Gastronoboat, par Céline Reinert

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]
space-ship-373387_640

Journal de bord de l’agent des transports Pierre Hozier, 25 juillet 2063, 9 heures

Nous allons enfin embarquer à bord du vaisseau. Le Gastronoboat. Ce nom me faisait déjà frémir lorsque je l’ai découvert le jour de la cérémonie d’inauguration : un pince-fesses dégueulasse, dégoulinant de mondanités surannées. J’ai bien dû vomir au moins trois fois dans la soirée. Mais, passons. Ou plutôt, revenons-y une seconde : quand je dis frémir, je veux bien dire de dégoût, cela s’entend. À présent, mon sentiment serait plutôt de l’ordre de l’effroi…

Notre navette a déjà appareillé il y a une heure, le temps pour nous de rassembler le matériel nécessaire. Mais nous sommes fin prêts. Je reprécise que j’ai été mandaté par le Bureau pour enquêter sur la disparition soudaine de l’équipage. Près de deux mille passagers, évaporés dans l’espace en une seule nuit, rien que cela ! Une première pour moi. Autant dire que ce genre d’investigation spectaculaire ne fait pas partie des missions merdiques dont je suis chargé habituellement. Il est bien entendu que cette députation-suicide débarrasse le Bureau à la fois d’un agent en disgrâce et d’une affaire des plus embarrassantes. C’est ce qui s’appelle faire d’un Pierre deux coups !

Les auditeurs de ce journal, qui ne seraient pas sensibles à mon charmant humour, sont bien sûr dispensés d’écoute et peuvent quitter le canal. Il me semble que celui-ci ne me sert, d’ailleurs, qu’à jouir de ma propre compagnie.

Flic et Floc m’accompagnent (désolé, mais leur nom est absolument imprononçable). Deux sbires des forces spéciales russes, censés me servir de gardes du corps. Jusqu’ici, mon corps s’était très bien gardé tout seul, merci bien. Quitte à piocher chez les Russes, j’aurais plutôt préféré deux de leurs jolies poupées… Mais je m’écarte encore du sujet.

Le Gastronoboat. Et dire que l’avancée technologique considérable des colonies lunaires nous a conduits à ce résultat : la crème des navires spatiaux jamais construits, utilisée pour trimbaler une bande de touristes aux goûts culinaires discutables. Enfin, en l’occurrence, il ne les trimbale plus. La traversée la plus médiatisée de ces dernières décennies qui tourne en eau de boudin ! On avait plus vu cela depuis le Titanic… J’espère, d’ailleurs, ne pas trouver trop de boyaux à l’intérieur.

Ah, tiens ! On a encore perdu quelques auditeurs ! Tu parles… Y-en a-t-il au moins un pour s’intéresser à ce que je m’apprête à faire dans ce vaisseau fantôme ? L’affaire a été étouffée dans l’œuf et il n’y a plus personne pour s’intéresser à ce qu’il est réellement advenu de l’équipage. Personne, si ce n’est la Lunar Cruise Corporation, qui cherche à se faire indemniser par les compagnies d’assurance. On a fait croire à une implosion. Les effets spéciaux ont été du plus bel effet. Du grand spectacle ! Ça a pleuré dans les chaumières… Le temps de faire la paperasse pour les gratte-papier des assurances, le vaisseau est resté à l’abandon durant plus d’un mois. La Lunar espère que l’affaire sera rapidement expédiée et qu’elle pourra très vite récupérer son précieux navire (qu’elle remaquillera sous un autre nom, bien évidemment). Ah ! Je crois que je vais de nouveau gerber !

En tout cas, cela n’explique pas le mystère : deux mille passagers le soir et plus âme qui vive le matin. Le bio-scaner ne détecte plus aucune trace humaine et le vaisseau est resté intact, totalement hermétique. Les sas n’ont pas été ouverts de tout le voyage et on ne dispose d’aucune archive vidéo. Si je trouve le fin mot de cette histoire, ça sera le clou de ma carrière minable ! De quoi finir en beauté. Enfin, finir… Je parle au sens figuré ! Quoique…

#

25 juillet 2063, 13 heures

Nous avons exploré une partie du vaisseau. Je ne sais pas ce qui est le plus écœurant de l’étalage de luxe des lieux ou de la mousse verdâtre qui recouvre le tout, du sol au plafond. Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? Jamais je n’avais vu et surtout senti une chose pareille. Un fumet à la fois piquant et pestilentiel me monte au nez jusqu’à en faire pleurer mes yeux. Essayez de vous figurer une flaque de vomi que l’on aurait saupoudrée de persillade, le parfum doit donner à peu près cela. Un remugle de merde aux effluves vinaigrés ou encore un cadavre de trois jours farci à l’œuf pourri. Tout un poème ! Laissez-vous porter par mon lyrisme scatophile et imaginez… C’est fait ? Bon appétit ! Pour une croisière gastronomique, c’est le fin du fin ! Le début de la fin ou de la faim… À vous de voir et bienvenue dans l’espace !

Mais je m’égare à nouveau. Désolé, c’est l’odeur. L’équipage du voyage inaugural était constitué de retraités de la Lunar, vieux et bedonnants. Une sorte de récompense pour leurs années de bons et loyaux services. Pas une grosse perte, me direz vous. Ou pas… La balade culinaire devait durer une semaine, le temps d’un aller-retour de la Terre à la Lune, entrecoupé d’une petite orbite des familles autour de cette dernière (la Lune, pour ceux qui n’auraient pas suivi). La nature de l’équipage a facilité l’acceptation du public. Après tout, c’étaient les risques du métier. Le caractère bizarroïde de l’incident n’a pas attisé plus que de mesure la curiosité de la compagnie. Tant que cela n’empêchait pas le profit… The show must go on, comme on dit. Les décideurs vont très certainement changer de concept, si c’est celui-ci qui est en cause, ou démanteler le vaisseau ou, tout simplement, ne rien changer du tout si la responsabilité est extérieure. Qui vivra verra. Moi, j’espère. Et aussi Flic et Floc, si Dieu le veut.

En parlant de ces deux-là, ils se sont éclipsés. Comme gardes du corps, ils ne valent pas un clou. Enfin, à mon avis, l’investigation ne va pas durer trois plombes. Au vu de l’état des lieux et, j’y reviens encore, de l’odeur, cela ne m’étonnerait pas que ce soit la spécialité du chef qui soit à incriminer. Vous pouvez parier tous vos radis là-dessus. Donc, le chef, Manolo Pescatore ou un truc dans le genre (paix à son âme), avait mis de sa sauce à toutes les sauces. J’ai eu « la chance » de voir la carte en 3D lors de la fameuse soirée d’inauguration. Avec photo et tout le toutim, s’il vous plaît madame. Du tout et du rien à la sauce Gaarbiche. Oui, oui GAARBICHE. Vous avez bien entendu. C’est la même que la gribiche, mais avec du concombre gaar à la place des cornichons. Le nouveau machin qu’ils font pousser sous les serres lunaires… Il paraît que c’est bon : plutôt mourir ! Façon de parler…

Bon allez, j’y retourne.

#

25 juillet 2063, 17 heures

Je suis de retour dans la navette, seul. La corvée n’aura pas trainé. Élémentaire, mon cher Watson ! Mon intuition ne m’avait pas trompé. Accusée, sauce gaarbiche, levez la main et dite je le jure ! J’ai arpenté le vaisseau de long en large et en travers, sans grand succès, durant la première heure suivant ma dernière intervention radiophonique. Partout, la même écume herbeuse et répugnante. Ah, si ! J’ai trouvé une tête dans la galerie principale. Plutôt bien conservée, l’aïeule ! Je n’ai pas trop oser la tripoter, le cœur n’y était pas, malgré les gants. Faut pas pousser mémé, comme on dit.

Vous aurez remarqué que j’affectionne les bons mots. On va finir en beauté, en apothéose de la galéjade. Profitez-en, c’est offert par la maison !

J’ai donc délaissé la tête de vioque sauce gaarbiche et me suis dirigé vers les cuisines, qui étaient, à mon avis, le centre névralgique de tout ce grabuge. J’y ai retrouvé Flic et Floc, en mauvaise posture, si j’ose dire. Ces deux glands n’avaient pas pu résister à l’appel du ventre et avaient dévalisé le congélo. On n’attire pas les mouches avec du vinaigre, mais les Russes, oui. Ou tant va le Russe au veau, qu’à la fin… Enfin, bref, vous voyez le topo.

Je n’ai, d’ailleurs, pas su leur dire « fallait pas manger cette merde » en russe. Si vous, vous savez, c’est trop tard… Flic et Floc ont fini en flaque !

Note pour la Lunar : Sauce garrbiche, à virer du menu ! Ça fait fondre les vieux et les Russes aussi. Visiblement, c’est peut être très bon sur la lune, mais dans l’espace ça craint un max. C’est peut-être dû à la différence de pression ou je ne sais quoi, mais ce n’est pas mon domaine alors, c’est vous qui voyez.

Je me suis barré en courant, en sautant, en roulant… Enfin, un mélange de tout ça. Et Pierre qui roule… Sauf que là, de la mousse, j’en ai bouffé. Pas au sens littéral, heureusement.

Et me voilà prêt à rentrer fissa : je fais comme l’artillerie, je me tire ailleurs !

FIN

L’auteur : Céline Reinert est une jeune scribouillarde de 32 ans, passionnée de littérature de l’imaginaire, avec un gros penchant pour la SF. Elle affectionne particulièrement les formats brefs : nouvelles, novellas et romans courts. Un de ses projets va être très bientôt publié, mais chut… C’est encore top secret.

Sa page Facebook

Son Twitter

Kindle

11 thoughts on “Gastronoboat, par Céline Reinert

  1. Sympa ton texte je suis venu parce que j’avais été intrigué par ton titre, j’aime bien l’humour de Pierre, il n’est pas très fin donc on peut ‘y retrouver dedans. J’aime aussi les quelques références. La dernière ligne est à l’image du texte… et l’intrigue avance bien.

  2. Excellent !! 🙂 Moi qui adore mêler culinaire et espace intersidéral… J’ai été servie (c’est drôle, j’en redemande, encore encore ! 🙂 )

    • Merci ! Justement, le personnage me plait beaucoup et j’envisage d’en faire une série…

  3. Super! Voilà un personnage que j’aimerais bien rencontrer. Entrée plat et dessert tout en un! Bravo!

  4. J’avais déjà lu le début quand tu l’avais posté et déjà le style sarcastique du narrateur m’avait marqué. Il participe à lui seul à 80% de l’humour de ton texte, en plus de la situation totalement improbable de base.
    J’aurais dû me douter que sa résolution serait aussi loufoque, mais je ne l’ai pas vu venir.
    Joli texte en tout cas.

  5. Hello !

    Alors, le titre de la nouvelle, il est génial !
    A moi aussi, ce titre me faisait de l’œil depuis un moment.
    (NB : quand il est monté dans la navette, j’ai cru que c’était le nom de la navette, je n’ai compris que plus tard que c’était le nom d’un second vaisseau, la phrase « Nous allons enfin embarquer à bord du vaisseau. Le Gastronoboat » me fut trompeuse)

    J’espère que l’enquêteur aura sa promotion
    Quoique je ne sais pas, mais heu… des gens qui meurent dans un navire gastronomique, tous le même jour, l’intoxication alimentaire m’a sauté à l’esprit dès la 2e ligne. Mais bon, je n’aurai pas pensé que cela fasse « fondre de plaisir » les convives.

    J’ai beaucoup aimé l’histoire des deux russes. Pas mal la fausse piste avec la disparition (pour faire un petit côté mystère, ou aliens) C’est curieux qu’ils ont bouffé plutôt que picoler, mais bon, on les sait bons vivants. ^^

    Côté humour, le héros est donc un fervent adepte d’un ton décomplexé et des expressions tournées « à sa sauce »
    Sur de courts passages, ça passe très bien. Sur toute la longueur du texte, ça devient un peu moins entraînant.
    Si tu envisages une série, je pense qu’il le faudra calme et sérieux de temps en temps, sinon, ça risquera de lasser le lecteur et cela fera des contrepoids qui te permettront de relancer dans l’humour avec plus de force.

    Que l’inspiration te porte sans que tu aies besoin d’un apéro au concombre pour te requinquer entre deux aventures de Pierre !

  6. Oh là là, quelle aventure ! J’aime beaucoup aussi ce concept de gastronomie spatiale, même si le menu est réservé aux estomacs en béton ^^
    Bravo et merci pour cette lecture 100% plaisir !

Laisser un commentaire