Cristal, par Lokasenna

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/*Et une nouvelle trop ambitieuse bâclée, une ! o/ Écrite en 18h, parce que vive le décalage horaire franco-québecois.*/

[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Les cristaux vibraient d’une harmonie sourde et spectrale dans l’air du soir. Leur pointes décharnées s’élevaient contre le ciel, comme pour crever le voile sombre qui s’y installait progressivement. Ils capturaient les lueurs du couchant, et les recrachaient en des reflets fantastiques, qui se démultipliaient et rebondissaient à l’infini.

Jusqu’à perte de vue, des cristaux. Leurs ombres crevassaient l’horizon bleuté de brisures et de brèches. Le spectacle était de toute beauté, mais, pourtant, sourdait de la scène une menace spectrale. Un bourdonnement monotone, à la fois proche et lointain, à la lisière de l’audible, qui engourdissait la conscience, empâtait les sens, lentement. Lentement…

— Concentre toi sur ce que tu fais, petite gourde !

La claque partit. Légèrement sonnée, Menippe se détourna instantanément des cristaux et de leur dangereuse fascination. Le bourdonnement hypnotique s’évanouit. Elle se frotta la joue en un geste machinal et le contact lui fit mal. Comme toujours, Ophidie n’y était pas allée de main morte.

— Il reste encore trop de fragments à ramasser de ce côté là. Si tu ne te remues pas un peu, tu ne finiras jamais à temps. Je te rappelle que le convoi part aux aurores.

Menippe baissa les yeux et coucha ses oreilles en arrière, tant pour feindre la soumission que pour dissimuler la bouffée de rage et de violence qu’elle sentait poindre au fond de ses tripes. Contredire Ophidie était vain et ne pouvait servir qu’à lui attirer encore un peu plus d’ennuis. Toutefois, Menippe avait beau être consciente de l’inutilité du geste, elle n’en ressentait pas moins l’urgence d’écraser son poing contre le nez d’apparence si fin de son interlocutrice, d’en sentir jaillir le sang et craquer le cartilage sous ses phalanges. Ophidie était mince et fragile. La démolir aurait été un jeu d’enfant. Mais les différents interpersonnels ne se réglaient pas ainsi, aux Monts Cristallins, et Menippe demeura inclinée, étouffant dans sa propre rancoeur, jusqu’à ce qu’Ophidie ne lui intime, en termes choisis, de se remettre promptement à l’ouvrage.

Ramasser les fragments de cristaux au sol était une tâche ingrate et peu valorisante. Encore moins que de les miner ou de les polir. Ces travaux, bien qu’on les réservât habituellement aux plus bas échelons de la hiérarchie cristalline, requéraient au moins un certain savoir faire, qui conférait à leurs exécutants la gloire relative du statut d’artisan. Pour ramasser les fragments, il ne suffisait que d’un dos jeune et souple. Et d’une bonne raison d’avoir été puni.

Au fond, Menippe savait bien qu’elle n’aurait jamais dû tenter de voler l’enseigne de contremaitre d’Ophidie pour se glisser dans les archives réservées aux initiés. Le stratagème, puéril, était voué à l’échec. Elle le savait avant même d’essayer, et, pourtant, elle l’avait fait. Et elle s’était fait prendre, tout naturellement, avant d’avoir pu aller bien loin. Par défi, par goût du risque, par naïveté, peut-être, ou même par volonté vaniteuse de se prouver à elle-même qu’elle n’avait pas peur de braver les règlements et leur hiérarchie, quitte à en payer le prix. Quelque part, sa punition, elle l’avait décidément bien cherchée.

Mais alors qu’elle se penchait au sol, sous l’œil inquisiteur de la contremaitre, Menippe ne s’en sentait pas moins la victime d’une grande injustice. La lassitude, toutefois, vint rapidement remplacer la colère. Le champ de cristal était immense et la nuit bientôt là. Ophidie avait raison sur ce point : elle n’en aurait pas fini avant le lendemain, et la caravane qui devait amener les fragments en ville partait au petit jour. Il lui était impossible de terminer seule, tout comme il était impensable que les activités commerciales du monastère soient compromises par le châtiment d’une novice. Secrètement, elle espérait qu’on ajourne sa punition, qu’on la remplace par un Dolos pour le reste de la collecte de ce soir, et qu’on lui donne son congé afin qu’elle puisse aller souper avec le reste des novices. Même si l’heure du repas était passée, il restait certainement quelques os qu’elle pourrait ronger.

— Je vais te laisser travailler seule. D’autres affaires m’attendent.

Ophidie étendit le bras pour balayer la zone d’un geste large.

— Je veux qu’avant demain matin, il ne reste plus un fragment au sol. Passes-y la nuit s’il le faut. Je ne veux pas te voir rentrée au dortoir tant que tout ne sera pas ramassé.

Alors que l’expression de Menippe se décomposait d’horreur, elle ajouta.

— Si tu triches, je le saurai, alors gare à toi.

— Mais… Il est interdit aux novices de rester dehors après le couvre feu, balbutia piteusement Menippe.

Ophidie eut un petit sourire cruel.

— Je t’en donne l’autorisation exceptionnelle. Toi qui aime transgresser les règles, tu devrais te sentir ravie.

Et elle s’en fut. Menippe était cette fois trop abasourdie pour se mettre en colère. Tout le monde savait bien qu’il était dangereux de rester seul au milieu d’un champ de cristal une fois la nuit tombée, ce pourquoi l’on réservait habituellement les travaux nocturnes aux Dolos, dont l’esprit obtus et brumeux restait imperméable aux tentations vicieuses des cristaux. Ce qu’Ophidie venait de faire, c’était un règlement de comptes personnel. Qu’espérait-elle donc, au juste ? Que l’on retrouve la novice au petit matin, errante et exsangue dans la blancheur de l’aube ? Là ou le jour canalisait le pouvoir des cristaux en limitant leur aura, la nuit l’amplifiait, l’exacerbait, jusqu’à ce que leur ombre paralyse la totalité de la conscience du malheureux qui aurait eu l’imprudence de s’égarer parmi eux après le crépuscule.

Menippe frissonna. Il faisait froid et sombre, désormais. À présent que la Contremaitre était partie, plus rien ne la soustrayait au chant hypnotique des cristaux. Le bourdonnement reprit au creux de son oreille, douloureusement lancinant. Sur sa joue, la claque d’Ophidie cuisait toujours, faiblement. Elle tenta de se concentrer sur cette brûlure ténue et la rage que cela faisait remonter en elle pour se distraire de l’attrait des cristaux. Cela réussit un moment, suffisamment longtemps pour qu’elle avance en hâte dans sa tâche et empile sommairement plusieurs poignées de fragments dans sa brouette. Hélas, bientôt, même sa haine envers Ophidie ne parvint plus à la tenir en alerte. le ciel était complètement noir. La seule source de lumière provenait des cristaux, qui scintillaient d’une lueur indescriptible. Elle se sentait la tête lourde. Vraiment lourde.

Ne pas regarder. Ne pas s’arrêter. La jeune novice secoua la tête. Rester en mouvement. Ne pas somnoler. Elle s’était surprise à sombrer. Elle se pinça la peau, seulement pour réaliser que la douleur l’affectait à peine. Autour d’elle les cristaux brillaient. À la lisière de son champ de vision, elle commençait à remarquer avec inquiétude les images qui se formaient, de plus en plus nettes, de plus en plus imposantes.

Et puis vint l’océan.

Les visions qui la cernaient, remarqua-t-elle, lui renvoyaient l’image d’une eau sombre et trouble, agitée de remous capricieux. De la périphérie, elles grignotèrent du terrain jusqu’à gagner le cœur de sa perception. Menippe avait beau se démener, ramasser les fragments avec une énergie furieuse, elle se sentait comme une naufragée dans la tourmente. L’eau emplit son champ de vision, et oblitéra tous ses autres sens. Et ce fut la noyade.

#

Plus tard, le lendemain matin, à en juger par les écorchures de sa robe, Menippe comprit qu’elle avait dû, à un moment donné, tomber assez brutalement à genoux. Toutefois, elle aurait été bien incapable de se souvenir quand. Elle s’était réveillée dans son lit, au milieu du dortoir vide, bien après l’heure de la première méditation, avec une douleur dans les bras et la sensation d’avoir la tête pas tout à fait bien vissée sur les épaules. On l’avait couchée, et on l’avait laissée dormir. Une marque d’attention inquiétante, sur laquelle Menippe ne se méprit pas. Au monastère, seuls les morts avaient le droit de se reposer. Ou les mourants. Ou pire, les faibles.

Menippe profita de la solitude silencieuse du dortoir pour méditer un peu. Elle se sentait honteuse d’avoir succombé aux cristaux, la veille, d’autant plus que son intuition lui soufflait qu’elle n’avait pas tenu très longtemps. Assise en tailleur sur son lit dur, elle tenta de collecter les bribes fuyantes de ses souvenirs.

De la veille, elle se rappelait l’eau, bien sûr. Toutes ces illusions aqueuses, qui l’avaient harcelée jusqu’à lui faire perdre pied, au sens quasi-littéral du terme. Le sentiment de peur, le malaise diffus qui les avait accompagnées. Mais le souvenir le plus frappant, celui qui lui cuisait encore, se rendit-elle compte, n’était pas celui des flots fantômes. Alors qu’elle la convoquait, la vision lui revint en pleine face.

Elle vit la pièce. Il s’agissait d’une petite chambre, plutôt vide, mais dont l’ameublement épuré, simple et solide, trahissait un luxe discret. Les murs étaient d’un blanc immaculé. Au fond, les draps était soigneusement tirés sur un lit plutôt étroit. Il se dégageait de l’endroit un sentiment pénible de solitude propre, de mort bien camouflée. La vision n’incluait aucun volet olfactif, mais Menippe était presque persuadée de pouvoir sentir l’odeur douceâtre d’un fruit en décomposition, mêlée à celle, plus âcre, de la poussière. Car, détail majeur, la pièce était poussiéreuse. Les rares meubles et le plancher étaient recouverts d’une épaisse pellicule blanchâtre, uniforme, comme si rien, pas même un souffle d’air, n’avait pénétré en ces lieux depuis des années. Pas de toiles d’araignée. Aucune trace de vie. Seulement la poussière.

Le souvenir était très clair, et en le contemplant, Menippe se sentit soudain mordue par un sentiment dont son jeune âge l’avait jusque là protégée. Un regret déchirant, aigu, aiguisé comme une aiguille que l’on enfonce lentement dans un cœur encore tendre et saignant. Une douleur profonde, un dégueuli d’impuissance, de jalousie, de haine de soi, qui la suffoquèrent un instant et la laissèrent pantelante sur son lit, au milieu du dortoir vide.

Mais la cloche annonçant la fin de la méditation matinale sonna. Menippe dut, malgré elle, et non sans difficultés, remiser son trouble au plus profond d’elle-même, pour reprendre sa place dans le flot vivant du monastère. Une journée encore.

#

À présent qu’elle avait goûté à cette douleur étrange, jamais Menippe ne parvint à l’oublier.

Durant les jours qui suivirent, elle apprit, par échos successifs qu’elle dut elle-même assembler, ce qui s’était passé après sa perte de conscience, le soir de sa punition. Elle s’était lamentablement effondrée une heure seulement après le départ d’Ophidie. Un Dolos l’avait retrouvée, étendue dans un champ de cristal, les yeux révulsés et la commissure baveuse. Il l’avait ramenée jusqu’au bâtiment principal, où on l’avait examinée avant de la mettre au lit. Durant toute l’opération, elle n’avait pas ouvert un œil. En dehors de ses visions, c’est à peine si elle se souvenait d’avoir rêvé.

Menippe était mortifiée, morte de honte et humiliée. Elle était persuadée que ses camarades novices devaient bien rire d’elle, sous cape. Chaque fois qu’elle surprenait un éclat de rire, un petit sourire au détour d’un couloir, le rouge lui montait aux joues, et elle rabattait en arrière ses oreilles, signe de colère et de honte. Sa seule consolation fut d’apprendre qu’Ophidie avait outrepassé ses propres prérogatives, en la forçant à travailler après la tombée du jour, et que le conseil des Hauts Maîtres avait décidé de la réprimander en conséquence. Si Menippe devait sortir diminuée et humiliée de cet incident, au moins avait-elle la satisfaction d’avoir entraîné sa némésis avec elle. Sa propre punition, au vu des circonstances, avait été ajournée, de sorte qu’elle s’enorgueillissait de cette réduction obtenue sur le prix à payer pour avoir pu nuire à la contremaitre.

Pourtant, sa paranoïa envers ses camarades était injustifiée. Certes, elle fut au cœur de quelques moqueries, de quelques quolibets de la part des plus bravaches et des plus insensibles, mais d’une façon générale, elle gagna auprès des autres jeunes novices l’aura de la rescapée. L’aura de celle qui revient vivante et couturée de cicatrices, trophées d’une épreuve dont les autres n’osent pas seulement cauchemarder.

Ce respect craintif que ses camarades nourrissaient pour elle, Menippe n’en fut jamais consciente. Elle était d’une solitude fière et farouche, qui lui faisait méthodiquement éviter tout contact prolongé avec ses pairs. Personne, à ses yeux, ne trouvait grâce. Personne ne méritait ni son estime, ni son temps. L’amitié lui était un concept étrange et étranger, tout juste bon à remplir les romans pour enfants et adultes manqués. Les vrais Maîtres Cristallins ne s’embarrassaient pas de telles sornettes. Dans la solitude et la force personnelles seules se trouvaient les véritables clefs de la réussite.

Assez curieusement, la seule qui parvint jamais à percer quelque peu la carapace blindée de sottise et de fat orgueil de Menippe fut Metioche. Metioche était une gamine dotée d’un visage rond, d’une voix claire et fluette, de deux opulentes tresses blondes qui masquait pourtant difficilement des oreilles anormalement proéminentes, et surtout, d’une bonne volonté à toute épreuve. Elle était l’incarnation de tout ce que méprisait Menippe. Candeur et gentillesse désintéressée. À l’usure, Metioche était parvenue à se rapprocher quelque peu de la novice farouche. À force, et à tout prendre, Menippe ne feignait même plus d’être fâchée lorsque la petite aux tresses la prenait à partie pour discuter avec elle. Metioche était devenue pour elle un genre de faire-valoir sur lequel il ne lui déplaisait pas de pouvoir passer ses humeurs.

Toutefois, il lui arrivait parfois aussi de se répandre en véritables confidences. Lorsque Metioche vint enfin la voir, quelques semaines après l’incident du champs de cristal, Menippe se sentit soudain, à son grand dam, un besoin impérieux de partager ses visions. Elle s’en trouva tout à la fois soulagée, et vexée d’être soulagée.

La journée était claire, et les deux novices s’étaient isolées dans un coin reculé du bois extérieur, pour deviser au bord de la fraîcheur du petit lac. Metioche jetait à la face du monde sa blondeur insolente, dans laquelle s’attardaient quelques rayons de soleils égarés, tandis que Menippe se fondait du mieux qu’elle pouvait dans les ombres clairsemées des feuillages.

— N’empêche, cette histoire d’océan, je suis sûre que ça a un rapport avec ton enfance. Tu viens des îles Sokhès, n’est-ce pas ? Il y a de l’eau partout, là-bas. Peut-être que c’est juste un traumatisme de jeunesse qui remonte. Mais c’est impressionnant… Les cristaux sont des vicieux.

Menippe s’agaça un instant de la vivacité mémorielle de sa compagne. Elle ne se souvenait pas d’avoir mentionné ses origines plus d’une fois depuis son arrivée au monastère et, pourtant, la petite blonde les lui avait resservies avec un naturel écœurant.

— Rien à voir, répondit-elle sèchement. Je ne suis jamais tombée à l’eau de ma vie.

Menippe avait fait l’erreur de s’ouvrir en premier sur ses visions d’océan, en précisant le sentiment de peur diffus qui les avait accompagnées, et Metioche avait choisi de se focaliser dessus. Elle s’était mis en tête d’en percer à tout prix le sens profond. Entreprise vaine, à laquelle Menippe s’était déjà elle-même attelée sans succès au cours des dernières semaines. Les cristaux sont des vicieux, en effet. Ils plongent au plus profond de la conscience des êtres, et leurs projettent à la face, pèle-mêle, en un beau dégueulis, l’entrelacs complexe de leurs peurs, de leurs espoirs, de leurs angoisses, de leurs regrets et de leurs rancœurs, le tout saupoudré d’éclairs venus du futur, et de lambeaux arrachés au passé. Démêler le sens d’une vision cristalline était un travail face auquel même les Maîtres échouaient parfois. Alors que pouvaient donc deux simples novices ?

En outre, ce n’était pas l’océan qui préoccupait le plus Menippe. La chambre poussiéreuse et sa mélancolie inconnue lui étaient une énigme bien plus douloureuse.

— Boarf, cette vieille chambre ? À mon avis, tu te trompes de cible. Ça pourrait être tout et n’importe quoi. C’est peut-être ta vieille chambre d’enfant, que tu ne reverras jamais parce que tu es venue t’enterrer aux Monts Cristallins, et qui prend la poussière, sans toi… Et puis surtout, ça n’a rien de dangereux. L’océan, par contre, je suis sûre que c’est un avertissement ! Ou un genre de prémonition… Peut-être que tu vas mourrir noyée !

Le ton de voix de la petite, léger et légèrement rieur, déplut à Menippe. Elle coucha ses oreilles en arrière.

— Ce n’était absolument pas ma chambre d’enfant, merci, marmonna-t-elle sèchement, en ignorant complètement la seconde partie de la remarque. Je n’ai pas besoin de tes interprétations à deux sous.

— Ah non ? Alors pourquoi tu me parles de tout ça ?

Metioche faisait semblant d’être fâchée, ce qui, chez cette fille, qui ne connaissait de la colère que le nom, donnait un résultat plutôt ridicule.

— Je voulais juste… Un avis.

— Et bien mon avis, c’est que tu dois percer ta vision avec l’eau parce que ça pourrait bien te sauver la vie un jour.

— Bah.

Un court silence s’installa entre elles.

— Bon, allez, raconte, cette histoire de chambre.

Agacée par tant de désinvolture, Menippe lâcha un petit soupir.

— Je te l’ai dit, c’était une chambre vide, et pleine de poussière. Les murs étaient très blancs, mais tout le reste était gris à cause de la poussière. Il n’y avait pas beaucoup de meubles et je suis sûre que ça sentait la pomme pourrie…

Menippe se tut un instant. elle hésitait à évoquer la douleur perçante et mystérieuse qu’avait provoqué, et que provoquait toujours chez elle le rappel de la vision.

— Si je devais deviner, d’après la gueule des meubles, je dirais que c’était une cellule de Maître. Je suis sûre d’avoir vu un compas cristallin sur la table de chevet.

Metioche émit un petit sifflement.

— Une chambre de Maître ? Ça veut dire que l’un des Maîtres va mourrir. Waho !

— Pardon ?

La rapidité avec laquelle la gamine était parvenue à cette conclusion absurde laissa Menippe partagée entre l’agacement et l’amusement.

— N’importe quoi. Tu sais, si c’est pour me servir de genre de stupidités, tu peux bien la fermer.

Cette fois, Metioche fronça le sourcil.

— Je raconte des stupidités ? Moi ? Au moins ce n’est pas moi qui ai l’instinct de survie d’un bulot et qui m’évanouit comme une idiote au milieu d’un champ de cristal.

Le remarque se voulait méchante, mais là encore, Metioche ne sut trouver le bon ton. Menippe, toutefois, n’était plus d’humeur joueuse. Piquée au vif, elle se leva d’un bond. Brusquement, furieusement, elle poussa sa camarade avec force dans le lac.

Metioche n’émit pas un son. Ses grands yeux verts étaient encore ronds de surprise lorsque les eaux paisibles l’engloutirent. Un bras fit surface, puis replongea. Ses lourdes tresses gorgées d’eau s’attardèrent un instant à la surface du lac avant de sombrer à la suite de leur propriétaire. Un mince filet de bulles remonta, de plus en plus ténu.

Il fallut à Menippe un certain temps pour prendre la mesure de ce qu’elle venait de faire. Lorsque l’information remonta enfin à son cerveau, une violente vague de panique lui souleva la poitrine.

Metioche se noie. A cause de moi. Ma faute. Plonger. L’aider. Vite.

Mais je ne sais pas nager.

Menippe fixait intensément les eaux, alors qu’une terreur sourde la pétrifiait.

Je ne sais pas nager.

Des larmes d’impuissance lui montèrent au yeux.

Je ne peux rien faire. Je ne peux rien faire.

Et c’est alors que la douleur frappa. Le sentiment qui l’avait prise en contemplant la chambre remonta tout d’un coup en elle en un violent haut le coeur. Foudroyée, elle s’effondra.

Ce fut les larmes aux yeux et un goût de poussière dans l’âme qu’elle se précipita à travers les bois en hurlant désespérément à l’aide.

#

Heureusement pour les deux jeunes novices, Menippe n’eut pas beaucoup de chemin à faire avant de rencontrer un Dolos qui plongea bien vite pour ramener de force Metioche dans le monde des vivants. L’incident fut étouffé, et grâce à la bonne nature de Metioche, les relations entre elles n’en pâtirent que très peu.

À dire vrai, contre toute attente, c’était surtout Menippe qui gardait de la rancœur envers sa camarade. Cette impuissance, cette fragilité qu’elle s’était découvert au bord du lac avaient été pour elle une révélation morbide, qu’elle reprochait tout haut à Metioche pour couvrir le bruit des murmures qui la lui reprochaient tout bas à elle.

Car Menippe en avait désormais la certitude, franche et glacée. Ce sentiment qui l’avait frappée si violement au coeur en contemplant la chambre pour la première fois, ce sentiment qui l’avait paralysée au bord du lac, alors que sa camarade était en train de se noyer par sa faute, ce sentiment qui l’avait longuement obsédée, c’était le goût de l’échec, et à présent, elle le savait. Jamais plus la chambre ne la quitterait.

FIN

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9 thoughts on “Cristal, par Lokasenna

  1. Vous ici ! Mes hommages 🙂
    Alors… Sacrée entreprise en effet. On sent le manque de relecture ici et là, beaucoup de coquilles (si tu veux une relecture plus approfondie, je pourrai te faire ça en fin de semaine si tu veux 🙂 ), mais ça n’entrave pas la compréhension (hormis la confusion, je crois, « enseigne »/ »insigne »).
    Sinon, un bel univers que tu nous ponds là. Impressionnant. J’aime beaucoup ce monde fort crystallin, propice aux hallucinations. J’ai eu quelques soucis avec le développement des idées, Metioche arrivant un peu en « cheveux sur la soupe » (mais je suis une nazie du foretelling), et du coup, Ophidie disparaissant un peu vite, mais sur un temps si court et sur un projet si ambitieux, pas facile de faire plus détaillé je pense.
    J’ai vraiment senti un revirement dans le personnage de Menippe par contre, je pense qu’elle gagnerait à être plus présentée au début. Et cette histoire de chambre, ça laisse sur la faim, raaaah…
    Une fin bien douce amère, et mon moi aquaphobe t’a maudite sur un temps…

    Bref. Une bonne lecture, un peu frustrante, ça gagnerait à être plus développé maintenant que tu n’as plus la contrainte horaire, mais ça, c’est si tu t’y sens toi. En attendant, bravo pour l’exploit et pour la mise en place de ce monde de cristal qui a l’air drôlement riche.

    • Et oui, moi ici. J’ai vu passer l’info concernant l’événement sur la mailing list, et j’ai décidé de participer (un peu à la dernière minute, il est vrai) sans rien dire à personne, tel une ombre de fantôme ninja silencieuse…

      Brèfles.

      Merci d’avoir pris le temps de rédiger ce commentaire détaillé. ^^ Tu tapes juste dans toutes tes remarques. Ma syntaxe, mon orthographe et mon développement fleurent bon le manque de temps. Metioche est arrivée alors qu’il ne me restait plus que quatre heures pour boucler le bébé, et que je cherchais désespérément un moyen de relier le début et la fin. Si tu en trouves le temps, je serais aussi ravie que tu me fasses une relecture approfondie, mais ne te sens pas obligée. = )

      En tout cas, je suis contente que l’univers ébauché t’ai plu. C’est le plus important, pour moi, vu que ce texte sert à la fois de test et de préquelle à un projet dix fois plus ambitieux. (Oui, j’ai la folie des grandeurs.) Du coup, c’est bien dans mes plans de le retravailler et de le développer, maintenant que j’ai tout le temps qu’il faut. = p

      • Dis donc, tu te débrouilles pas mal non plus en débroussaillage d’univers, toi ! Sinon, manque de temps en effet, mais ça se limite à des erreurs d’orthographe par-ci par-là et une transition peut être un chouïa rapide à l’apparition de Metioche, en effet.

        Au-delà de ça, je suis pas sûr d’apprécier Menippe (j’ai du mal avec ce genre de personnage qui bouillonne et qui en veut au monde – diantre, en fait j’ai du mal avec les crises d’adolescence >_< bref), mais elle est bien campée et promise à pas mal d'évolutions je pense, ce qui est toujours chouette puisque ça en fait quelqu'un de profond, et sur une nouvelle de cette taille c'est pas gagné ! (En fait, je crois que j'ai envie de la tarter pour les conclusions qu'elle tire et les réactions qu'elle a… mais elle est jeune, elle grandira. u_u)

        Sinon, le texte m'a laissé un goût d'inachevé. D'introduction, en fait, à quelque chose de plus grand. Ce qui, du coup, rejoint ce que tu dis dans ta réponse à Lia donc c'est totalement cohérent :p.
        En tout cas c'était une chouette lecture. Merci !

        • Merci d’avoir lu. ^^ Aussi surprenant que cela puisse paraître, je suis très contente que tu n’aimes pas Menippe. C’est un personnage dont le concept de base est précisément d’être une tête à claques… Or des claques, elle va s’en prendre. Beaucoup. En pleine gueule. Après, cela la fera-t-elle évoluer dans le bon sens…? Réponse dans quinze cent un an, quand j’aurais fini le gros projet dont elle est l’héroïne. Enfin sinon, pour faire court, si elle t’agace, c’est que je l’ai réussie. x)

  2. Ce texte repose sur une idée assez intéressante.
    J’avoue avoir été un peu perdu, au départ, ne sachant pas si c’était un monde réel ou non et quel était le lien entre les personnages. Mais on s’y repère facilement par la suite.
    La fin est assez surprenante mais j’aime beaucoup la métaphore de la chambre et de ce fait, la dernière phrase.
    Mais cet univers semble trop vaste pour une si petite nouvelle. Peut être devrais tu essayer de le développer en roman ? 🙂

    • Merci d’avoir pris le temps de lire et de commenter. ^^ Je suis contente que l’idée derrière la chambre t’ai plu. J’avais peur que ce soit un peu trop abscons, voire un peu trop prétentieux pour être compréhensible. Et tu ne crois pas si bien dire, en me conseillant d’en faire un roman, puisque cette nouvelle est précisément un exercice préparatoire à un roman que je suis en train de bâtir. J’avais envie de tester mon univers dans un texte court avant de m’attaquer à la rédaction du gros morceau, mais on dirait bien que m’auto-imposer la contrainte des 24h était une mauvaise idée. Ça déborde… x)

  3. Bonsoir
    On m’a conseillé la lecture de ton texte et je ne le regrette pas !
    J’ai bien aimé.
    On note tout de suite un petit côté « non humain classique » des personnages avec cette expressivité des oreilles. Quant aux Dolos, chacun s’imaginera à sa façon ce qu’ils sont et ce n’est pas grave. 😀
    J’aime beaucoup ton style et ta plume.
    Pour avoir lu quelques amis canadiens, je tombe parfois sur des expressions inhabituelles (et vis versa) alors que je n’ai eu aucun mal à suivre ton récit, voilà qui le rend directement international. \o/
    Finalement, la jeune Metioche n’est pas qu’une fille gentillette avec une grosse mémoire et une bonne pâte, elle sait ce qui est important (finalement la prémonition de l’eau était importante pour elle ^^) et elle a donc du flair (accompagnera-t-elle toujours Menippe plus tard ?)
    Quant à Menippe, je ne l’ai pas prise en grippe pour ma part, j’aime les personnages décidés qui sont ambitieux et entêtés. De plus, maintenant qu’elle a goûté à l’échec (très jolie utilisation du thème du défi, mes félicitations !) elle a amorcé sans doute un premier virage (un héros ne se construit que sur des échecs)
    A titre personnel, quand j’ai vu que le texte relançait sur un dernier passage, j’ai lâché un « arf ! il aurait dû arrêter là ! », puis avec l’intervention du Dolos, je me suis dit « ah ! on est comme au théâtre, la fin dramatique clôt le 4e acte et pour attendre un fin plus légère on ajoute un 5e » , mais j’avoue que sans cet ultime passage il aurait été impossible de finir sur d’aussi jolies phrases de fin.
    Or la chute est un élément clef d’une nouvelle et ici elle est réussie.
    Bravo !

    • Ah, tout d’abord, je vais me faire un devoir de te décevoir… Je ne suis pas canadienne d’origine; juste une petite lyonnaise pure souche expatriée depuis six mois à la Belle Province. Rien de surprenant, donc, que tu n’ai relevé aucun particularisme linguistique dans mon style. x) Quoiqu’il en soit, je suis contente que tu ais apprécié mon texte. En fait, j’ai écrit les dernières phrases avant les premières, ce pourquoi j’avais impérativement besoin de mon petit « cinquième acte » épilogue. À l’origine, le personnage de Metioche n’étais qu’un plot device grossier, né de mon manque de temps et de ma fatigue, pour me permettre de relier à temps le début et la fin, mais en l’écrivant, je me suis rendue compte qu’elle avait un certain potentiel, et du coup, je me resservirais très certainement d’elle. x)
      Brèfles. En tout cas, merci beaucoup pour ton commentaire ^_^

  4. En effet, voilà une anti-héroïne qui a du potentiel 🙂 c’est vrai que c’est difficile de cerner une histoire appartenant à un univers plus vaste sur seulement 24 heures, moi je trouve que vous vous en êtes bien tirée. Bon courage pour l’extension de l’univers 😉

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