La curieuse journée de Masha Volina, par Ludwig Nham

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Un ours, du feu, une grand-mère et une tranche de lard. Quel drôle de rêve !

Lorsque Masha Volina se réveilla, un seul coup d’œil à la fenêtre lui suffit pour savoir avec certitude où elle se trouvait. Il est bien difficile pour quiconque de différencier un marécage d’un autre au lever du jour, surtout dans la région, mais elle avait fait tant de fois ce trajet… Sept minutes, huit tout au plus, et elle ferait signe au chauffeur de s’arrêter. Elle regarda alors sa montre et sourit en sachant qu’une fois encore elle serait à l’heure. Le bus de la ligne Noguinsk-Orekhovo-Zouïevo était plein à craquer, mais elle fut seule à descendre. Il faut dire que l’arrêt n’avait pas de panneau, si bien que l’on pouvait se demander s’il s’agissait véritablement d’un arrêt officiel.

En pénétrant dans l’usine, Masha fit un signe de la main en direction des bureaux et tourna à droite vers l’atelier numéro trois. À cette heure-ci, il était toujours vide. Elle déposa son manteau et son sac sur un établi, ressortit un instant pour pointer, puis attrapa l’ouvrage inachevé de la veille. Il lui restait bien une couture sur le côté, et puis quatre ourlets. Des robes d’été comme celle-ci, elle en avait déjà cousu des centaines, voire des milliers, rien de bien compliqué en somme. D’ailleurs, en arrivant au deuxième ourlet, elle se dit que tout cela était bien monotone. Mettre les bobines, placer le tissu, allumer la machine, doucement, doucement, bien droit, attention à tes doigts, voilà, oups. Le fil venait de céder. En temps normal, Masha aurait dû suivre le protocole et tout reprendre depuis le début mais, comment dire, aujourd’hui elle n’en avait pas envie. Mais alors pas du tout. Elle regarda par-dessus son épaule gauche, réajusta le fil et reprit la couture sans rien corriger, comme si rien ne s’était passé. Cette attitude n’était absolument pas professionnelle, et la Masha d’il y a deux ou trois ans en aurait été scandalisée. Une fois le dernier ourlet terminé, elle se leva, tendit la robe à bout de bras et inspecta son travail la tête penchée sur la gauche, comme si cela lui permettait d’avoir une meilleure appréciation. Bien. L’erreur ne se voyait même pas. Enfin, c’est ce qu’elle se dit. La couturière haussa les épaules et posa soigneusement la robe avec les autres sur le tas de droite.

Trois robes et demie plus tard, la pointeuse sonna la pause de midi. Masha stoppa machinalement son travail, se leva et vérifia bêtement l’heure indiquée sur sa montre. La pauvre Masha était tellement conditionnée que son propre ventre attendait que la pointeuse sonne pour crier famine, si bien qu’elle ne se rendait généralement pas compte du temps qui passait. Elle sortit une boîte en fer de son sac et se dirigea vers la cantine. Assise à sa table habituelle – près du mur, la deuxième en partant du fond – elle demeura quelques minutes le regard dans le vide, la main gauche posée sur sa boîte en fer. Masha avait de drôles d’idées aujourd’hui. Comme par exemple, de se ficher du qu’en-dira-t’on, et d’aller s’installer en plein milieu du réfectoire, rien que ça. « Et puis flûte ! » lâcha-t-elle dans un murmure à peine audible. La boîte bien serrée entre ses deux bras et sa poitrine, Masha trottina la tête baissée vers la table du milieu. Elle s’y installa fièrement, bien que ses joues rouges trahissent une certaine gêne. Comme tous les jours depuis sept mois, le déjeuner fut plus que frugal.

Avant la fin de la pause, Masha alla dans le foyer se servir une tasse d’eau chaude dans laquelle elle fit infuser quelques feuilles de thé qu’elle avait ramenées de chez elle. Alors que la pointeuse du foyer sonnait la reprise du travail, la petite couturière était encore dans ses pensées. Ce n’est que cinq minutes plus tard que Masha se rendit compte de son retard. Heureusement que le chef n’était pas là pour s’en apercevoir, se dit-elle en courant vers son atelier.

L’après-midi fut bien répétitive, Masha enchaînant robe après robe, jusqu’à ce qu’elle s’aperçût que les vingt minutes restantes n’étaient pas suffisantes pour entamer une nouvelle pièce. Et il faut bien avouer qu’elle n’aimait pas ça, rentrer chez elle en laissant ici un travail inachevé. Elle se souvint alors que la doublure de son manteau était déchirée depuis des semaines. Raccommoder un vêtement personnel au travail, ce n’était pas vraiment la politique de la maison, mais bon. Elle hocha la tête, ouvrit l’armoire métallique qui était sur sa droite et en sortit bobine de fil, aiguille et dé. Tout en cousant, Masha se dit que cela faisait deux fautes professionnelles dans la même journée, et bien qu’elle en eût un peu honte, elle ne put contenir un léger sourire en coin.

Elle termina le dernier point quelques secondes seulement avant que la pointeuse ne sonnât la fin de la journée. Tandis qu’elle rangeait l’aiguille et le dé dans l’armoire, elle regarda la bobine de fil dans sa main droite. Masha se dit alors qu’une journée aussi atypique ne pouvait que se finir en apothéose. Elle regarda ainsi à droite, à gauche, et glissa subtilement la bobine dans sa poche. « Et toc ! » dit-elle à voix haute avant de laisser échapper un petit rire à peine étouffé.

Masha enfila son manteau, prit son sac, pointa la fin de journée et sortit de l’usine, non sans faire un dernier signe de la main en direction des bureaux. Elle se posta sur le bord de la route, en attendant le prochain bus de la ligne Orekhovo-Zouïevo-Noguinsk. Lorsque celui-ci arriva, Masha Volina jeta un dernier coup d’œil au vieux bâtiment et se dit que, tout de même, l’usine était beaucoup plus rigolote depuis qu’elle avait fermé.

FIN

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3 thoughts on “La curieuse journée de Masha Volina, par Ludwig Nham

  1. J’aime vraiment beaucoup l’ambiance que tu instilles. Le personnage de Masha est très attachant et l’on se désole tout de même pour elle. Est-elle saine d’esprit ou au bord de la démence ?
    La crise ne fait du bien à personne…

    En tout cas, le mélange entre mélancolie, tristesse et humour est très bien dosé.

  2. J’aime beaucoup ce mélange de désinvolture et de tristesse qui donne le ton de cette nouvelle. Et l’exploitation de la contrainte est originale !

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