Je m’appelle Naya, par Shazeda Madavjee

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait faire intervenir un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Je n’y arriverai pas !

Ses forces l’abandonnèrent. C’en était fini d’elle. Son désarroi fut si grand qu’elle ne put s’empêcher de pleurer à chaudes larmes. Comment en était-elle arrivée là ? Qu’avait-elle fait pour mériter ça ?

Tout.

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Ce matin-là, Naya n’eut pas envie d’aller travailler. Le ciel était gris, l’atmosphère était électrique et ses oreilles la démangeaient. Tout ça était mauvais signe. Elle soupira fortement puis ferma les yeux et récita une prière. D’un geste rapide et précis, elle attrapa sa besace et s’élança au dehors, prête à braver la tempête. Au fond d’elle-même elle se posait la même question que tous les jours, qu’est-ce que je fais ici ?

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Naya vient d’un pays où le soleil brille. Son idée était simple : grandir, devenir plus mature, faire plaisir à maman. Mais rien n’est aussi simple. Tout se complique. Parce que la vie est ainsi.
Le jour où sa vie bascula, son coeur battit à cent à l’heure. Cliché. Choisir entre la vie ou l’exil.

— Tu veux vraiment le faire ? Réfléchis bien.

— Je ne sais pas maman, mais je ne te le dirai pas, je veux que tu sois fière de moi mais au fond de moi, non je ne veux pas, je veux rester dans ta maison à manger ta nourriture et à ne pas avoir de soucis et puis je veux aussi qu’on me respecte, je veux gagner ma vie, je veux t’acheter des cadeaux. Oui oui, je vais y aller.

C’est ainsi que tout commença. Fraichement diplômée, elle s’envola vers sa nouvelle vie pour trouver sa voie, la rendre fière. Mais avant ça… laissez-moi vomir.

Le jour du départ, sa mère se réveilla un peu après elle. Elle la regarda tout sourire mais dans son regard l’angoisse était présente. À 6 heures du matin, habillée d’un jean bootcut et d’un haut beige, la jeune fille chaussa ses converses marron et sentit la transpiration l’envahir. Déjà ? Quand elle est stressée, plus rien n’arrête son corps de transpirer. Il était trop tard pour prendre à nouveau une douche. Sa mère l’embrassa tendrement et rapidement, peut-être de peur de finalement la retenir. Naya réussit à ne pas pleurer, jusqu’à ce que la voiture démarre. Son père conduisit silencieusement. Naya fut étonnée de voir à quel point il était très concerné et surtout très apeuré. C’était nouveau pour tout le monde. Autant que pour elle. Personne n’avait cru à cette embauche, pas même elle. À l’aéroport, elle n’eut qu’une envie, se retrouver enfin seule et pleurer de joie, de tristesse, d’angoisse, de frénésie.

Dans la salle d’embarquement, elle repensa à la vie qu’elle connaissait jusqu’à maintenant, aux gens qui l’entouraient comme des couples mariés, des familles, des professeurs, – beaucoup de professeurs, trop de professeurs, des égoïstes et des fortunés – souvent les mêmes personnes. Et moi ? se dit-elle. Pourquoi s’en aller ? L’envie ne manquait pas, le courage si. Il était enfin apparu. Il n’aurait peut-être pas du.

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Naya marcha à pas rapides. Elle sentait la tempête arriver. Au bout de six mois dans ce pays inconnu, la jeune expatriée commençait à connaître les signes météorologiques. Elle pensa tout à coup à sa voiture, qu’elle n’avait pas pu emmener avec elle. Sans voiture, Naya parcourait des kilomètres à pied un peu plus tous les jours, suivant les missions qu’on lui confiait. Elle gardait la forme certes, sauf lorsque l’orage grondait et que les réunions avaient lieu à 7h45 du matin : le froid, la pluie, un chemin en pente. Ma voiture me manque.

Naya jeta un regard agacé au ciel, regard que ce dernier lui rendit en se mettant à pleuvoir. Elle accéléra alors le pas et arriva au point de rendez-vous. Personne. Était-elle en avance ? Elle jeta un coup d’œil à son téléphone et vit un appel manqué de son supérieur et un message sur le répondeur. Elle composa le numéro de la boîte de messagerie :

“Naya, bonjour, juste pour vous dire que le rendez-vous a été décalé à 11h aujourd’hui. J’espère que vous aurez ce message à temps. À tout à l’heure.”

Résignée, elle s’assit sur un muret à l’abri de la pluie et se mit à réfléchir à comment organiser sa journée. Ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait. Elle avait appris à relativiser. Il était trop tôt pour aller faire les magasins. Il faisait encore assez sombre à cause du temps. Elle décida tout de même de redescendre vers la ville au lieu de rester dans ce quartier un peu trop calme à son goût. Sur le chemin, elle s’arrêta devant un salon de coiffure et se regarda dans la vitre qui lui rendit un reflet insatisfaisant d’elle. Ses cheveux étaient trop bouclés, et courts de surcroît. Elle trouvait qu’elle ressemblait à une version féminine des « Jackson Five ». Son style vestimentaire était toutefois commandable. Naya et les jeans c’était toute une histoire d’amour. Elle en faisait collection tout comme les paires de bottines. Son teint caramel et ses yeux marron en amande étaient sa fierté. Elle considérait lisser ses cheveux mais sa mère était absolument contre.

« Tes cheveux sont magnifiques, c’est toi qui te vois comme un Jackson Five. Tout le monde dans le quartier veut tes cheveux ! »

Elle savait que c’était vrai, mais peu importait si le monde enviait sa chevelure, elle était la principale concernée et n’aimait pas sa coupe de cheveux.

Après avoir délibéré intérieurement pendant une bonne dizaine de minutes devant le salon de coiffure, Naya continua son chemin. Le temps se dégradait un peu plus tous les jours. L’île sur laquelle elle se trouvait avait subi les foudres d’un impressionnant cyclone qui avait endommagé plusieurs lignes électriques et détruit plusieurs radiers. Depuis, il ne cessait de pleuvoir. Le soleil faisait son timide. Elle passa devant ce qui fut autrefois un célèbre centre commercial. Ce n’était à présent qu’un immeuble abandonné dont l’état s’était détérioré à cause des fortes intempéries.

Elle savait qu’il n’était pas bon s’arrêter devant ces ruines. Elles abritaient de nombreux sans-abris et la faim et le froid pouvaient réveiller le mauvais côté de la personnalité des gens. Elle s’arrêta toutefois inconsciemment lorsqu’elle vit un graffiti de toute beauté sur l’un des murs. Il représentait un homme habillé en costume cravate qui jouait du piano et l’inscription disait “rainbow do exist”. Perdue dans ses pensées, elle ne remarqua pas qu’une paire d’yeux la fixait à quelques mètres de là. Une ombre se détacha du mur de gauche. Elle tourna la tête et vit un homme vêtu d’une cape en cuir noire déchirée et d’un ensemble de sport de couleur vert s’approcher d’elle. Naya croisa son regard et sut qu’elle devait décamper. Elle recula, fit un quart de tour et marcha à grandes enjambées, sans se retourner, mais il était très rapide aussi et la rattrapa en moins de deux.

Ils marchaient à présent côte à côte. Naya ne dit rien, elle pensa qu’à un moment donné il s’en irait mais l’homme commença à parler.

— Vous venez d’où ?

Naya ne répondit pas. Elle marcha un peu plus vite. Elle se souvint du conseil d’une collègue selon lequel il fallait toujours avoir l’air d’une locale et non d’une étrangère. L’homme réitéra sa question.

— Vous venez d’où ?

— Je travaille dans une entreprise locale d’édition. Et vous ?

— Ah ! Moi, j’habite un peu plus haut. Vous y étiez tout à l’heure.

— Ah ! OK.

Elle accéléra l’allure.

— Il fait froid ces derniers temps.

— Ah oui oui.

— Vous avez pas quelque chose à me donner ?

— Ah, sur moi, je n’ai rien, désolée. La prochaine fois peut être ?

— La prochaine fois hein ?

L’homme s’arrêta brusquement et lui barra le passage. Il avait un air mauvais mais bizarrement, le fait qu’il ne sente pas l’alcool rassura Naya. Elle tenta de s’écarter mais il l’en empêcha.

— Monsieur ? Je suis en retard, je dois aller au travail, s’il vous plaît.

Il l’observa attentivement. Naya ne bougea pas. Elle attendit tout en essayant de ne pas avoir l’air apeuré.

— Monsieur ? S’il vous plaît  ? Vous êtes bien élevée. La prochaine fois, pensez à m’apporter quelque chose.

L’homme s’écarta, fit demi-tour et s’en alla. Naya le suivit des yeux et lorsqu’elle le vit s’éloigner suffisamment d’elle, elle s’effondra. Je n’y arriverai pas. C’est trop dur. C’est trop effrayant d’être un adulte. Ses forces l’abandonnèrent. C’en était fini d’elle. Son désarroi fut si grand qu’elle ne put s’empêcher de pleurer à chaudes larmes.

Au fond, ce n’était pas la fin du monde, mais elle évacua tout ce qu’elle avait gardé au fond d’elle pendant ces six mois : la peur, la frustration, l’envie de réussir et de ne pas décevoir. On ne pouvait plus distinguer les larmes de l’eau de pluie. Naya était trempée de la tête aux pieds. Soudain, elle sentit sur sa joue quelque chose de chaud et de réconfortant. C’était comme la caresse d’une main, comme celle de sa mère.

Le soleil se pointa, fier et beau. Naya leva les yeux vers lui, le visage bouffi. Elle resta là, debout à fixer le soleil pendant plusieurs minutes et sentit son corps se recharger. L’énergie dont elle avait besoin pour continuer revenait. Elle dit une prière, soupira fortement et continua à marcher, le cœur toujours serré mais un peu plus léger. Je peux le faire.

Elle réussirait. Elle vivrait sa vie.

FIN

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11 thoughts on “Je m’appelle Naya, par Shazeda Madavjee

  1. J’aime assez tous les détails que tu donnes dans ce texte. On dirait plus un début, j’avoue que je suis curieux de savoir ce qu’elle devient… c’est intéressant les émotions contrastées qu’on ressent à la lecture: une certaine dureté sur la fin, de la retenue ou même de la douceur avec ses parents.

    • Merci beaucoup ! Je songe à écrire quelques autres petites aventures d’elle maintenant. Je suis heureuse que tu aies pu ressentir ces émotions, ça compte beaucoup pour moi ! Merci encore pour ton commentaire.

  2. C’est un texte que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Je trouve que c’est très bien trouvé ce petit détail qui change tout pour les deux protagonistes.

    • Bonjour ! Merci pour votre commentaire ^^ ! Je suis heureuse qu’il vous ait plu !

  3. Petite tranche de vie sympathique qui m’a plutôt pas mal parlé, dans le genre « oh-mon-dieu-il-faut-devenir-adulte ». C’était une lecture agréable et si j’en ai l’occasion, je lirai avec plaisir tes futures histoires !

    Merci pour la lecture !

    • Bonjour ! Merci pour ton commentaire ! Oui c’est tout à fait ça… surtout le « oh mon dieu » x’D ! MErci pour l’encouragement =)

  4. Le tout début est vraiment intriguant. Notamment ce « tout » qui nous plonge de suite dans le récit. On veut en savoir plus alors qu’on ne sait même pas qui est la narratrice ou ce qui se passe.
    Le personnage de Naya est bien construit. Elle est attachante et quand ses pensées deviennent sarcastiques, elle est drôle.
    Le récit est très réaliste. Au milieu de toute cette SFFF, il se détache bien.
    L’écriture est assez fluide, le récit coule bien.
    Mais au niveau de la taille… Ce n’est pas assez, j’en aurais voulu plus. J’ai un peu la sensation de rester sur ma faim.
    De plus, c’est peut être paradoxale mais ton début est trop bien comparé à ta fin. Il commence si fort que l’on a l’impression que tout se dégonfle rapidement. C’est surement dû au fait que c’est un premier jet. Peut être que si tu le réécris, c’est au niveau du moment de désespoir qu’il faudrait retravailler. Le rendre plus important, plus fort.

    Mais à part ces deux points, j’ai bien aimé 🙂

    • Bonjour James Hamlet. Je comprends tout à fait ce que tu veux dire et je suis d’accord. Merci pour ton commentaire et tes critiques constructives, c’est encourageant 🙂

    • Merci Anaïs. Oui c’est censé parler un peu à tout le monde 😉 c’est le but recherché en tout cas, donc heureuse que ça ait marché 😉

  5. On se reconnaît bien dans le personnage. Tu as très bien rendu ses craintes et le récit est fluide. Je reste un peu sur ma faim après la dernière partie du récit, mais je suppose que c’est à cause de la contrainte des 24h.

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