Bain de sang, par Samael (public averti)

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Les murs qui avaient été un jour couverts de tapisserie étaient maintenant presque nus, le parquet sec et taché hurlait à chaque pas que Vidar faisait dans la chambre sombre. Personne ne vivait ici depuis longtemps.

Seul un matelas crasseux jeté au milieu de la pièce meublait, si on pouvait dire, l’appartement.

La seule chose qui était fraîche dans cet endroit était le sang sur les murs. Pas besoin d’être un expert pour le savoir, son odeur métallique imprégnait toute la pièce et pour cause : chaque mur en était généreusement recouvert.

On aurait dit que quelqu’un ou quelque chose ou plusieurs quelqu’un ou plusieurs quelque chose avaient littéralement explosé au centre de la chambre de fortune.

Cela aurait sûrement surpris Vidar s’il n’avait pas déjà vu cette scène par le passé et surtout si ce n’était pas la cinquième fois ce soir.

Ça avait commencé ce matin, il y avait eu cette usine désaffectée dans le sud de la ville puis quelques heures après, un appartement en rénovation dans le quartier d’à côté. Vers midi, Argos l’avait envoyé dans une petite maison du quartier résidentiel de l’est et en début de soirée c’était dans un Algecco sur le chantier du nouveau stade au nord de la ville.

Vidar n’aimait pas particulièrement les méthodes des frères Clayton (à vrai rien que d’y penser cela lui donnait des frissons) mais ce qu’il aimait encore moins c’était leur présence dans la ville.

Il sursauta lorsque son téléphone sonna. Argos. Encore.

 — Ouais ?

—  Devine.

—  T’as une autre activité dans la ville ?

—  Bingo, et t’es pas loin. Tu as peut être une chance d’arriver avant la fin.

—  Je fais la danse du bonheur tout de suite ou j’attends d’avoir vomi ?

—  Vieux rabat-joie. T’es vraiment pas quelqu’un de drôle, je préfère quand c’est Joshua. Ou même Candice tiens.

—  Parfait, je vais prendre ma retraite alors.

—  Des promesses, toujours des promesses. Ça fait au moins dix mille ans que tu dis ça, depuis l’affaire à Babylone.

—  Je te hais.

—  Moi aussi. La petite fête est au 23 rue Guilbert au troisième.

Son GPS lui indiquait que la rue Guilbert était perpendiculaire à celle où il se trouvait et que le 23 n’était qu’à quelques mètres après le coin. Il pressa le pas dans la rue vide éclairée par les quelques lampadaires qui fonctionnaient encore.

La porte du petit appartement était fermée à clé, mais il entendait du bruit à l’intérieur. Comme prévu ils étaient encore là. Vidar hésita un moment avant de prendre son élan, il pouvait attendre que tout soit fini et que les Claytons sortent. Mais on ne savait jamais avec eux, il arrivait assez souvent que leur victime soit innocente.

Il se jeta donc contre la porte qui n’offrit que peu de résistance au colosse d’ébène. Emporté par son élan, il s’étala sur le sol. Innocente ou pas il était trop tard pour la victime étendue au milieu de la pièce. Son sang maculait déjà le parquet sur lequel Vidar glissa pour conclure son entrée ridicule.

Les deux frères, les mains plongées dans les entrailles de ce qui avaient été une jeune femme, s’adressèrent à l’intrus sans même se retourner, impassibles.

—  Nous nous demandions quand nous allions te croiser, Vidar. Tu en as mis du temps.

—  Et vous, vous n’en perdez pas, six contrats en moins d’une journée.

—  Ils faut s’adapter. Les cultes se répandent de plus en plus vite…

Les Claytons se tournèrent enfin. Vidar n’aimait pas que les frères braquent leur trois yeux sur lui. Trois yeux, deux bouches, cela faisait trop pour un seul tronc, même si celui-ci portait quatre bras dont deux très petits avec des pinces de homards en guise de main. Les Claytons le mettaient mal à l’aise et ce, depuis des siècles. C’était celui de gauche qui lui parlait, il ne savait plus si c’était Clark ou Greg. Il fut un temps où Argos lui avait donné un moyen mnémotechnique, mais il l’avait oublié. On oubliait assez volontairement tout ce qui avait trait aux purificateurs siamois.

— … avec internet, finirent-ils dans un sourire.

Vidar se releva péniblement, le sol était glissant, il eu beaucoup de mal à trouver son équilibre. Ses vêtements étaient foutus ce qui ne manquait pas de le mettre un peu plus en colère qu’il n’était déjà.

—  C’est quoi l’histoire?

—  Tu sais ce que c’est, répondirent les frères en pointant une de leurs pinces tranchantes vers les restes de la jeune fille, des jeunes en mal de sensationnel invoquent des urtukidés et … il faut faire le ménage et renvoyer les bestioles dans leur dimension avant qu’ils ne s’incarnent.

—  Six dans la même ville la même journée?

—  Internet…

Les affreux siamois se remirent consciencieusement au travail.

Quelque chose clochait.

Le «ménage» consistait à purifier le cœur de la personne possédée avant que celui-ci ne mute totalement en urtukidé. Ces démons qui vivaient dans le néant parasitaient leurs hôtes une fois invoqués et se développaient en leur sein. Le sang servait de portail pour naviguer entre les dimensions. Plus le spécimen était gros, plus la quantité de sang nécessaire pour les renvoyer de là où ils venaient était importante.

La plupart du temps les rituels d’invocation étaient faits par des novices qui parvenaient tout au plus à invoquer un démon mineur et, si la purification avait lieu assez tôt, une incantation et une petite saignée étaient suffisantes pour se débarrasser du démon. L’hôte survivait dans la majorité des cas. Les six bains de sang auxquels Vidar avait assisté laissaient penser que les infections étaient dues à des démons majeurs, plutôt improbable d’en trouver six dans la même journée, à moins d’avoir affaire à un culte extrêmement bien organisé. Et ils n’auraient pas pu échapper à Argos.

Les frères Clayton était des nettoyeurs d’âme neutres, ils n’étaient pas réputés pour faire dans la finesse et la plupart du temps ces nettoyeurs étaient appelés pour maquiller un meurtre surnaturel en meurtre classique, afin de le dissimuler aux mortels ou lorsque leur commanditaire était moins bien intentionné, pour faire disparaître un témoin. Autant dire qu’ils n’étaient pas particulièrement spécialisés dans la purification.

D’ailleurs… qui les avaient appelés ?

Le téléphone sonna, Argos à nouveau. Vidar, perdu dans ses pensées, décrocha machinalement.

—  Tu es où avec les deux moitié de monstres ?

—  Ouaip, la fête bat son plein. Séances de purification sur urtukidés avancés.

—  OK alors reste calme. J’ai eu les résultats des analyses de sang des quatre premières victimes. Aucune trace de contamination quelle qu’elle soit. Tous humains, tous vierges. Les frères sont en train de collecter des âmes.

—  Quoi ?

—  Ils sont en train de faire un rituel, ils veulent passer de l’autre coté.

—  Bord…

Vidar eu à peine le temps de voir les frères Clayton engloutir le cœur de leur victime, la sixième, la dernière, avant qu’ils ne disparaissent en lui adressant ce qui ressemblait le plus à un clin d’œil pour eux, dans le sang dans lequel leurs pieds baignaient.

— Et merde !

FIN

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4 thoughts on “Bain de sang, par Samael (public averti)

  1. Sympa, et puis il paraît que ça conserve le teint, les bains de sang de vierges 😉
    La chute est bien amenée, la lecture a été plaisante ! (Par contre, j’ai pas réussi à me représenter les clins d’œil, la faute aux pinces de homard).

  2. En lisant le titre, je m’attendais à trouver un texte sur la Comtesse ou au moins de vampires.
    Ton point fort, c’est tes personnages : ils sont originaux et complètement barrés. Ils m’ont fait rire à plusieurs reprises.
    Ton univers est un peu à leur image : il va dans tous les sens et est délirant. C’est pas plus mal. Accompagné à ton écriture dynamique, cela fait un combo gagnant.
    Seul bémol : je n’ai pas compris la fin. Mais ca doit être moi ça.

    • La fin est un peu tirée par les cheveux et mériterait un peu plus de travail.
      De même que la nouvelle à largement besoin d’une correction ^^.
      Je vais m’en occuper et publierai le résultat sur mon blog. Merci pour ton commentaire, il fait plaisir à lire.

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