Ghost Nation, par Jérémie Cohen

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Valérie avait trouvé son enterrement très beau.

Elle l’avait souvent imaginé et elle devait bien avouer que cela dépassait toutes ses espérances. Il y avait d’abord eu pas mal de monde ce qui lui avait beaucoup plu. Des camarades de classe depuis longtemps oubliés, un ancien patron avaient même fait le déplacement. Sa mère avait choisi une très belle robe et l’employé des pompes funèbres avait fait un travail remarquable. Elle avait l’air tellement vivante dans ce cercueil ouvert, tellement jeune et pleine de vie qu’il était très difficile de ne pas pleurer en la voyant les yeux fermés, les bras croisés, fauchée dans la fleur de l’âge.
« Génial » pensait-elle en contemplant la foule de visages tristes, particulièrement satisfaite de voir que Sophie Lemoine – cette grosse truie – était dévastée. Les larmes coulaient le long de ses joues et accentuaient son aspect porcin. Valérie aurait aimé remercier son frère qui avait été très bien – juste ce qu’il fallait d’émouvant et de sincère. Il avait même mitonné un powerpoint aux petits oignons avec des photos d’elle enfant, quelque chose qui aurait été parfait pour un mariage. Rien de tel pour soutirer des larmes. Elle frappait dans ses mains sans faire de bruit alors que les invités réprimaient des sanglots. Au troisième rang sur le côté, Jean-Marc avait les yeux rougis. « Tu regrettes de m’avoir largué maintenant, hein ? » lui souffla-t-elle sur la nuque.

Elle était restée pendant la petite collation qui avait suivi l’oraison funèbre, perchée en haut des meubles et virevoltant tout autour de la pièce, regardant les invités parler lentement et bas, les couverts raclant les assiettes en porcelaine comme seule ponctuation. Elle avait eu envie de goûter à nouveau la salade aux œufs de sa tante que cette dernière avait posée sur la table sans un bruit, ramassant le film transparent qui recouvrait le saladier, la roulant en boule et la serrant très fort. Et puis, les invités étaient partis, un à un, les condoléances s’étaient envolées. Et Valérie sentait que tout cela, ce qui avait été sa vie pendant vingt-huit années n’était plus.

Elle rentra dans ce qui avait été jusqu’il y a quelques jours son appartement. Sa mère et son frère avaient commencé à ranger dans des boîtes tout ce qui restait de son existence. Un frisson la prit quand son frère ouvrit son tiroir secret. Qu’allait-il penser d’elle en voyant ce vibromasseur rose ? Valérie haussa les épaules. Après tout, cela n’avait plus aucune importance. À chaque fois que sa mère s’asseyait, attendrie pour regarder quelque souvenir de sa fille, Valérie s’asseyait à ses côtés, tentant inutilement de consoler sa mère en lui tapant sur l’épaule.

Il leur fallu trois semaines pour terminer de tout ranger. Son frère avait récupéré beaucoup de ses livres, sa mère avait pris le gros de ses photos. Le reste, avait été mis dans des caisses pour être donné ou vendu, elle n’aurait pas su dire. Elle aurait bien aimé que son frère récupérât cet ours en peluche qu’il lui avait offert pour ses sept ans et qu’elle avait gardé précieusement depuis. Visiblement il avait oublié. Cela lui fit de la peine. Mais cela ne dura pas.

Valérie resta dans l’appartement vide. Le temps lui paraissait élastique. Elle ne revit ni son frère, ni sa mère. Jamais ils ne revinrent à l’appartement.

Elle n’aurait pas su dire combien de temps avait passé quand les Moreau emménagèrent. C’était un couple dynamique et jeune qui avait un enfant. Valérie s’amusa à les voir déballer leurs cartons. Elle se demandait où ils allaient placer leurs meubles. Ce qui avait été sa chambre devint celle de leur fille. Le mur blanc fut recouvert de papier peint rose. Les Moreau avaient placé leur télévision dans un autre endroit. Et leur frigo contenait des aliments que Valérie n’aurait jamais achetés. La nourriture lui manqua. Elle se remémora le goût de la viande, la manière dont un steak saignant cédait sous les dents. Elle pouvait presque sentir le goût mais c’était un souvenir qui lui échappait à mesure qu’elle se le remémorait. « Dans quelques jours, j’aurai oublié. » Cela aurait dû la rendre triste mais cela ne lui faisait rien.

L’appartement des Moreau devint de plus en plus oppressant. Les murs la rejetaient. Elle ne se sentait plus chez elle. Elle étouffait et elle voulait sortir mais elle avait peur. Que se passerait-il si elle quittait ses murs ? Cesserait-elle d’exister ? Valérie quitta l’appartement par un beau jour de printemps. Elle ne se retourna pas en traversant la porte. Et elle ne revint jamais dans cet appartement qui avait été le sien.

#

Il l’attendait en haut de la colline.
Elle s’attendait à le trouver là mais elle n’aurait pas su dire pourquoi. Elle avait marché au-dessus du sol dans la direction qui lui semblait la bonne. Elle le remarqua tout de suite, lui si transparent parmi la foule compacte. Il avait l’air perdu et solitaire, les pans de son manteau bercés par le vent. Ses traits étaient indistincts et fuyants. Elle n’aurait pas su dire s’il était beau.
« Pedro », lui dit-il simplement. Il se mit à flotter, et elle le suivit.

Il n’y avait rien à dire. Ils flottaient en silence dans une direction que seul Pedro connaissait. Ils avançaient sans s’arrêter, indifférents à la fatigue, à la faim ou à la soif. Quand ils s’approchaient d’une ville, Valérie ressentait le même sentiment oppressant qu’elle avait ressenti chez les… elle ne se souvenait déjà plus de leur nom. C’était pourtant sur le bout de sa langue. Enfin, de ce qui avait été sa langue, il y a longtemps de cela. Pedro vit ce qui la troublait. « C’est un endroit pour les vivants. On ne peut pas y demeurer. Nous avons nos endroits. »

Le temps s’étalait à mesure que continuait leur périple sans qu’elle sache combien de temps il dura. Elle sut qu’ils étaient arrivés le jour où elle se sentit plus légère. Elle semblait flotter au dessus du sol mais un peu plus haut.
« Il n’y a pas de vivants ici. » fit remarquer – un peu inutilement – Pedro.

« Mais il y en a eu. »
Valérie regarda tout autour d’elle. Elle était dans une ville, à n’en pas douter. Les façades des maisons étaient déchiquetées par le temps. La peinture craquelée. Le sol, grêlé de crevasses parmi lesquelles courraient des herbes folles. Quelques arbres poussaient ça et là, chétifs et miséreux.

« Si tu le souhaites, tu peux t’installer ici. »
Le ciel par dessus était sombre. Les nuages s’amoncelèrent et finirent par se répandre. Les gouttes de pluie traversaient Pedro et Valérie de part en part, tachant la chaussée défoncée au-dessous d’eux.

Les jours qui suivirent, ou peut-être les années ou les siècles, elle n’aurait pu dire, cela n’avait plus d’importance, Pedro lui expliqua où elle se trouvait.
« Une ancienne ville, détruite par un volcan, abandonnée par les vivants. Une ville pour nous. »

Ils n’étaient pas seuls. D’autres comme eux, des ombres silencieuses et indistinctes habitaient ici. Parfois de passage, parfois demeurant. Ils ne gênaient pas Valérie par leur présence. Pourtant, elle n’allait pas vers eux et jamais ils ne venaient vers elle. Elle restait près de Pedro, s’écartant rarement de lui et jamais très loin. Elle aurait pu s’éloigner de lui, elle le savait, elle le sentait. Elle n’en avait pas envie.

« Nous sommes une nation. La nation fantôme. Nous avons nos villes. Partout dans le monde. Nous irons les voir, si tu le souhaites. » dit-il un jour dans une longue diatribe qui avait peut-être été prononcée tout au long d’une année.

Valérie opina de la tête. Et un jour, ils partirent. Elle voyagea, plus qu’elle ne l’avait jamais fait de son vivant. Pedro et elle virent des squares abandonnés dont les balançoires détruites ondulaient au vent. Au sommet de collines mangées d’herbes folles ils contemplèrent des automobiles aux portières ouvertes, perdues dans un océan de sable. Ils arpentèrent des rues aux murs brûlés, des champs à l’abandon, des écoles vides de rire et des maisons couvertes de cendres.

Elle ne savait plus son nom. Elle aurait pu se souvenir mais elle ne voulait pas faire l’effort. Elle ne voulait plus faire l’effort. Il y avait Pedro, et cela suffisait. Elle lui tendit la main et il prit la sienne. Leurs regards se croisèrent pendant un instant qui dura une éternité.

FIN

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7 thoughts on “Ghost Nation, par Jérémie Cohen

  1. La première phrase m’a fait rire aux éclats. Elle sonne tellement absurde, mais dans un contexte fantastique, ca prend. Dès le départ, on sait que cela va causer de fantôme.
    L’humour qui accompagne la première partie est très noir. On n’imagine pas forcément une défunte ainsi. On la voit dévasté, malheureuse mais la tienne est horrible avec les autres (même s’ils ne l’entendent pas) et se réjouit de leur malheur. Cela accentue vraiment le côté noir. Dans la vraie vie, on la détesterait surement mais là, on rit à ses commentaires.
    Et puis, plus il avance, plus il perd cet humour pour devenir oppressif. Je me demande d’ailleurs comment elle est morte, mais ce n’est jamais dit.
    L’idée de la fin (c’est à dire créer une ville de fantôme dans un endroit abandonné) est intéressante mais… elle arrive un peu comme un cheveux sur la soupe. Cela donne l’impression qu’il manque un morceau entre son départ et le moment où elle rejoint Pedro (d’ailleurs qui est ce ?). C’est dommage. Ton texte aurait gagné à se développer plus sur ce point.
    Mais à part cela, il est plutôt bien ^^
    Oh, si. J’ai encore un mini-reproche à faire : finalement, le frère réagit comment en tombant sur le vibromasseur rose ? D8

  2. Texte très agréable on rentre vite dans l’histoire. c’est sympa par contre la rupture est abrupte on se perd dans le temps et les événements. Si c’était voulu c’est bien fait du coup on se retrouve perdu avec le fantôme. Ce qui est amusant c’est qu’elle connait le nom de l’autre fantôme et si lui est comme elle peut être qu’il connait son nom donc ils connaissent chacun la lacune de l’autre c’est amusant à imaginer.
    l’histoire après est courte tu aurais pu développer d’autres aspects du coup mais j’ai bien aimé

  3. Un joli voyage. J’ai beaucoup aimé l’idée et ton style, surtout.

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