La Chance tourne, par Georges Carter

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Venceslas Van Worcestershire suivait le signal depuis la veille. Un petit signal, très faible, qu’il avait repéré alors qu’il cuvait d’une cuite mémorable qu’il s’était prise dans un petit bar miteux, sur une planète vaseuse, dans le trou du cul de l’univers. Personne ne passait jamais par là, sauf les ratés dans son genre. Il s’était réveillé le matin, la tête aussi vaseuse que la planète et avait trifouillé les boutons de sa Befeed détraquée en espérant qu’elle lui sorte un sandwich qui serait pour une fois mangeable. Une série de « bip » interminable lui avait martelé le crâne, jusqu’à ce qu’il se rende compte que ce qu’il avait allumé était en fait son détecteur de vaisseau. Il avait ragé quelques secondes, fatigué, gesticulant faiblement. Ses gestes ressemblant à ceux d’une personne qui essayait de s’arracher le visage à mains nues, mais qui n’y aurait pas vraiment mis du sien. Il n’avait pas son burger, et la sonnerie continue lui tuait la tête. Il avait alors été prêt à éteindre la machine d’un geste fatigué, quand il avait aperçu les chiffres.

Le radar était réglé sur les vieilles boîtes noires du XVIIè siècle galactique et, pourtant, il avait détecté quelque chose. C’était la première fois qu’il dessoûlait aussi vite.

Cela ne pouvait indiquer qu’une seule chose : une épave. Une aubaine, étant donné que Venceslas Van Worcestershire était un chasseur d’épaves galactiques.

Et un fameux, selon lui. Selon le magazine « Adventure Galley », toutefois, c’était le pire de tous. Mais pour Venceslas, si on prenait le classement à l’envers, il était en fait le meilleur. Tout était une question de point de vue.

Venceslas avait une poisse d’enfer. À chaque fois qu’il avait le bonheur de découvrir une nouvelle épave, celle-ci venait d’être revendiquée par un de ses confrères plus rapides. Tout ce qu’il avait découvert jusqu’ici, avait en fait été découvert par d’autres. Mais là, il le sentait, personne ne se mettrait sur son chemin. Personne ne passait par là par hasard, dans ce lieu oublié de la galaxie. Cette épave serait pour lui, et son chargement aussi. Avec sa chance, il était fort probable qu’il tombe sur une cargaison de couches ou de boules à neige, mais ce serait pour lui un succès, et il pourrait toujours refourguer ses trouvailles à un antiquaire. S’il y avait bien une chose qui n’avait pas changé depuis tous ces siècles, c’était bien que les gens étaient toujours prêts à dépenser des fortunes pour acheter de la camelote.

Au détour d’une étoile faiblarde, le signal devint plus fort. Avec le bout de sa manche de pull, Venceslas essuya frénétiquement son pare-brise, gras et poussiéreux. Il colla son nez sur la partie ainsi nettoyée et scruta les alentours. C’est alors qu’il la vit. Immense et majestueuse. Une grosse carcasse de ferraille. Étrangement, le vaisseau paraissait intact. Bien sûr, il était rouillé et miteux, mais il n’avait visiblement subi aucun dommage, si ce n’était celui du temps. Lentement, il dirigea son vaisseau vers sa trouvaille inespérée et chercha des yeux son nom. C’est alors qu’il eut le souffle coupé.

C’était le « Queen Fridula II ».

LE « Queen Fridula II ».

Le légendaire, le fabuleux, le mythique vaisseau perdu. Le Graal de tous les chasseurs d’épaves. La raison pour laquelle la majorité d’entre-eux s’engageait dans cette vie dangereuse et solitaire.

Le « Queen Fridula II » avait mystérieusement disparu avec sa précieuse cargaison de cristaux de colgate, le minerai le plus précieux de toutes les galaxies. Le colgate n’était alors présent que sur une petite planète minière du nom très poétique de « Vulvaa », planète qui avait été entièrement détruite par une pluie de météorites. Avant la catastrophe, on avait embarqué sur le « Queen Fridula II » le plus possible de minerai, mais il n’était jamais arrivé à la destination prévue, et maintenant, il était là, devant les yeux bouffis et ébahis de Venceslas, qui n’en croyait pas sa chance.

Sa vision avait pour lui trois explications possibles. La première, la plus probable, était qu’il était en fait toujours saoul et qu’il voyait des choses qui n’existaient pas, comme cette fois sur Vega 7 où il avait couru plusieurs dizaines de kilomètres, poursuivi par un phoque géant, avant de se rendre compte que celui-ci était tout simplement une mouette. Mais une mouette super flippante. La deuxième explication, c’était qu’un de ses amis lui faisait une blague douteuse. Mais c’était trop gros et trop coûteux pour avoir été mis en place par un de ses amis, d’autant plus qu’il n’en avait aucun. La troisième explication, c’était que le vaisseau avait en fait déjà été découvert et qu’il venait voir l’épave après avoir vu un article sur le sujet de sa découverte extraordinaire, mais qu’il avait tout oublié à cause de l’événement malencontreux de l’avant-veille.

Par réflexe, il regarda aux alentours, cherchant des yeux d’éventuels confrères, qui auraient déjà pillé l’épave, hilares de le voir de nouveau bon dernier.

Personne.

#

Le sas se ferma derrière Venceslas avec un bruit de succion écœurant, et il se retrouva dans l’obscurité la plus totale. Et sa lampe ne fonctionnait plus. Sa poisse ne l’avait peut-être jamais quitté, finalement.

— Bienvenue à bord ! s’exclama une voix enjouée.

Venceslas en tomba par terre. Heureusement pour lui, un tapis de poussière relativement moelleux adoucit sa chute.

— Il y a quelqu’un ? cria-t-il d’une voix rocailleuse.

— Je suis Kevin, l’ordinateur de bord ! continua la voix avec entrain. Je ne suis pas « quelqu’un », à proprement parler, mais je suis ici. À votre service !

— Y a moyen d’avoir de la lumière ? J’y vois rien !

— Bien sûr, « y a moyen » ! s’exclama guillerettement Kevin.

Venceslas se redressa tant bien que mal, tâtonnant dans l’obscurité. Son scaphandre se cogna dans la cloison avec un bruit sourd. La lumière ne venait pas.

— Kevin ?

— Oui ?

— La lumière. Allume-la.

— Avec plaisir !

Les néons polis vrombirent soudain et s’allumèrent avec difficulté, produisant quelques cliquètements métalliques désagréables. Derrière le sas, la pièce était vaste et couverte d’une couche de poussière aussi épaisse que l’humour de Venceslas. Le long d’un mur, il repéra une petite navette de transport, du type de celles qu’on utilisait encore dans les mines à l’époque du naufrage du « Queen Fridula II ». Alors qu’il se dirigeait vers lui, le cœur de Venceslas se mit à battre la chamade, résonnant dans son scaphandre bon marché. De son gant, il essuya lentement la poussière de la vitre.

Rien.

Que dalle.

Bien sûr qu’il ne trouverait rien ici, c’était un raté. Et un pas loupé, de raté.

Venceslas se mit à hurler des injures, lançant des coups de pied hargneux aux tas de poussière qui peuplaient paisiblement le sol.

— Votre vocabulaire m’est inconnu, le coupa poliment Kevin. Merci de reformuler votre demande.

— Le colgate ! hurla rageusement Venceslas. Il est où ce foutu colgate ?

— Dans l’entrepôt !

— Et il est où ce fichu entrepôt ?

— Suivez les lumières bleues ! s’exclama gaiement Kevin.

À ces mots, une ligne de lumières bleues s’alluma faiblement le long d’un couloir que Venceslas n’avait pas vu. Intérieurement, il jubilait. Il courut, le plus vite qu’il était possible de le faire avec son lourd scaphandre, suivant le chemin lumineux qui le menait jusqu’à sa gloire. Il se retrouva devant une lourde porte blindée. Aucun système d’ouverture en vue. Cette fois-ci, Venceslas ne s’énerva pas et demanda directement de l’aide à Kevin.

— Comment on ouvre la porte ?

— On me demande !

— Ouvre, s’il-te-plaît, Kevin… demanda Venceslas d’une voix lasse.

La lourde porte se mit alors en branle, lentement, très lentement. Et quand il put enfin entrer dans la pièce, il s’énerva. C’était une énième cabine vide, couverte de poussière. Quoique celle-ci était, si c’était possible, encore plus poussiéreuse que les autres.

— C’est quoi cette pièce ? s’impatienta Venceslas. Il est où mon colgate ?

— Vous vous tenez dans l’incinérateur ! s’exclama Kevin avec entrain. Mais ne vous inquiétez pas, je ne l’actionne que sur demande ! Il protège le colgate qui se trouve derrière la porte vitrée !

Celle-ci se trouvait en effet devant Venceslas, mais la couche de poussière rendait la vitre opaque. Il s’avança, ne croyant toujours pas en sa chance, et entreprit de frotter le verre blindé à la recherche du précieux minerai, tandis que la porte de l’incinérateur se refermait doucement derrière lui, occultant petit à petit la lumière du couloir.

Venceslas eu le temps de s’extasier quelques secondes sur la vision de la pièce pleine à craquer de tonnes de cristaux de colgate étincelants, avant de se retrouver une fois de plus dans le noir complet. Son trésor s’évanouit sous ses yeux. Il y avait là son succès et la gloire éternelle. Assez de richesses pour vivre mille vies de millionnaires.

La chance tournait enfin.

— Kevin, allume, bon sang ! s’écria Venceslas sur le bord de la crise de nerf.

— À vos ordres ! s’exclama l’ordinateur de bord, ravi de faire son devoir.

La pièce se para d’un éclat radieux, éblouissant. Venceslas eut soudain très chaud, et mourut. Kevin avait actionné les commandes de l’incinérateur.

— Vous auriez peut-être préféré que j’allume la lumière ? s’enquit Kevin, un peu trop tard. Je pense que l’équipage aurait préféré aussi.

Il attendit une réponse quelques minutes, dans le silence le plus complet, et voyant qu’il n’obtiendrait plus de réponse, se mit en veille.

— Bonne nuit, Kevin ! se souhaita joyeusement Kevin avant de s’éteindre.

FIN

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14 thoughts on “La Chance tourne, par Georges Carter

  1. J’aurais préféré lire un peu plus de dialogue par Kévin, il est très drôle et même si j’ai trouvé la fin horrible pour le personnage, on se sent presque désolé pour ce cher ordinateur.

  2. Merci pour ces commentaires encourageants, et merci de m’avoir lue ! 🙂
    J’ai trouvé l’idée de Kevin assez tard, je n’ai donc pas eu beaucoup de temps pour le développer, mais il était très plaisant à écrire ! Contente qu’il vous ait plu ! J’essaierai de le faire revenir dans une autre aventure, peut-être celle du « Queen Fridula II » 🙂

  3. merci!! j’ai bien rigolé- le texte est fluide on ressent bien les émotions de Venceslas
    me disais bien que Kevin est trop enthousiaste!!

  4. Je ne m’attendais tellement pas à cette chute (qui me fait penser à GLaDOS dans la série Portal), et elle m’a bien fait rire ! Mention spéciale aussi pour le rêve avec la phoque-mouette.

    Bons personnages (Venceslas et Kévin), il me faudrait un prequel pour ces deux personnages 😀

  5. La chute est merveilleuse, j’ai tellement ri.
    Le personnage principal attire la sympathie dès le début par sa condition de « Looser ». Mais l’ordinateur le surpasse rapidement tant il est premier degré et que l’interaction entre les deux crée des situations comique (le meilleur exemple est la lumière).
    L’écriture est simple mais dynamique. Et l’idée est assez original.

  6. Oh, merci beaucoup tout le monde ! Ravie de vous avoir fait rire !
    Pour les préquels, je suis en train d’y réfléchir, histoire de passer un peu plus de temps avec Kevin et Venceslas 🙂
    Merci encore pour ces retours géniaux ! 😛

  7. Génial ! Franchement, le texte le plus drôle de cette édition 2015. Il est efficace, les contours de l’univers sont bien délimités pour rentrer dans le format de la nouvelle, et le suspense tient le lecteur quasiment jusqu’au dernier mot.

  8. Merci, Violette, pour ton chouette commentaire 🙂
    Et merci Anaïs de me décerner ce titre ^^ Ça fait vraiment, vraiment très plaisir ! 😀

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