Je t’apprendrai à lire, par Léto Deforest

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Enveloppée de poussière l’araignée avançait, s’arrêtant par moments pour s’ébrouer, puis repartait, récoltant au passage un peu plus de saletés sur ses pattes velues. Si une araignée était capable d’éternuer, soyez sûrs qu’elle l’aurait fait. Elle effectuait quelques mouvements dignes des plus grands gymnastes afin de retirer chaque pellicule quand de grands yeux verts la stoppèrent net dans son élan. Elle se figea, priant pour que l’intrus ne l’ait pas repérée, mais tout dans la façon dont il la fixait indiquait le contraire. Ses pattes frêles s’activèrent alors et dans un mouvement frénétique l’emmenèrent quelques mètres plus loin en bien peu de temps. Hélas le gigantesque être semblait vif et l’avait déjà rejoint.

« Attends, je ne te veux aucun mal ! »

Oui, et bien, il en faudrait un peu plus que ça pour la convaincre ! La bestiole gambada encore, changea de pièce, mais la poussière qui régnait partout en ce lieu et qu’elle accumulait commençait à l’aveugler. Elle s’arrêta à nouveau, dégagea ses yeux et observa l’être qui l’avait troublée. Il s’agissait d’une petite fille à n’en pas douter, d’une dizaine d’années, blonde… très jolie, mais cent fois plus grosse qu’elle. En un coup de ses pattes à elle, l’araignée se confondrait totalement avec la poussière. Elle décida de tenter l’intimidation, leva ses deux pattes avant, mettant en avant ses crochets, mais rien n’y fit. Seules les pupilles de la demoiselle bougeaient, observant l’arachnide sous toutes ses coutures. Puis une main se présenta. L’araignée hésitait. Elle y posa une patte timide, puis deux. Peut-être qu’effectivement elle ne lui voulait aucun mal. Quand ses huit pattes furent sur la main cette dernière bougea, provoquant aussitôt un effet de crispation chez l’araignée qui s’agrippa à sa nouvelle amie. Un peu plus en confiance, elle décida donc de profiter du voyage. La petite fille semblait venir pour la première fois dans ce vieux manoir, à en juger par la façon dont elle visitait et détaillait chaque pièce. La plupart étaient vides, mis à part quelques rares fauteuils. Et la poussière. Ah qu’est-ce qu’elle pouvait détester la poussière ! Certaines de ses congénères en raffolaient, profitant de ce camouflage gratuit, mais elle l’abhorrait. Elle aurait pu changer d’habitat, trouver une maison plus moderne, mais elle n’aimait pas beaucoup l’agitation et la lumière non plus. Ici au moins c’était calme. Même lorsque les plus gros orages éclataient à l’extérieur l’intérieur restait paisible. Et puis ça grouillait de nourriture ! Alors finalement l’araignée avait décidé de rester, en dépit de ces particules désagréables. Elle connaissait le lieu par cœur, depuis le temps, mais prenait un certain plaisir à le redécouvrir du haut de cette main, bien que ce support ne fût pas très stable. Ce fut pire lorsque la petite fille monta les escaliers qui menaient à la pièce préférée de l’arachnide.

« Ah, tiens, te voilà toi ! »

La petite fille s’arrêta, surprise d’entendre une autre voix que la sienne dans ce lieu qu’elle pensait abandonné depuis des lustres. Celle-ci provenait d’un homme aux allures de vieillard. Aux allures seulement, parce que malgré ses cheveux blancs et sa barbe qui recouvraient tout son menton et son cou il ne semblait pas si vieux. Elle aurait été incapable d’expliquer la chose, mais elle l’aurait cru s’il lui avait affirmé n’avoir que la quarantaine. L’homme tenait un livre dans ses mains, dont quelques pages semblaient à deux doigts de se désolidariser du reste de l’histoire et qu’il replaçait délicatement. Il était assis à même le sol et derrière lui se tenait un haut mur rempli de livres, sans aucun interstice libre. Il faisait sombre et les toiles d’araignée formaient comme un voile sur cette étagère. La petite fille se plut à penser que c’était pour les protéger. L’araignée, soucieuse de ne pas être oubliée trop longtemps, remonta sur le bras de son amie pour ensuite emprunter le chemin qui la ramènerait au sol, puis elle se précipita vers le vieillard et s’installa sur un de ses genoux. Il lui adressa un sourire qu’elle lui rendit, comme une araignée peut le faire.

« Merci de me l’avoir ramenée, c’est la seule âme qui me tienne compagnie dans le coin, je ne voudrais pas la perdre. »

La petite fille observait, muette, l’étrange couple, qui l’observait en retour. Il se passa ainsi une minute avant qu’elle n’ose s’adresser à l’homme avec cette innocence qu’ont les enfants qui leur fait placer tous les humains sur un pied d’égalité en omettant de vouvoyer les grandes personnes.

« Ça fait longtemps que tu es là ?

— Oui, répondit le vieil homme. Quelques années…

— Tout seul ?

— Oh non, j’ai cette demoiselle avec moi, fit-il en pointant l’araignée du menton. Elle est très fidèle, bien que peu bavarde. »

Un peu moins intimidée, la petite fille risqua quelques pas vers l’homme.

« Tu fais quoi ?

— Je lis.

— Et quand tu ne lis pas ?

— Je lis toujours. »

La petite fille leva un sourcil interrogateur, avant de déclarer comme s’il s’agissait d’une évidence :

« Mais non ! Et quand est-ce que tu manges et dors ?

— Je n’en ai pas besoin. Quand un personnage mange cela me nourrit, quand un personnage s’assoupit je reprends de mes forces avec lui.

— Ce n’est pas possible, affirma la petite fille.

— As-tu déjà lu ?

— J’ai su lire très tôt, répondit-elle fièrement, bien avant mes autres camarades. Je lis des bandes-dessinées et quelques livres d’aventure.

— Mais as-tu déjà vraiment lu ?

— Je ne comprends pas… »

L’homme referma le livre, créant ainsi un léger courant d’air qui souleva de la poussière, faisant pester l’araignée, bien que personne ne l’entendît. Il plongea ses pupilles dans celles de la visiteuse avant de reprendre la parole.

« Peut-être un jour capteras-tu le véritable pouvoir des livres.

— Comment ?

— Tu veux essayer ?

— Oui », dit-elle d’un air assuré.

Il lui fit signe de venir s’asseoir à côté de lui. Une fois installée en tailleur l’araignée vint se loger sur son genou à elle, tandis que l’homme barbu entamait déjà la lecture d’un livre pris au hasard. La petite fille eut du mal à se concentrer sur la voix du vieillard, bien qu’elle fut le parfait juste-milieu entre douceur et tonicité. Quelques chose venait toujours la distraire, que ce soit la présence de l’araignée – qui elle semblait parfaitement attentive – ou juste ses pensées qui divaguaient. Elle s’ennuya même un peu, n’arrivant pas à rattacher les bouts du livre auxquels elle prêtait attention. Quand le livre fut achevé l’homme le reposa et lui posa cette question directe qui la désarçonna quelque peu :

« Alors ?

— Alors ?

— Qu’en as-tu pensé ?

— Je n’ai pas bien compris…

— C’est parce que, comme presque tous les gens sur cette planète, tu ne sais pas lire.

—- Mais…

— Tu ne vois le livre que comme une histoire définie, avec un début et une fin. Tu ne le vois que comme un objet et les personnages comme des étrangers.

— Mais ce n’est qu’une histoire.

— C’est beaucoup plus que ça. Réessayons, mais cette fois ne laisse pas tes pensées aller à autre chose et ferme les yeux. Imagine. »

La petite fille s’exécuta et pendant les trois heures suivantes n’écouta que la voix du lecteur pendant que des images se formaient dans son esprit sans même qu’elle ait à y réfléchir. Elle apprécia beaucoup plus cette lecture et ressentit même comme une sorte de léger vide lorsqu’elle s’acheva.

« Je crois que ça y est, je sais lire !

— Oh, sans doute pas encore, mais tu es sur la bonne voie.

— Comment je le saurai quand ce sera bon ?

— Quand tu ne feras qu’un avec le livre, quand chaque personnage, chacune de ses actions, aura une influence sur toi. Quand tu chanteras comme chante l’oiseau que l’auteur décrit lorsqu’un de ses personnages s’éveille. Quand tu seras chaque brin d’herbe et chaque goutte d’eau que l’auteur a imaginé.

— C’est vraiment possible ?

— Je ne vis que de ça. »

La petite fille allait réclamer un autre livre lorsqu’elle se rendit compte que beaucoup de temps devait avoir passé et que ses parents s’inquiéteraient si elle ne rentrait pas vite. Elle reposa l’araignée à terre avant de se lever.

« Tu seras là demain ?

— Je suis toujours là.

— Alors je reviendrai demain. Au revoir. »

Les jours suivants, et ce pendant pas moins d’un mois, la petite fille et le vieil homme se retrouvèrent pour plusieurs heures de lecture. Plus le mois avançait et moins la petite fille ressentait la faim ou la fatigue durant ces longues journées remplies seulement de lecture. Elle comprenait de mieux en mieux ce que l’homme avait voulu dire par « ne faire qu’un avec le livre ». Quand un personnage mangeait son palais captait le goût du mets, quand un personnage était heureux elle souriait. Quand un personnage avait peur elle tremblait, quand un personnage mourrait elle s’éteignait un peu avec lui. Quand ils entamaient un nouveau livre elle voyait de nouvelles perspectives, faisait de nouvelles rencontres. Quand ils en finissaient un, un vide l’envahissait, comme si elle avait perdu des êtres chers à son cœur. La réalité autour d’elle s’effaçait lorsqu’elle se laissait bercer par le voix du vieillard et elle y prenait goût.

Un matin elle se rendit, comme chaque jour, dans ce manoir abandonné. L’araignée l’attendait à l’entrée, comme à son habitude, et descendit sur un fil de soie jusqu’à l’épaule de la petite fille. Elle monta les escaliers, évitant les marches qui grinçaient et qu’elle connaissait à présent par cœur, impatiente de plonger à nouveau dans un monde étranger. Mais, une fois arrivée en haut, toute lueur disparut aussitôt de son visage. Le vieil homme n’était plus là. La plupart des gens seraient partis à sa recherche, auraient vérifié chaque pièce du manoir, l’auraient appelé… mais la petite fille sentait au fond d’elle qu’il était parti. De manière définitive. Elle s’approcha de l’emplacement où il était d’habitude installé et s’empara d’un livre qui avait été laissé au sol. À l’intérieur, une note : « J’ai vécu mille vies, profite bien des tiennes ».

FIN

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5 thoughts on “Je t’apprendrai à lire, par Léto Deforest

  1. Commencer l’histoire en se centrant sur une araignée, voici une idée bien originale. Cela s’accorde bien à ton style d’écriture en plus et donc on s’attache de suite à elle.
    Tes trois personnages sont bien écrits.
    Le récit a des allures de contes merveilleux. C’est léger. Même la mort du vieil homme n’est pas perçue comme triste.
    La vision des livres est très poétique.
    J’ai beaucoup aimé.

  2. C’est un très jolie fable. Très agréable à lire. Même quand on n’aime pas les araignées 😉

  3. Ah, écrire une nouvelle sur la lecture, c’est combler le lecteur deux fois ! Et qu’il est vrai que l’on oublie les besoins physiques quand on se plonge dans un univers. À moins qu’ils ne nous soient rappelés avec encore plus de force (qui n’a pas salivé en lisant Charlie et la chocolaterie ?).

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