Je suis l’Epée, la Lumière et la Voie, par Laurence Vignau

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Je suis l'Epée, la Lumière et la Voie

“C’est par là qu’on a vu les morts se lever pour la première fois”, lui raconte un paysan. L’homme est blême et ses gestes sont lents : est-il mort lui aussi ?

Dans les premières lueurs du jour, la campagne qui entoure Sanae, preuse du Royaume, est aussi pâle que ses habitants. Tout est recouvert d’un épais linceul de brume qui estompe les marques du chemin. Au loin, Sanae peut distinguer la silhouette floue d’une tour en ruines : c’est le but de son voyage, le château de son enfance.

 

Quelques heures encore et elle parvient à sa destination. Tout est drapé d’un silence pesant. Sous le porche résonnent les échos des pas de son cheval. Tout est vide, semblant abandonné depuis longtemps. La poussière, les toiles d’araignée qui parsèment le passage, les araignées elles-même noires comme de l’encre et grosses comme le poing, qui s’enfuient à toutes pattes face au vivant.

Les pierres moussues suintent d’humide et de pourriture et quelques moellons par terre témoignent de l’oeuvre du temps.

Le cheval s’arrête et broute du bout des dents quelques touffes d’herbe éparses. Voilà longtemps qu’elle est partie pour s’engager dans la chevalerie, laissant derrière elle sa vie d’enfant.

 

Pourquoi as-tu choisi cette voie ?

Une arche de pierre qui tient encore debout, ses sculptures gracieuses suspendues dans le temps. Sanae avance et une vision la prend, celle du palais au temps de son opulence. Deux enfants qui jouent, qui dansent, qui chantent et qui rient. Les mèches brunes qui s’entrelacent, les mains qui se joignent, la connivence qu’on devine aisément. Ces enfants-là sont inséparables.

Non, c’est une illusion. Elles ont été séparées.

 

Un couloir, la salle de garde. Vide, les râteliers renversés, quelques boucliers sans valeur encore accrochés aux murs froids. Sanae distingue encore dans l’air le parfum de la graisse dont on enduisait les lames afin qu’elles ne soient pas piquées de rouille.

Des corps, étendus, le teint aussi exsangue que celui du paysan croisé tantôt. On les croirait endormis. Sanae est heureuse que leurs paupières soient closes, heureuse d’avoir quitté le château voilà dix ans. Elle ne reconnaît pas les gardes de son enfance et il est plus facile de supporter leur vue.

Elle frémit néanmoins. Elle connaît les pierres de ce château, qui se souviennent d’elle aussi. Elle la connaît, elle. Elle se rappelle les mots qui la guident et caresse machinalement le pommeau de son arme. Son serment restera le plus fort.

Plus forts que ceux que nous avions échangés ?

 

Sanae parcourt les couloirs tandis qu’elle se remémore. Le long des âges, le long des quêtes, elle a connu la tentation à de nombreuses reprises. Elle a vu le visage du Mal et nombreux celles et ceux qui lui ont promis richesses, gloire et pouvoirs en échange de sa clémence.

Mais elle est l’Epée, la Quêteuse des Cieux. Elle sait que le chemin vers le Paradis auquel elle aspire est droit et aussi fin qu’un rasoir.

Tu avais d’autres rêves alors…

Sanae raffermit sa prise sur la poignée de sa lame.

“Tais-toi”, murmure-t-elle et elle regrette déjà d’avoir donné plus d’emprise à la voix qui la poursuit. L’écho d’un rire léger et trop familier tinte dans les profondeurs.

 

Sanae regarde autour d’elle. Elle se doute que Yulid se trouve dans la salle du trône mais elle ne se sent pas prête à l’affronter, pas encore. Ce couloir qui s’en éloigne mène la preuse vers les quartiers de nuit. Cette porte… Le ruban de soie bleue encore noué à la poignée de bronze… La chambre qu’elles partageaient toutes deux. Le panneau de bois résiste encore quelques instants avant de céder dans un craquement poussiéreux.

La clarté du jour inonde la pièce, en contrepoint des ombres traversées jusqu’ici et Sanae se laisse aller quelques instants à l’évocation de souvenirs heureux.

Ici, le grand lit où elles se murmuraient leurs rêves, sur le matelas de paille aux coutures à présent éventrées. Là, le coffre de leurs vêtements, où elles empilaient robes et fanfreluches colorées, à côté de la minuscule cassette où elle disposaient soigneusement la perle montée en collier, offerte par leur mère.

 

Sanae s’asseoit par terre, regrettant pendant un instant l’absence du tapis épais qui protégeait leurs pieds nus.

“Que s’est-il passé, Yulid ? Comment est-il possible que nous ayons pris des chemins aussi différents ?”, lance-t-elle à voix haute.

Tu es partie. Tu m’as laissée. Tu as changé.

Sanae secoue la tête.

“Tu ne peux pas m’accuser de tout. Je ne savais pas que les Moines allaient venir. Et quand ils sont venus, comment aurais-je pu décevoir les attentes de nos parents ?”

Tu souriais. Tu étais heureuse de partir. Et maintenant que tu reviens, tu n’es plus la même.

C’est vrai, elle avait changé mais Yulid refusait de comprendre : Sanae avait été perdue pour sa famille quand elle avait atteint son septième printemps. Les visions l’avaient prise pour la première fois pour l’emporter vers des terres inconnues.

 

Le Pays Bleu, l’appelait-elle alors, charmée qu’elle était par les nuances azurées des paysages enchanteurs. Tout y était plus… léger. Plus délicat. Les êtres qui peuplaient ces contrées féériques paraissaient graciles et sages, oh, si sages !

Apparaissant d’abord dans ses rêves, lorsque la lune pleine montait dans le ciel, les visions avaient crû en fréquence et en prégnance alors que grandissait Sanae. Elle s’était confiée au chapelain qui, croyant bien faire, avait envoyé une missive aux Moines.

C’était un grand honneur, pour une famille noble, que de révéler l’apparition d’une Quêteuse, qui comportait bien des devoirs.

“Je devais partir. Il n’y avait pas d’autre possibilité.”

— Bien sûr que si.

Sanae se lève, lasse et confuse. À chaque Quête, elle ne sait pas s’il s’agit d’une nouvelle épreuve pour raffermir sa foi, ou si les Moines poursuivent d’autres buts que celui d’atteindre le Pays Bleu. De fait, le déclin de sa famille après son départ avait été rapide : sa mère tout d’abord, morte de chagrin de ne plus voir son aînée ; son père ensuite, blessé lors d’un tournoi, emporté par l’infection de ses plaies. Restait Yulid.

Et seule, j’ai demeuré, entourée d’une affection que je dédaignais parce qu’elle ne venait pas de toi. Je t’attendais.

“Jusqu’à maintenant.”

Jusqu’à maintenant.

La preuse soupire et, d’un geste instinctif, vérifie les attaches de son plastron, dégaine son épée et sort de la chambre. En quelques pas rapides, elle se dirige vers l’ancienne salle du trône.

Bien sûr, à l’époque il n’y avait là qu’une salle de réception pour arbitrer les différends de la paysannerie alentour, rien de somptueux ni d’ostentatoire. Tout au plus quelques bouquets venaient agrémenter la salle pour fêter le solstice à l’occasion d’un banquet.

Tout n’est que poussière, maintenant. Les doubles battants gisent et pourrissent sur le côté, les ferronneries ayant cédé sous leur poids. L’air est sec et irrite la gorge. Les tables ont été renversées.

Tout est vide, formant une allée décrépite de vestiges anciens et d’ossements jusqu’au trône en bout de salle. Sanae ferme doucement les yeux, reposant quelques instants dans les souvenirs heureux de l’endroit. Elle ne veut pas voir, elle ne veut pas découvrir qui siège sur le trône des morts.

 

“Es-tu venue pour me tuer ?

— Pourquoi réveilles-tu les morts, Yulid ?

— Ils me tiennent compagnie…”

 

La main de Sanae atteint la visière de son heaume et la referme d’un coup sec. D’un pas sonore, elle franchit les quelques mètres qui la séparent encore de l’estrade. L’Epée pointe son arme en direction de la nécromancienne.

“Mon Ordre te fait porter ce message : repens-toi et abjure tes pratiques. Je suis la Lumière et la Voie. “

L’ombre sur le trône se lève et la preuse distingue une figure décharnée sous les voiles.

“Sanae, je me souviens…”

La voix paraît nostalgique, remplie d’une tristesse infinie. Comme l’ombre descend les marches pour s’approcher d’elle, l’Epée se fend en avant et plonge sa lame au creux de l’obscur.

Avec un soupir, les voiles tombent au sol et révèlent le corps émacié d’une jeune femme aux joues couvertes de larmes. Sanae baisse son épée et relève sa visière. Elle contemple quelques instants le cadavre de sa sœur, avant de lever le regard vers les cinq silhouettes encapuchonnées qui sont apparues dans la salle. L’une d’entre elle hoche la tête, en signe d’assentiment.

 

Sanae soupire et écrase une larme, avant de réaffirmer son voeu : “Je suis l’Epée, la Lumière et la Voie. Je ne vis que pour servir.”

À l’unisson répondent les Moines : “Et dans la Lumière tu demeures, tant que l’Obscurité tu combats. Cette Quête est achevée.”

FIN

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5 thoughts on “Je suis l’Epée, la Lumière et la Voie, par Laurence Vignau

  1. Je ne sais pas si c’est voulu ou si c’est moi qui vois des liens bizarres, mais cela m’a un peu fait penser à la belle au bois dormant. Avec une femme en chevalier et pleins d’ajouts.
    Cette chevalière d’ailleurs, je l’aime bien. Je la trouve assez badass.
    On sent que ton univers est riche. Certains ont utilisés une base déjà existante pour écrire leur nouvelle. Peut être est ce ton cas ?
    Mais du coup, ton texte est trop nébuleux. Tu n’expliques pas assez et le découpage, s’il permet une bonne ambiance, me perd un peu. J’ai du relire deux fois avant de comprendre et encore je ne suis pas sûre d’avoir bien compris.
    Concluons cependant sur une note positive : ta fin est assez bien et laisse imaginer pleins de choses.

  2. Bonsoir
    J’avoue que le titre de cette nouvelle me faisait un peu peur. On sentait bien un « credo » par dessous.
    Déjà première surprise : une héroïne (une « preuse »), dans le cadre des mondes avec des paladins, c’est assez rare et intéressant.
    On comprend rapidement que pour prouver sa foi elle devra affronter les morts-vivants (on apprécie déjà qu’elle n’étripe pas tous les morts vivants qu’elle croise, elle sait se retenir)
    Via les souvenirs, on comprend que c’est son amie/soeur/âme soeur, qu’elle va devoir abattre au nom de sa foi et surtout qu’elle se demande tout le long si cette « réalité » existe vraiment ou si elle est dans un rêve, un test ou autre chose afin d’accéder à un nouveau statut donné par les moines. La fin reste donc assez ouverte, et oui, je suis d’accord : si les fins ouvertes frustrent souvent, ici j’apprécie de pouvoir lancer mes propres interprétations.
    Le style sinon est très joli, littéraire. J’ai lu de nombreuses nouvelles pour ces 24h, avec des styles assez modernes ou littérature blanche, j’aime bien retrouver les codes de langage et de rythme de phrase de la fantasy plus classique.
    Merci pour la lecture !

  3. Pingback: Laurence – Happy Soul | Les 24 Heures de la Nouvelle

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