Bonne fête maman !, par Fabrice Liégeois

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Tous les enfants aiment les jeux de guerre. Tout le monde le sait. S’imaginer tuer des ennemis invisibles, ceux que l’on nomme les méchants qui voudraient nous faire du mal. Bien sûr que oui, voyons, vous n’allez pas me faire croire que vous n’y avez jamais joué. Moi, j’adore ça mais je ne le fais que de chez moi. N’allez pas croire que je sois un enfant à mobilité réduite ou quelque chose comme ça. Non, rien de tout ça, je n’en ai juste pas le droit. Enfin si, mais pas à l’extérieur de chez nous, c’est interdit. Les règles de la maison sont ainsi. Telle est la loi. Tels sont les us et coutumes de par chez moi. Je ne dirais pas que je suis un enfant différent, juste un peu turbulent. Un mot que je ne comprends pas forcément quand elle me hurle dessus mais, je ne conteste jamais ce qu’elle me dit surtout lorsque je suis puni.

Physiquement, il va de soi.

Et puis, je suis un enfant assez maladroit pour ne pas dire un peu niais, comme elle ne cesse de me l’aboyer dans les oreilles. Si elle le dit, c’est qu’il y a une raison. Je la crois. C’est ça le rôle d’une maman et ce n’est pas toujours facile avec les garçons, non ? Alors, j’ai trouvé le moyen de m’évader autrement et en silence pour ne pas la déranger les matins où elle fait la grasse matinée. Ma chambre est mitoyenne de la sienne et si jamais au grand jamais je la réveillais, je n’ose imaginer ce qu’il se passerait…

Enfin, vous savez quoi…

Depuis mes plus jeunes années, je collectionne les petits soldats en plastique de chez Mini Art. C’est ma grand-mère qui me les achète tous les dimanche matin sur la place du marché. C’est notre cérémonial dominical. C’est sa façon à elle de m’exprimer à quel point elle m’aime. Je raffole de ces instants où je lui tire la main pour qu’elle se dépêche. J’ai le droit de prendre une boîte chaque semaine pour compléter mon armée hétéroclite. Cette dernière se compose de nordistes et de sudistes de la guerre de Sécession, de la troupe de David Crockett, de cavaliers perses, de spartiates, de soldats de l’infanterie napoléonienne, de soldats américains, allemands et anglais des première et seconde guerres mondiales. Je ne les ai jamais comptés mais je dois en avoir presque un millier.

Le marchand du stand de jouets est toujours ravi de nous voir, même si parfois il grimace en me regardant. Il n’aime pas les marques sur mon visage. Lorsqu’ils se regardent avec ma grand-mère, elle a souvent les larmes aux yeux. Elle ne lui raconte jamais rien, enfin, je n’y prête pas véritablement attention sauf lorsqu’il m’interroge. De toute façon, il connaît à chaque fois la réponse :

Je suis encore tombé. lui dis-je bien innocemment.

Se doute-t-il que je lui mens ? Non, je ne le crois pas, car il a toujours un mot gentil à mon intention. Il me conseille de faire plus attention car on peut se faire du mal en jouant. Cependant, il ne sait rien de tout ce que l’on vit, elle et moi. Nos faux semblants de sourires le leurrent adroitement.

On a honte, tout simplement.

Ma grand-mère est une femme formidable. C’est la meilleure de toutes les grands-mères. J’ai de la chance de l’avoir dans ma vie. Elle s’occupe de moi comme si j’étais le plus grand des petits princes du monde entier. Elle sait comment procéder pour me faire oublier les choses que l’on subit en secret. Je n’ai jamais mal avec elle, même lorsqu’elle doit me mettre de la crème Arnika sur les bosses qui apparaissent sur mon corps de petit garçon. Ses gestes sont toujours délicats, attentionnés et surtout, je sais qu’elle sait y faire.

Elle s’y connaît…

C’est une ancienne résistante et militaire de surcroît. Sur la fameuse place du marché de là où l’on réside, beaucoup de gens viennent la saluer. Ils lui parlent de ce temps que je n’ai pas connu. La grande guerre où elle s’est battue. Bien sûr, je lui ai déjà posé plein de questions sur cette période. Elle m’a déjà parlé de ces américains qu’elle a rencontrés, les fameux G.I.’s. D’ailleurs, j’ai une boite complète de ces soldats et, je vous l’avoue, ce sont mes préférés. Elle m’a appris que c’est grâce à eux que notre pays a été sauvé de l’ennemi, les méchants nazis. Eux aussi, j’en ai plein. C’est eux que je m’amuse à tuer les après-midis où je n’ai pas le droit de sortir de chez moi.

Vous le savez, je vous l’ai déjà dit…

Lors de ces journées, sur la longue table en bois qui se trouve dans ma chambre, je place d’abord tous les éléments du décor. Des voitures qui servent de protections derrière lesquelles les petits soldats se protègent des tirs que je vais mimer en faisant siffler ma salive dans mes joues gonflées. Des bouts de mousse collectés sur le chemin de l’école sont placés minutieusement les uns à côté des autres. Et puis, le travail le plus laborieux, positionner tous mes soldats. Je mets des heures à tout assembler mais le résultat est là : une plage du débarquement recomposée pour ma seule joie : jouer durant des heures et la victoire à chaque fois. Les soldats de l’infamie sont tous tués, pas de prisonniers avec moi.

Pas de pitié pour celles et ceux qui font du mal.

Un jour du mois de mai, ma mère est venue m’annoncer que nous partions en vacances en Normandie pour voir les fameuses plages du débarquement, là où se trouvent encore des blockhaus. C’était bien la première fois que nous parlions de nous en aller de la maison. J’étais surpris et heureux à la fois. J’ai même cru avoir rêvé. Cependant, il y avait une condition. Il fallait garder cela secret. Ne rien dire même à ma grand-mère sinon elle annulait tout. Mais que ne ferait-on pas pour faire plaisir à sa maman ? J’ai juste acquiescé. C’était tellement beau d’exister enfin à ses yeux.

Quelques jours avant notre départ, ma grand-mère m’a demandé de ne pas oublier de réaliser un dessin à l’intention de ma mère. C’était bientôt la fête de toutes les mamans. Je devais vraiment le faire sinon ma mère ne serait pas contente. Je me suis mis à la tâche de suite avec l’envie de la remercier encore plus cette année bien qu’elle ne soit pas vraiment comme toutes les mères. Celle-là même qui ne m’aimait pas vraiment.

Enfin, je le crois.

Nous sommes partis un soir, dans la petite valise en carton que je portais, sous ma peluche, j’avais placé la fameuse carte. Maman se chargeant de tout le reste, elle n’a pas fait attention au présent que je lui réservais. Pour elle, ça serait un gros sac à dos. Il était tellement énorme que j’aurais pu rentrer dedans.

Nous allons camper. m’a-t-elle avoué.

Dans les Blockhaus ? lui ai-je répondu.

Elle a acquiescé d’un signe de la tête et mon visage s’est alors mis à rayonner. J’étais béni. En ce jour de grâce, d’une part, je partais pour une aventure extraordinaire qui allait changer le cours de ma vie et, d’autre part, ma maman était devenue la plus fabuleuse des mamans. Elle a laissé une enveloppe à l’intention de ma grand-mère pour lui signifier notre départ.

Après un voyage au cours duquel nous avons pris plusieurs trains, au petit matin, nous sommes arrivés dans une ville nommée Ouistreham. Il faisait gris et froid. Je grelottais sous mon blouson en toile et mon simple tee-shirt. Les poils de mes jambes se hérissaient. Je n’aimais pas vraiment l’endroit. Ma mère m’a demandé de me calmer car je commençais à geindre. Elle n’aime pas du tout ça lorsque je me comporte ainsi :

Tu n’es qu’un sale gamin, m’a-t-elle invectivé.

Nous nous sommes mis à marcher des heures durant, atteignant même la rase campagne. Nous avons longé plein de petits chemins sans trop nous attarder. Il fallait se presser, me disait-elle. J’ai bien vu quelques blocs de bétons et je me suis demandé si c’était des Blockhaus. À chaque fois, elle marmonnait dans sa barbe. Trop près, pas assez caché, je ne comprenais rien à tout ce qu’elle disait mais vraisemblablement aucun des endroits que nous rencontrions ne lui convenait.

Sur les coups de quinze heures, nous avons enfin trouvé notre havre de paix. Je tiens à vous dire que c’était parfait. Un blockhaus perdu au milieu des ronces avec une ouverture profonde comme un ravin. Isolé, ce lieu semblait abandonné. Ma mère en a fait le tour. Elle a vérifié si nous étions assez loin de toute habitation. C’était pour faire un feu de camp, m’a-t-elle expliqué.

Nous nous sommes installés. Elle m’a demandé de vider ma petite valise en carton car elle avait l’idée d’en faire une petite table pour déposer ce que l’on allait manger. J’étais heureux de ce moment de partage et je me suis pressé de prendre l’enveloppe que j’avais préparée à l’intention de ma mère. De son gros sac à dos, elle a juste sorti une petite bouteille thermos dans laquelle elle m’avait préparé un bon chocolat comme je les aime. Elle m’a demandé d’en boire.

Son goût était bizarre et j’ai dit à ma mère que je n’en voulais plus après avoir bu trois petites gorgées. Cette dernière s’est mise en colère. M’attrapant les épaules, elle m’a secoué encore et toujours à tel point que je n’entendais même plus ce qu’elle me disait. La seule chose que je sais c’est que je me suis retrouvé à boire à nouveau mon chocolat, l’une des mains de ma mère m’enserrant les joues et l’autre me versant le liquide chaud dans la bouche. J’ai failli m’étrangler. Je me suis mis à pleurer mais j’ai tout bu finalement.

Après, je ne me sentais pas si bien que ça. J’avais la tête qui tournait. Mes yeux se fermaient tout seul, comme si j’avais envie de dormir. Ma mère me parlait mais tout semblait être si loin, si inaudible que j’ai préféré me coucher à côté du sac en plastique qui contenait mes petits soldats. Je tenais ma peluche très fort contre moi. J’étais bien et je n’avais jamais ressenti pareille sensation auparavant.

Je me suis senti balloté. Ma mère me déshabillait et je me suis retrouvé en slip. Je n’avais même pas froid. Elle me regardait. Dans sa main, il y avait la petite carte que je lui avais préparée. Elle l’a ouverte. Je lui ai souri une dernière fois avant de fermer les yeux pour toujours. Elle devait être contente de découvrir mon message, cet aveu qu’elle espérait tant, non ?

Je t’aime maman.

 FIN

L’auteur : Je me prénomme Fabrice LIÉGEOIS. J’écris des histoires qui font peur dans le noir. Qui font mal au-dedans.

https://herreiff3lstories.wordpress.com

https://www.facebook.com/FabriceLIEGEOISOfficiel

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10 thoughts on “Bonne fête maman !, par Fabrice Liégeois

  1. Quelle histoire terrible. J’en suis toute retournée. Félicitations ! c’est très bien écrit et le petit gamin est très attachant. Comme tu laisses la porte entrouverte, je vais croiser les doigts pour que quelque chose de sympa lui arrive à la fin.

  2. @ Cléo Ballatore : L’art de la suggestion est ma manière d’écrire car l’histoire est belle et bien finie. Ainsi, je laisse le lecteur face à son imagination en se référant aux derniers faits… Dans tous les cas, merci pour ton commentaire qui me touche vraiment.

  3. C’est tellement bien écrit que ça en est glaçant. Je trouve que tu as très bien rendu les pensées du petit garçon. J’avoue ne pas avoir pensé un seul instant qu’il s’en sorte.

    • Quel commentaire de ta part Caroline ! J’en suis presque gêné mais ce qui m’encourage aussi à continuer. Avec l’arrivée de mon premier roman, je flippais un peu et l’occasion des 24 heures de la nouvelle était un test pour voir si la mue s’était bien opérée… Encore merci !

  4. Oh.
    Le fait qu’elle soit classée en « inclassable » joue pas mal sur l’effet de surprise. On ne sait vraiment pas à quoi s’attendre et à quelle sauce on va être mangé.
    Tu manies vraiment bien la suggestion. Toutes les données importantes sont sous entendues.
    Au début, en lisant qu’elle le traite en hurlant de niais… Je sentais qu’y avait un truc… Du genre, maltraitance psychologique. Et puis en même temps, je me faisais peut être des idées.
    Quand il parle des marques, c’était plus « Oh merde ».
    Au fur et à mesure qu’on avance, on voit venir la fin. Et j’espérais un miracle de dernière minute. Mais non.

    Après, le petit garçon est très mimi dans ses réactions. Je l’ai trouvé très authentique.
    La grand-mère aussi m’a beaucoup marqué. Qu’elle soit une ancienne combattante était une idée géniale. D’ailleurs ce thème en général, à travers les jouets était bien vu.

    Sur la forme, rien à dire c’est parfait.

    • @ James Hamlet : En fait, je ne savais pas dans quelle catégorie placer le texte. C’est pourquoi d’ailleurs, je l’ai placé dans inclassable. Merci pour tes commentaires.

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