Hataalii Homme Vrai, par Karele Dahyat

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

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L’odeur qui règne dans le hooghan accompagne mon réveil en douceur. Voilà bien longtemps que l’Est m’offre ses rayons sans plus personne à mes côtés. L’âge me rend paresseux, je crois, quand mes paupières tardent à s’ouvrir et que mon œil vagabond suit l’entrelacs des branches formant la structure de ma demeure. Les peaux de moutons pelées qui couvrent ma banquette m’isolent moins bien, même si la terre ocre des murs a conservé un semblant de chaleur. Mes vieux os, usés d’avoir arpenté les déserts de nos territoires, protestent déjà. Pourtant, j’étire ma carcasse et remercie Coyote le Créateur et le Peuple Castor pour l’aube de ce nouveau jour. Avec un peu de chance des braises vivent encore sous la cendre du foyer. Non loin, la petite source m’appelle de son chant enjôleur. Cachée au cœur de la roche, elle suffit à contenter mes besoins de solitaire et Homme-médecine.

Parfois, je me demande qui creusera le trou du Nord pour sortir ma dépouille de ma hutte sacrée. Parfois seulement, pour l’heure je dois trouver l’équilibre, l’état d’hozho, méditer et… me lever.

Une touche subtile teinte un nouveau rayon lorsqu’il pénètre dans mon sanctuaire. Effet fugace dont j’ai à peine le temps de retenir le trajet. À la croisée de l’arc lumineux et d’une torsade de cèdre, un infime détail attire mon attention.

Femme-qui-Change m’enverrait-elle un signe ?

Notre Mère à nous Le Peuple, Dineh, par la volonté de la grande tisseuse Femme-Araignée cherche-t-elle à m’adresser un message ?

J’oublie mon dos aussi raide que le plus gros tronc de mon mur, mes doigts tordus, mes genoux trop faibles et anguleux, me redresse par saccades et sonde l’endroit derrière le voile de mes yeux. Retranché dans l’union avec Terre-Mère, j’explore la Voie de la montagne, rebondis sur les falaises, dirige mes sens vers Tseqi aux pics jumeaux, les Spider Rock. Tel un élastique distendu, mon esprit me revient et se fige dans le boisseau faisant face à l’entrée. Alors je suis mon instinct à la recherche du messager.

Je quitte ma couche, approche à pas mesurés et découvre la trame d’un destin dans le dessin d’une toile. La Tisseuse a œuvré en silence et dans le diamant de son art je lis un appel. À mon approche et malgré mon souffle retenu, ma visiteuse s’affole d’abord puis, sans doute rassurée par mon immobilité, elle m’offre sa danse matinale. Dans chacun de ses gestes, l’écart d’une patte, un pli de l’abdomen, la vibration d’un fil, un recul, un demi-tour, je vois une étoile, un sentier, ma route.

— Oh, donc je pars en voyage.

Sans autre détail, la fragile ouvrière descend vers le sol et s’échappe par une percée du mur.

Dans l’encadrement de mon antre, mains en soutien pour mon dos roidi de m’être courbé, je contemple le flamboiement des falaises. Elles s’embrasent à mesure que l’astre de feu progresse dans sa course. Conscient d’être chargé d’une mission, il convient de me préparer. Un nouveau venu doit intégrer la tribu.

— Enfin, s’il reste en vie d’ici à ce que je le rejoigne.

Car du lieu de notre rencontre je ne sais rien, si ce n’est que personne ne le connaît. Là où des forces spirituelles œuvrent à l’insu de tous, dans le silence des âmes. Un sachet de maïs concassé calé au creux du bol en bois, mon arc et un carquois garni dans le dos, le coutelas glissé dans la ceinture et la couverture pliée sur l’épaule, je suis prêt.

Portant la main en visière sur mes yeux qui ne voient plus vraiment, j’aspire une goulée d’air encore frais à cette heure. Un pas, un autre jusqu’à ce que j’atteigne Tseqi. Là, j’attends un autre signe qui ne tarde pas quand l’ombre m’indique la route à suivre.

#

Heure après heure, les Femmes sacrées, Mères de nos nations, distribuent des repères à ma seule intention. Ma foulée lente reste sûre et mon âge me tient à l’abri des folies dispendieuses de la jeunesse. Ici, un scarabée m’évite de m’éloigner de ma route. Là, une naa’na’i rampe jusqu’à une brindille où elle deviendra papillon. Au pied de la touffe d’herbe, une graine apaise la sécheresse de ma langue. Peu à peu, j’atteins un état hozho en communion totale avec cet environnement aride. Mon chant sin n’en devient que plus pur. À ce moment de communion extatique un aigle me survole. Il ne me quitte plus. Moi, Hataalii fils du Vent et Homme vrai du peuple Dineh me dirige vers un lieu où s’exercent de plein droit les puissances cosmiques.

#

Des jours plus tard, je suis seul à nouveau et aspire au repos. Sans m’appesantir sur mes raideurs, je reste assis sur ma natte, certain que l’évènement ne saurait tarder. Une averse m’a laissé de quoi étancher ma soif pour quelques heures encore si je reste raisonnable, et que le soleil daigne m’épargner ses rigueurs. Un buisson m’assure une ombre chiche mais suffisante. Une pierre grise qui tranche sur le sol rouge s’offre à soutenir ma tête lorsque je m’allonge. Il me reste du maïs et quelques fèves, qu’il me sera aisé d’écraser à l’aide de deux cailloux plats découverts entre les racines des arbustes. De quoi me préparer une bouillie nourrissante, donc l’Harmonie pose sa main bienfaisante sur moi.

 Les nuits fraîches me tiennent à demi éveillé, attentif quoique plongé dans un état accessible au monde des Esprits. Là où les Anasazi, nos ancêtres, se rassemblent et m’assistent de leurs mémoires sans limites ni omissions. Dans ce micro monde qui m’entoure des pigments de roches complètent ceux emportés dans ma bourse-médecine. Patient, j’entame un dessin de sable en commençant par les quatre points cardinaux. Chaque grain déposé sur un espace au sol dégagé par mes soins m’informera sur le devenir de cette quête. L’ouvrage mange l’instant qui s’étire. L’ensemble encore imparfait m’ouvre une Voie nouvelle.

 À l’aube du quatrième jour, l’aigle m’appelle et les Temps sont venus. Après avoir effacé ma peinture éphémère, je reprends mon chant quant un autre lui fait écho. L’Oiseau suit la route, guidé par la mélopée sacrée sur la Voie de la bénédiction.

— Il s’agit donc d’une naissance, murmuré-je aux sables qui absorbent ma voix pour en étreindre le secret des mots.

Le temps et l’espace confondent mes pas, quand mes traces s’effacent à mesure que j’avance. L’atmosphère dilate mon murmure et l’emporte dans les bras du vent. L’aigle se pose sur mon épaule, prenant garde de tenir ses serres sur ma couverture. S’il alourdit ma démarche, je ne lui en tiens pas rigueur.

Les ombres du sable volent et ternissent les rayons solaires lorsque mon oreille capte un vagissement.

— Oh, si petit ?

Soudain, là, à mes pieds une peinture de sable dont je n’ai jamais rencontré les formes agencées de la sorte, ni le mythe évoqué. Son cœur porte un petit d’homme tel un trésor sur une couche chamarrée. Mes genoux ploient devant sa perfection alors qu’il me sourit en tétant son poing. Mes yeux parcourent ce don et tombent sur des marques pectorales issues de nos langages anciens. Maintenant je comprends pourquoi les Esprits m’ont choisi, car l’un des derniers à maîtriser l’ensemble de nos connaissances.

Au moment où je décide de me saisir de l’enfant le dessin disparaît. L’envol de mon compagnon ailé a pour effet de disperser le moindre grain coloré. Son cri strident déchire la brume et laisse un sillage visible. J’en déduis qu’il sera mon trajet de retour.

Pressé, je m’assure de la santé du petit. D’un geste j’attrape ma couverture, l’en enrobe et le serre contre ma poitrine émaciée. Ainsi paré je garde les mains libres.

— Il n’est que temps de partir, petit.

Un coup d’œil m’informe qu’il dort déjà. Alors je marche, bien décidé à rejoindre mon hooghan aussi vite que mon vieux corps le permettra. Rapidement, mes pensées se tournent sur l’origine de ce qui à mes yeux représente une offrande. Si je tiens compte des marques, qui déjà s’estompent, et du lieu, des temps sombres s’annoncent. L’orphelin appartient bien à une tribu du Peuple Libre, mais pas seulement. Quand les divinités proposent au Dineh leur soutien, alors Coyote le maléfique va frapper. Peu importe le temps qu’il mettra à agir, le Monde des hommes court un grand danger.

— Si je me fie à ton apparence comme à ce que tu représentes, petit. Si j’écoute le cri du rapace et les larmes du vent dans les bras torturés des cactus, je peux énoncer ton nom. Tu seras dès à présent Esprit de l’Aigle pour les Hommes Vrais. Pourtant, si je ne me trompe ton destin s’accomplira parmi les blancs. Je t’enseignerai mon art et ses cinquante Voies. Tu porteras la force du guerrier au-delà des frontières en tant que Gaétan et, là-bas s’accomplira ton destin.

Ainsi commence ma mission.

FIN

L’auteur :

La passion pour unique moteur et sa tribu comme carburant, voilà ce qui pousse Karele vers l’écriture. Karele Dahyat pour un pseudo… équin, hommage à deux créatures qui ont partagé près de trente ans de sa vie. Clin d’œil à un temps révolu ou sa passion se voulait force de loi. De ses années professionnelles au plus près des animaux et de la nature, elle retire l’essence de ses personnages. Une histoire qui trouve écho dans celles des Hommes.

 

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18 thoughts on “Hataalii Homme Vrai, par Karele Dahyat

    • Merci Luce, encore connais-tu les autres personnages et tu es la seule pour l’instant.
      Tous ont un passé que je connais d’où l’idée de rassembler leurs origines.
      Tous peuvent faire l’objet d’une nouvelle plus ou moins longue jusqu’à leur entrée dans Mythe.
      Merci encore pour ton soutien.
      @ bientôt

  1. Coucou Karele !

    Oh ? Luce connaissait alors ce jeune héro (élu) en devenir ?
    En tout cas, j’ai beaucoup apprécié le rythme de cette nouvelle-ci, vu que je ne connais pas ton œuvre (oui, je sais, honte à moi)
    Le choix du vieil homme donne une cadence lente, propre justement à entendre le chant des mots, voire de quelques instruments à vent propres à propager cette atmosphère de transe qui prend le lecteur dans ses rets. J’ai savouré cette nature avec laquelle il rentre en communion, ce sentiment de paix et d’amour qui se dégage de lui pour toute chose et que le monde lui rend.
    Tu as choisi une image d’indien et même sans cela, l’esprit de cette tribu évoque cette vision assez animiste du monde.
    Ce récit est vraiment un commencement. Presque un prologue.
    Une chose est sûre : ce texte donne envie d’en savoir plus sur ton univers !

    • Merci beaucoup Dea, c’est gentil. Déjà l’an dernier la nouvelle appartenait au même monde avec l’apparition dans notre monde d’un autre personnage. La tribu qui accueille Gaétan est Navajo et j’espère ne pas avoir trahi leur mode de vie tout en essayant de le faire partager.
      A bientôt j’espère.

  2. Magnifique, de très belles images, un beau langage, un vrai plaisir. Je n’aime pas, j’adore !

    • Merci beaucoup Chloé, c’est gentil et cela commence à me rassurer un peu que le texte soit apprécié.
      Il rejoint celui de l’an dernier qui ouvrait la danse des origines de mes personnages dans Mythe.
      @ bientôt

  3. Déjà, je dois dire que je suis impressionné par ton univers. Cela a du demander un travail de recherche énorme. A moins que tu ne sois toi même un (ou d’origine) Navajo ?
    L’histoire en elle même est simple, raconte peu de chose. Mais elle le fait avec beaucoup de poésie et de symboles, c’est très beau.
    Et en plus, toujours avec si peu de mots, tu arrives à créer une atmosphère et des descriptions grandiloquentes, qu’on se représente très bien. Je suis impressionné.

    • Merci Beaucoup James Hamlet.
      Non je ne suis pas d’origine Dineh mais je comprends leur façon de vivre qui va au-delà de l’animisme pour être leur façon de vivre tout simplement. J’ai moi-même longtemps vécu au milieu de la nature et des animaux.
      Oui j’ai fait beaucoup de recherches sur eux bien qu’elles ne soient qu’ébauchées dans cette nouvelle. J’espère juste ne pas faire trop d’erreurs à leur propos.
      J’ai mené ces recherches pour l’un des personnages d’une histoire écrite mais en devenir car elle est encore en bêtalecture. Il s’agit de Gaétan (oui le bébé).
      L’an passé j’ai aussi posté une nouvelle ici sur la naissance d’un autre de mes personnages. Je crois qu’on peut encore la lire.
      Je suis contente que l’âme du personnage autant que son milieu de vie et ses croyances passent bien.
      Merci encore pour ton message.

  4. C’est beau et poétique, on dirait un début plutôt qu’une fin.
    Effectivement, c’est une façon de voir le monde, de le ressentir, de le vivre vraiment différente de la nôtre et c’est vraiment plaisant de découvrir cet « autre ». Bravo Karele.

    • Merci Chany,
      je suis heureuse d’avoir pu te faire ressentir tout ça.
      Oui c’est bien un début en ce qui concerne Gaétan car c’est l’un des personnages de Mythe, mon 1er roman encore en cours de réécriture.
      La nouvelle écrite l’an dernier, et encore sur ce site, concerne un autre de mes personnages.
      La nature a fait partie intégrante de ma vie pendant longtemps, faire vivre un personnage dont c’est le mode de vie m’a paru naturel.
      @ bientôt j’espère.

  5. J’ai envie d’entrer dans cet univers, d’une force… ! Et j’apprends qu’une histoire sera sur le bébé. Je l’attends de pied ferme.
    Merci pour le partage de ce texte si beau, si puissant, si poétique. Merci.

    • Merci à toi Gregorio Cept,
      je dirai plutôt que le bébé fait partie intégrante d’une histoire, tout comme celui évoqué l’an dernier et dont le texte est toujours sur le site (ou encore dans le N°3 de la revue de l’Association Gandahar).
      Toutefois chaque personnage pourra faire l’objet de son propre univers, si j’arrive un jour à me faire éditer.
      @ Bientôt et merci encore pour ton enthousiasme qui m’encourage à continuer.

    • Merci à toi Céline pour ce petit mot qui me va droit au coeur.
      @ bientôt peut-être

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