Æsop, par Chloé Bertrand

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

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Jack n’avait pas mis les pieds dans cette partie de son vaisseau depuis plusieurs millénaires. Æsop avait fermé la porte derrière lui en sortant, et Jack ne l’avait jamais rouverte. Merde, Æsop lui manquait !

Mais aujourd’hui tout était différent. Æsop était mort, et il y avait un nouvel Aes op qui dormait à poings fermés dans la chambre d’enfant que Jack avait emménagé pour lui –si on lui avait dit un jour qu’il emménagerait une chambre d’enfant… Il avait encore du mal à assimiler ce qui s’était passé. Lui, s’enticher d’un bébé ? Un enfant plus grand, ça lui était déjà arrivé, mais un nouveau-né ? Il aurait été incapable d’expliquer pourquoi, mais il avait été perdu à l’instant où il avait pris le petit garçon dans ses bras. Jack ne se souvenait pas avoir jamais aimé si fort avant ou après Æsop I, alors appeler l’enfant comme lui était venu logiquement.

Le petit bonhomme devait avoir atteint ses deux ans, maintenant, à vue de nez. Jack avait épuisé tous les livres de sa bibliothèque personnelle pour l’occuper, même les plus obscurs. Il ne savait pas si Æsop II était subjugué par le son de sa voix ou par les mots qu’il lui lisait. Ce qui était sûr, c’est qu’il était à cours de livres. Il aurait pu aller dans une bibliothèque, ou bien dévaliser une librairie sur n’importe quel monde civilisé. Mais la présence d’Æsop II n’avait pas rendu Jack moins misanthrope – ce qui était vrai avec Æsop I se vérifiait avec son homonyme : Jack ne supportait personne sauf lui.

Il ne voyait pas bien l’intérêt de se mêler à la foule et à la civilisation alors qu’il s’avait que le vaisseau contenait une bibliothèque bien fournie, dans le bureau d’Æsop I.

À l’époque, ils s’étaient entendus sur la nécessité d’avoir chacun sa pièce à soi, et pour avoir un endroit où se cacher quand ils se rendaient cinglés l’un l’autre, et pour garder séparées ne serait-ce qu’une toute petite partie de leurs vies. Jack et Æsop avaient parfois l’impression de disparaître l’un dans l’autre, et si la sensation était aussi vertigineuse qu’addictive, elle n’en demeurait pas moins troublante et surtout, inquiétante. Faire chambre à part était hors de question (« Je ne vois pas l’intérêt d’avoir ma chambre si tu ne dors pas dedans » avait protesté Jack). Jack était du genre à traîner sur le pont quand on trouvait plutôt Æsop dans la cuisine, mais ils ne pouvaient pas se passer de l’accès à ces pièces-là, alors l’idée des bureaux avait surgi. Au final, seul celui d’Æsop était resté sa pièce à lui, la seule porte qui ne s’ouvrait pas automatiquement à l’approche de Jack. Le bureau de ce dernier avait été tour à tour un débarras, un placard géant, une salle de jeux et un mini cinéma. Æsop y passait presque autant de temps que lui au point que Jack avait reconfiguré la porte pour qu’elle s’ouvre sur son passage, et l’idée de départ avait vite été oubliée.

Jack ne savait pas mentir ni faire semblant, et il n’y avait aucun aspect de sa vie qu’il ne souhaitait pas partager avec Æsop.

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Jack hésita un moment devant la porte du bureau. Il y était déjà entré du vivant d’Æsop, mais probablement pas plus d’une douzaine de fois en mille ans de vie commune, et toujours sur invitation expresse. Il n’arrivait pas à envisager cette pièce sans Aes op dedans. Ça n’avait pas de sens. Et puis, s’il n’ouvrait jamais la porte, il pouvait entretenir l’illusion qu’Æsop était encore là, enfermé dans son bureau à écrire sans fin dans de grands carnets, ou encore à dessiner et à peindre, à tracer des cartes, à enregistrer des souvenirs. Une fois qu’il serait entré dans le bureau désert, il lui faudrait faire face à la réalité et accepter qu’Æsop était définitivement parti.

Foutaises ! Ça faisait six mille ans qu’Æsop était mort et Jack était resté coincé dans les premières phases du deuil. Il avait su dès le départ qu’il pleurerait son bien-aimé toute sa vie, même si ça voulait dire l’éternité.

Jack s’ébroua. Il ne pouvait plus se permettre de plonger dans la mélancolie et de s’y complaire. Un enfant en bas âge avait besoin de lui. Et lui, il avait besoin de livres supplémentaires pour l’occuper !

— J’suis sûr que tu serais d’accord, grommela-t-il à l’adresse de la porte.

Elle s’ouvrit manuellement lorsqu’il y appuya la paume de sa main –Æsop ne la verrouillait jamais lorsqu’il n’y était pas. Il faisait noir. Jack entra.

Les lumières ne s’allumèrent pas automatiquement, et Jack se demanda si c’était parce que les capteurs ne réagissaient qu’à Æsop ou si le système avait juste vieilli. Il oublia la question lorsqu’il réalisa qu’une diode clignotait sur le bureau d’Æsop. Son ordinateur était resté en veille. Il ne devait pas se douter qu’il sortait de son bureau pour la dernière fois, la dernière fois…

Jack tapa plusieurs fois dans ses mains mais les néons ne s’allumaient toujours pas.

— Ordinateur ?

— Capitaine ?

— Allume la lumière dans le bureau d’Æsop.

— Il n’y a pas de lumière dans le bureau d’Æsop.

— Comment ça ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Qu’il n’y a pas de lumière dans le bureau d’Æsop.

Jack ravala un soupir.

— Oui, j’ai bien entendu. Depuis quand n’y a-t-il plus la lumière, ici ?

— Il n’y a jamais eu de lumière dans le bureau d’Æsop.

Jack se pinça l’arête du nez pour ne pas se mettre à crier après un robot, juste avant que le déclic ne se fasse dans sa tête. Il n’y avait jamais eu de lumière dans le bureau d’Æsop. Il s’éclairait à la bougie.

— Le papier est fait pour la lueur du feu, disait-il sans arrêt.

Sacré Æsop ! Jack tituba dans l’obscurité de la pièce, trouva des bougies et des allumettes dans un tiroir, et réussit enfin à éclairer la pièce.

— On n’a pas idée…

— Capitaine ?

— Off.

— Off.

Jack posa une bougie sur la table et regarda autour de lui. C’était curieux comme un endroit laissé à l’abandon pouvait sembler si vivant. Sans la monstrueuse couche de poussière qui recouvrait tout, on aurait presque pu croire qu’Æsop venait de sortir. Un coussin du sofa gisait sur le tapis, le canevas d’une toile inachevée était encore sur son support, des papiers (qui tomberaient probablement en poussière au moindre toucher) traînaient un peu partout, et à présent qu’il y avait de la lumière, l’écran s’était rallumé. Un fichier texte était ouvert, vide. Le bureau était en désordre et ça fit sourire Jack –du Æsop tout craché !

Æsop prenait grand soin de ses livres et aucune vermine ne pouvait proliférer dans le vaisseau. La bibliothèque courrait tout le long de trois cloisons sur quatre, épargnant celle dans laquelle se découpait la porte. Jack s’approcha des étagères d’un pas hésitant. Æsop serait d’accord, certes, mais quand même… Bon, ça n’était pas comme s’il comptait les vendre, ni même leur faire quitter le vaisseau. Mais se trouver là après tout ce temps, sans Æsop… La présence de l’absent remplissait la pièce jusqu’à l’asphyxie. Jack serait resté là des heures… Il aurait probablement réussi à en mourir, d’ailleurs. Une fois de plus, il dut se secouer. Le temps de ce genre de pensées était révolu – du moins pour la durée de vie du petit bipède bibliovore.

— Qu’est-ce que tu ferais lire à un bébé, Æsop, hein ? grogna Jack en se penchant pour inspecter les titres des livres.

Æsop était bordélique comme tout un dortoir d’enfants, et ses livres, bien que chéris, n’étaient rangés selon aucun classement particulier. À se demander comment il s’y retrouvait. Jack en avait pour des heures, temps qu’Æsop II ne lui accorderait sûrement pas.

— Bon, aux grands maux…

Avec un soupir, il ferma les yeux, tendit la main, et s’empara du premier livre qu’il toucha. C’était une pièce de Shakespeare, Le Roi Lear. Pour un enfant ? Oh, et puis, si World War Z et Docteur Jekyll lui avaient plu… Jack empocha le petit livre, en se promettant de revenir.

— Je ne rangerai rien, jura-t-il à l’adresse de l’absent, en traçant une croix invisible à l’endroit du cœur.

« Tu ferais mieux pas », aurait répondu Æsop I.

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« Me connais-tu, camarade ?

— Non, Monsieur ; mais vous avez dans votre mine quelque chose qui me donne envie de vous appeler Maître.

— Quoi donc ?

— L’autorité. »

William Shakespeare, Le Roi Lear

FIN

L’Auteur : Chloé Bertrand est née à Paris en 1994 –oui, au siècle dernier. À six ans, sa rencontre avec Harry Potter la fait tomber dans une marmite de livres sans fond. Elle n’en sort que pour décréter qu’elle sera sorcière ou écrivain –les deux, si y a moyen. Depuis, ils sont vingt-mille dans sa tête, la file d’attente s’étend sur des kilomètres. Des tas de personnages exilés de leurs histoires d’origine exigent qu’elle leur écrive une porte pour les renvoyer chez eux. En bonne poire, elle est donc partie pour dix-mille ans de travaux forcés.

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7 thoughts on “Æsop, par Chloé Bertrand

  1. Ton texte est très mélancolique.
    J’ai eu du mal à comprendre qui était ce Æsop ou ce qu’il représentait. Pareil pour le décor, je n’arrivais pas à situer.
    Mais passé ce détail, on obtient plus d’éléments au fur et à mesure du texte.
    Le lien qu’il existe entre le narrateur et Æsop I (comme il le nomme) est très beau et bien retranscrit.
    J’ai bien aimé.

    • Oh merci je suis contente qu’il t’ait plu 🙂 je l’ai écris dans un état d’épuisement proche du coma, entre une heure et deux heures du matin, du coup je me doute que y a plein de trucs pas clairs ^^ je corrigerai ça. Merci encore 🙂

  2. j’ai adoré. donc voilà un futur petit érudit et,avec Jack, il est bien tombé!! beaucoup de nostalgie pour Jack. j’ai envie d’en savoir plus sur le pourquoi du comment pour Æsop I mais aussi pour la version II.
    on ressent bien les liens entre Jack et Æsop, ils formaient un sacré duo et Jack est …Jack.
    merci Chloé.

  3. Arf comme d’habitude, j’aime beaucoup ta plume ! Donne envie de découvrir de nouveaux écrits de toi, d’ailleurs à quand la prochaine publi ? ^^

  4. Pingback: Chloé Bertrand | Les 24 Heures de la Nouvelle

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