref, cinq ans environ, après mon retour auprès de mes parents, mon Droteur se trouvait incognito, accroché au cul d’un A680 de la MidWay Air line, faisant la liaison Paris-Adélaïde via Singapour. À dix mille mètres d’altitude, on passait quasiment, à cent kilomètres près, à la verticale de Cannes. Le poste de pilotage de mon Droteur était intégré à un système de triples anneaux gigognes pivotants. Au largage, j’avais dix à quinze secondes pour assurer au drone sa stabilité et gerber mes tripes. Après quoi je disposais de deux à trois minutes de chute libre ralentie et invisible pour amener le Droteur à la verticale des marches, du tapis et d’un aréopage de stars abruties et richissimes, accompagné du sous étage de la fusée médiatique, les caméras de télévision, les appareils photo et leurs opérateurs. Et tout autour de tout cela, les producteurs, les financiers, les acheteurs, les vendeurs, les officiels, les bottes et lèches bottes officieux et officiels, les amants, les maîtresses, les faire-valoir, les fans admiratifs, mendiants des bribes de miettes de retombée de notoriété sur leurs graciles profils au coin d’un fragment de page de tabloïde… je crois que je m’égare.

Mes parents étaient, à n’en pas douter de doux dingues, mais également des génies de duplicité et de perversité. Mon Taggage, qui devait n’être qu’une plaisanterie douteuse d’adolescent attardé, s’est transformé en catastrophe locale, nationale, mondiale et humaine, juste avant d’être pris en modèle par tous les terroristes de la terre.

Le Droteur s’est stabilisé, douze secondes après le largage. J’avais vidé mon estomac sur l’écran de contrôle, sur lequel je voyais le sol se rapprocher très vite. L’acquisition de la stabilité avait enclenché le déploiement des tentacules mécaniques. Une minute après le largage, le ballon arachnéen faisait dans les deux cents mètres de diamètre, et ma vitesse de chute était passée de trois cents, à cent cinquante kilomètres heures. À mille mètres d’altitude, je lançai le déploiement des tentacules vers la structure de méduse, jouant alors sur la forme et le volume de cette voile mécanique pour la diriger vers ma cible. À cent mètres d’altitude, je réglais mon aile, pour qu’elle conserve une position stationnaire au-dessus du palais du festival. Depuis mon île bretonne, sur l’écran de mon poste de pilotage, j’avais vu s’interrompre le balai des limousines. Tous ces gens, avides d’événement, la tête en l’air, regardaient mon Droteur approcher avec les allures d’une illustration de Roger Dean.

À cinquante mètres d’altitude, j’avais l’impression de presque pouvoir toucher les gens à travers mon écran. Je leur trouvais vraiment des têtes d’ahuris. À trente mètres, je lançai la diffusion de peinture. C’était mon Tag. Vingt litres de peinture bio, trente mètres cube d’air comprimé à deux cents bars, une diffusion venturi sous turbine coanda.

Et c’est là que l’on retrouve le coté très mutin de ma mère. Le nuage de micro gouttelettes atteignit environ cinq cents mètres de diamètre, presque parfaitement centré sur le palais du festival. Environ un millier de personnes en furent aspergées. Le liquide n’était pas rouge.

Depuis mon poste de contrôle, je restais médusé. Mais après quelques minutes, je vis toute la zone d’aspersion, rosir puis rougir, du plus beau rouge carmin qu’il soit. Les gens, d’abord interloqués, puis inquiets, commencèrent à paniquer, à courir, à se précipiter, à crier, se piétiner, les gardes du corps de traîner les corps à protéger vers des berlines, les photographes accrédités ou non mitraillaient à tout va sans se préoccuper de leur propre couleur, et de l’aspect granuleux, eczémateux, de leur peau cramoisie. Mille cinquante-cinq personnes exactement furent atteintes par la peinture bio de ma mère. Une sorte de peinture vivante. Toutes les plantes, les chiens, les oiseaux, les hommes et les femmes, touchés par ce liquide, se trouvèrent définitivement rouge de peau. Rouge carmin. Tout cela en direct et en mondio vision. La télévision est avide des spectacles de l’horreur, car les téléspectateurs le sont. Et bien évidemment, les images les plus horrifiques se retrouvèrent diffusées en boucle, accentuant d’autant plus le traumatisme d’un tel AttenTag, terme nouveau utilisé par les médias. Les robes haute couture, et bijoux hors de prix maculés de sang, car les gens s’arrachaient la peau des mains, du visage, les palmier se transformaient en brocolis rouges, les pigeons et les mouettes devenus incapables de voler, s’écrasaient misérablement au milieu de ce désastre. Mon Droteur également faisait l’objet de toutes les attentions télévisuelles de diffusion en rediffusion, depuis son apparition dans le ciel cannois jusqu’à sa désintégration, sa délitation devrais-je dire, au-dessus de la mer. Heureusement la saloperie concoctée par ma mutine de mère n’était pas contagieuse. Et j’aurais pu crever de honte tranquillement dans mon île, si quelque mois plus tard, un groupe anticapitaliste n’avait utilisé mon idée pour faire péter deux bombes électromagnétiques,  « artisanales », au-dessus de Washington et New York et revendiquant leur action en utilisant le terme d’AttenTag.

FIN

Kindle

4 thoughts on “L’attenTaG, par Philippe Pinel

  1. Un texte surprenant.
    Le premier paragraphe attire déjà l’attention, avec son caractère assez rebelle (mutin ^^)
    Le jeune héro a donc de gentils parents qui certes ont travaillé pour les grandes entreprises, mais on gardait un esprit joueur et un humour assez particulier.
    L’usage de termes futuristes laisse un peu songeur, parce qu’on se demande vraiment ce qu’ils désignent, mais ce n’est pas trop grave. Dans certains concours, ils conseillent cependant de ne pas trop en faire de ce côté là, mais l’histoire se lit sans mal qu’on comprenne chaque terme ou non.
    Je pense qu’il faut juste faire attention aux deux passages qui « grillent » la suite. L’auteur qui est « temporairement » après cet AtenTag nous sert son regard sur les événements et annonce à la fois qu’il y aura des conséquences, et surtout qu’il y aura d’autres attenTags par d’autres groupes. C’est un peu dommage, cela retire du poids à la chute.
    Au total, c’est un texte avec de nombreuses idées très originales.

  2. Ton texte m’a fait mourir de rire.
    Dès le départ, le caractère du narrateur est montré et donne le ton : arrogant, créatif et rebelle.
    L’idée de mêler tout cela à un univers dystopique futuriste est assez bien. Je ne suis pas certain d’avoir tout compris mais il a l’air intéressant. L’idée du « Placement chez les parents » sonne si bizarre que c’en est presque satirique.
    Mais ce qui marque dans ton récit, c’est ton personnage. J’ai apprécié le narrateur mais la mère… Je l’ai adoré. Elle m’a fait tellement rire (notamment le passage sur la télé ou quand elle explique comment toquer à une porte). Elle éclipse presque tous les autres.

    Seul reproche que j’aurais, c’est que je ne suis pas convaincue par la fin. J’ai du mal à comprendre les dernières phrases et elles tombent un peu comme un cheveux sur la soupe.
    Et les dimensions du parachute me semblent étranges.

  3. Intriguante idée que celle de l’AttenTAG, et bien de circonstance avec le festival qui se déroule en ce moment même. Et la rencontre entre l’ado surconnecté et les parents hors du temps est très rigolote.

  4. Merci. C’est cool. Je suis content que ca vous plaise. Pour répondre succinctement. D’abord à « deslacs? » c’est vrai que je casse la chute (c’est amusant « ..cela retire du poids à la chute… » c’est l’histoire d’un drone chuteur) mais en vrai ca me fait un peu flipper que mon idée contagionne des allumés de la guerre totale. Ensuite à James Hamlet. Dans notre monde de fou, quand un gamin merdois, il est retiré à ses parents et confié à d’autres personnes (des professionnels de l’éducation puisqu’ils sont formés et rémunérés), là je n’avais ni le temps ni la place pour développer mais c’est l’inverse, en cas d’échec éducatif, l’enfant est confié à des amateurs (non formés non rémunérés) comme n’importe quel parents d’aujourd’hui. Et ce n’est pas un parachute. .attention c’est un Drone chuteur, donc ses dimensions ne peuvent pas être étrange. Bon sérieusement c’est une structure arachnéenne, donc totalement vide, et faite de vide, entre des liens. Si tu tiens une échelle de 3 ou 4 mètres dans un vent de 50 km/h, soit tu lâche l’échelle soit tu t’envoiles avec elle. Les phénomène de turbulence autour des barreau sont tels qu’au delà d’un certain seuil l’air ne passe pratiquement plus, tu obtient une voile faite avec des trous. La fin, ben les imitateurs ne pouvaient pas être des crimeurs de gens innocents, alors ils éteignent big brother et oncle picsou. Et pour Anais, bien vu, quand j’ai commencé à réfléchir à l’histoire les infos commençait à nous inonder d’images glamours, entrecoupées de naufragés. Ca m’a agacé. Et encore j’ai été succinct.

Laisser un commentaire