D’un chat à l’autre, par Françoise Grenier

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Je me trouve devant la grille de l’immense propriété de mon arrière-grand-père Erwin S., physicien célèbre. Inhabitée depuis des lustres.

Sa famille a décidé de vendre tous les biens par besoin d’argent. Les proches doivent faire l’inventaire, éventuellement enlever les vieilleries, tels que des meubles trop abîmés par le temps et l’humidité, impossible à marchander ou à garder pour eux. Il y a des malles de documents où certaines photos les précipiteraient à une époque ancienne et à des souvenirs qui ne m’appartiennent pas, même si j’aimerais les fouiller pour connaître le passé de cet aïeul célèbre. Celui-ci était capable d’imaginer des situations farfelues à partir de la théorie quantique. Ces visites ne se termineront qu’avec la mise en vente des dépendances et de l’habitation principale en espérant qu’ils trouveront acquéreur assez vite.

Tout cela est à l’abandon depuis bien longtemps. Personne ne peut plus chauffer ni entretenir l’ensemble des bâtisses et des espaces verts.

Aujourd’hui, je veux me faire une idée des lieux où le grand physicien a vécu ses dernières années.  J’ai eu l’autorisation de visiter cet endroit chargé d’histoire, pas pour des raisons mathématiques mais je souhaiterai y trouver de la matière pour mon nouveau roman. Il y a trois jours, je me suis décidé à faire le voyage en train jusqu’ici, à Vienne.

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Je m’avance vers le sous-sol dont les portes d’accès sont toutes condamnées. Je dois atteindre d’abord le premier étage avant d’espérer connaître les parties cachées aux regards trop curieux.

C’est là qu’il devait réfléchir à ses fameuses expériences, me dis-je en gravissant l’escalier monumental dont les marches disjointes peuvent devenir de sournoises menaces.

J’étais petit lorsque l’une d’entre elles m’avait fait valdinguer du haut de mes cinq ans, pendant un repas de famille, lors d’une fête dont la raison m’échappe. Je courais et voulais prouver à ma cousine Margot que je pouvais gravir ces monstrueuses dalles de pierre sans problème. Arrivé à la dernière marche, cette traitresse plus glissante que les autres m’a fait redescendre illico. Ce fut la honte de ma vie et la fin de mon pantalon ! Dégringoler comme un vulgaire sac et m’étaler en réprimant ma douleur devant plusieurs enfants de mon âge n’était vraiment pas ce que je souhaitais. Le reste de la journée, je m’isolai en maudissant ces satanées pierres. J’aurais souhaité disparaître.

Aujourd’hui, l’escalier me paraît moins élevé qu’à l’époque, une dizaine de degrés tout au plus. Quand même, je me méfie et les franchis sans précipitation, un par un, en m’assurant de leur stabilité.  Une rampe en fer forgé noir offre une certaine sécurité à l’homme prudent que je suis devenu et je n’ai pas honte de m’en servir. Surtout que les dalles sont encore en moins bon état que dans ma mémoire. Elles laissent voir entre leurs interstices des monticules de mousses qui plaisent aux insectes. Des colonies d’escargots sont collées sous les contremarches mais elles débordent et je manque d’en écraser quelques-uns. Ces animaux me dégoûtent malgré leur taille modeste et je n’ai jamais compris ceux d’entre nous qui les mangent. Quelle idée !

Tout ici me ramène à mes inquiétudes d’alors. Ce parc alentour m’effrayait déjà depuis ma tendre enfance. J’imaginais que des êtres maléfiques se cachaient à mon passage malgré la présence de mes parents à mes côtés.

Je suis certain d’avoir  aperçu le sourire d’un chat sur les hautes branches d’un peuplier immense. Un peu comme celui du chat de Cheshire dans Alice au pays des merveilles. Une rangée de dents pointues se dévoilait dès que je tournais la tête vers les sommets feuillus, puis une autre. Parfois, c’était les pupilles fendues qui brillaient et me fixaient sans discontinuer. Je sentais dans mon dos la chaleur de sa présence. Son corps restait invisible. Et aucun chat ne vagabondait dans les parages. Seuls les chiens trouvaient grâce auprès de mes grands-parents. Ils restaient enfermés dans les chenils la plupart du temps.

Jamais je ne serais allé de ma propre initiative à l’abordage des sentiers pourtant bien dessinés, assez rectilignes, entretenus par plusieurs jardiniers. Je me rends compte qu’aujourd’hui il devient difficile de payer ces personnes ainsi que les serviteurs attitrés de la maison. Mais je n’appartiens pas à la famille proche, plutôt à celle de son autre femme, celle qui n’était pas légitime, la femme de son meilleur ami, semble-t-il.

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Je franchis le palier et je parcours les vastes salles aux meubles recouverts de draps clairs. Au détour d’un couloir, je trouve l’escalier central en bois. Je n’hésite pas à m’y engouffrer pour descendre quelques mètres plus bas.

Il y fait très sombre par contraste avec la lumière vive de cet après-midi d’été. Dans mon sac à dos, j’ai emporté une lampe de poche, au cas où je serai surpris par la nuit car bien sûr, l’électricité est coupée.

Mes yeux s’accommodent vite de la pénombre. Je ne sais pas ce qui me fait avancer dans cette direction plutôt qu’une autre mais une porte m’attire dans le fond du couloir sur la droite. Une porte banale à la peinture crème écaillée. La poignée est bloquée. Je prends le trousseau de clefs que l’on m’a prêté et j’enfonce dans la serrure les clefs les unes après les autres. Pas de résultat jusqu’à ce qu’ enfin, le verrou cède.

Quelques rayons de soleil passent par un soupirail. Mon regard balaie l’espace : des étagères alignées, des tubes et bocaux recouverts d’une épaisse poussière. Des particules me font tousser.

Soudain une voix résonne entre les murs recouverts d’un enduit brun.

« Qu’est-ce que tu connais, toi de la Mort ? »

Interloqué, je ne trouve rien à répondre.

Celle-ci poursuit :

« Il y a deux types de morts, celle de tout le monde, facile, et la mienne… ».

Toujours muet, je cherche des yeux l’endroit d’où elle provient. Je n’en mène pas large. Mes jambes flageolent. Un courant d’air glacial souffle dans mes cheveux. La porte claque derrière moi.

« Réponds-moi : que viens-tu faire ici ? »

Même si je voulais répondre, je n’y arriverais pas : mes mots restent coincés au fond de ma gorge. Ils ne sortent pas, tellement mes épaules tremblent. Le ton de la voix intimide. Elle est sèche, discordante, ressemble à une onde qui passe d’un point à un autre et revient dans mes oreilles avec un écho. On dirait qu’elle provient d’un transistor, un de ces appareils passés de mode.

En fait, elle émane d’une boîte en bois brut posé sur un meuble à tiroir. Elle possède une forme étrange composée de deux parallélogrammes qui se rejoignent à angle droit. Le bloc n’est pas très grand. Avec un gros cadenas sur le dessus.

Je m’en approche, pris d’une curiosité malsaine, car j’aurai mieux fait de déguerpir à toutes jambes. Mais non, je poursuis ma progression tel un pantin, bousculant au passage de vieux manuscrits, faisant voleter des nuages de poussière et tomber des feuillets jaunis. Je trébuche à cause d’objets placés en travers de mon chemin mais je suis incapable de les distinguer et de les éviter.

Tel un automate, je ne contrôle pas ma main qui s’empare de la boîte. Elle frotte pour enlever la saleté accumulée et je lis une inscription :

Ne pas ouvrir. Interdit de toucher !

Quel est ce mécanisme qui a fait ouvrir la boîte ? Je me le demande encore car une partie coulisse. Elle laisse entrevoir une vision d’horreur ! Depuis ce jour, mon état mental s’est fortement détérioré.

Ce que je découvre ? Une tête de chat d’abord, aux yeux clos, comme momifié. Ensuite le reste du corps, maigre et  livide. L’animal, maintenu par des liens autour de ses pattes,  paraissait mort. Pourtant malgré l’odeur putride qui s’en dégageait, sa poitrine se soulevait et sa gueule s’étirait en un sourire diabolique, le même que j’avais pu surprendre pendant mes promenades dans le parc. Et il parle :

« Moi, c’est la non-vie : Je suis là et pas là… L’expérience de Schrödinger, tu connais ? Mais ce n’est pas ce que l’on croit. Le poison ne m’a pas tué. Il m’a envoyé dans un autre monde, une sorte de disparition provisoire ici-bas, où je demeure la plupart du temps invisible de tous sauf de quelques humains, toi, Monsieur Erwin… tu te rappelles quand tu étais petit ? »

D’un coup, je ressens mon corps s’éparpiller. Il rejoint la boîte qui se referme sur moi. Bientôt je serai mort et vivant à la fois.

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« Maman ! Un monsieur me regarde ! Là, derrière le peuplier !

― Je ne vois personne, Ethan chéri. Rentrons. Donne-moi la main si tu as peur. »

Et le petit garçon sert fort la main tendue. L’homme qu’il a vu disparaît peu à peu et se fond dans le paysage à part sa bouche qui s’étire. Reste les lèvres et les dents aiguisées. Le sourire inquiétant finit par s’évanouir.

Il suit sa mère qui monte l’escalier rénové manque de tomber, mais elle le rattrape juste à temps. Pendant l’ascension, il tourne la tête souvent. Il se sent aspirer par les formes blêmes que lui seul peut voir : un chat et un étranger.

FIN

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6 thoughts on “D’un chat à l’autre, par Françoise Grenier

  1. Merci ! C’était une vraie gageuse d’écrire en si peu de temps pour quelqu’un comme moi qui parfois met du temps sur un texte. Là, la contrainte a subitement débloqué mon imaginaire car le passage sur la boîte, je l’avais déjà avant, dans un coin de ma tête (un cauchemar comme souvent, qui m’a laissé une empreinte indélébile : je le voyais si net, si horrible que d’ailleurs je me demandais si je réussirai à le décrire. Il manque d’ailleurs des détails plus gores, mais je n’avais pas trop le temps – surtout j’avais peur de ne pas terminer dans les temps- si bien que j’ai préféré avancer. En ajouter, aurait aussi déséquilibrer l’ensemble, je pense). Je suis restée quelques minutes perplexes avec cette contrainte car un endroit abandonné, je n’en avais pas encore dans ma besace…Et puis c’est parti tout seul !
    Bon, pour une première fois, je m’étonne encore d’y être arrivé et je renouvèlerai certainement l’expérience l’année prochaine.

  2. Ton titre a le mérite d’être intriguant. D’autant plus quand l’on commence le récit, car on se demande qui sont ses fameux chats dont il est question.
    Le personnage du narrateur est simple, ce qui permet l’identification immédiate. C’est un procédé assez efficace.
    J’ai trouvé les souvenirs d’enfances et autres moments du passé, bien que très réduits, mignons et justes.
    L’idée d’utiliser le chat de Schrödinger est très ingénieuse. Surtout qu’il est mis en parallèle avec celui d’Alice. Cela fait basculer le texte de « moyen » à « intéressant ». Le développement que tu lui as apporté est très bien mené et de ce fait, la chute m’a vraiment surprise.
    La fin est assez angoissante d’ailleurs.
    La longueur est raisonnable : ni trop court, ni trop long.
    Le seul reproche que j’aurais est que ton style est trop simpliste. Il sonne pas mal « parlé » et l’usage du présent m’a un peu gêné à la lecture. Mais après, ce n’est peut être que moi cela.

    • Merci beaucoup James pour ton avis ! Je suis déjà contente que tu aies repéré quelques qualités… Bon, c’est sûr qu’il faudrait que je soigne plus mon style et d’habitude un premier jet, je le retravaille avec des relecteurs (bêta-lecteurs). Ceux-ci m’entraînent à préciser les choses, ce qui m’oblige à reformuler d’une manière plus précise ce que je tente de faire passer. Tous les retours sont les bienvenus ! Je vais tâcher de lire ton travail aussi et celui d’autres qui ont posté. C’est difficile pour moi car je travaille toute la journée et rentre très tard…

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