Sous le regard torve de la lune bleue — À l’ombre de la boussole… , par Pascal Bléval

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Jack leva haut le genou pour enjamber une souche pourrie de plus. Ses solerets de métal s’enfonçaient peu à peu dans les fonds boueux des marais de la plaine des épées et il pestait tant et plus à chaque nouveau pas. Sa barbe drue était détrempée et ses poils collés les uns aux autres en gros paquets disgracieux. Il enlevait fréquemment son casque pour s’essuyer le front avec un mouchoir de moins en moins sec.

« Foutrequeue, c’est trop humide, dans l’coin. C’est pas un climat pour les nains, ça, moi j’vous l’dis ! »

Gérald ne releva pas. Il se souvenait encore du coup de poing que Jack lui avait asséné dans les parties intimes la dernière fois qu’il avait émis des doutes sur la véritable nature de Jack. Naptha n’avait pas sa langue dans sa poche, elle n’eut pas la même retenue :

« Et moi ce sont les nains râleurs dans ton genre que je ne supporte pas. Je ne comprends même pas pourquoi Luna, la prophétesse, nous a demandé de te prendre avec nous. Tu ne sers à rien, à part à augmenter nos chances de nous faire repérer. »

Jack serra les dents. Il ne voulait pas, une fois de plus, subir les foudres — au sens propre — de la magicienne. Pour se calmer, il sortit de l’une des bourses suspendues à sa taille une vieille pipe en bois. Elle était éteinte depuis longtemps, mais il aimait bien la pincer entre ses lèvres. Ça le détendait. Et là, enfoncé jusqu’aux genoux dans la gadoue, avec comme prochaine destination un château en ruines, réputé hanté qui plus était, il ressentait comme une puissante envie de se soulager les nerfs sur quelque chose ou quelqu’un.

« Là, tout d’suite, ce qui m’faudrait, ce s’rait…

— Oui, on sait », dirent ses deux compagnons, d’une seule voix. « Ce qu’il te faudrait, ce serait une bonne rasade de bière à la cerise, c’est ça ?

— Ouais. Ou alors, une bonne bagarre. »

Deux haches de lancer apparurent mystérieusement entre les mains de Jack, dont les yeux furetèrent dans les ombres, aux abords du marais. Ses deux compagnons se méprirent sur ses intentions.

« Tu ne vas pas recommencer ! s’énerva Naphta. Tu nous as fait le coup chaque fois qu’on s’est arrêtés pour la nuit, tout au long du trajet depuis la cité volante de Panarge jusqu’ici. Et vu qu’on est seuls, tous les trois, j’imagine que c’est à nous que tu comptes t’en prendre, cette fois ?

— T’entends rien ? »

Jack interrogea Gérald du regard. Celui-ci tendait ses oreilles taillées en pointe, concentré. Ses yeux aux prunelles pailletés d’or fin scrutaient les sous-bois. Ses narines délicates humaient l’air avec un léger plissement de dégoût. Naphta se renifla les aisselles et fit la grimace.

« Ben quoi, je pue, et alors ? Vous croyez sentir la rose, peut-être ? Vous vous liguez contre moi, c’est ça ? Vous allez voir !

— Je reconnaîtrais l’odeur des goules entre toutes », murmura Gérald, sans prêter attention aux jérémiades de Naphta. « Il y en a plusieurs. Au moins deux, peut-être trois. Nous n’avons pas été assez discrets, j’en ai peur. »

Naphta renifla et prononça une incantation : une bulle chatoyante vint bientôt recouvrir le petit groupe. Peu après, quatre goules passèrent à côté d’eux sans paraître les voir.

« Elles sont en chasse », expliqua Gérald. « C’est après nous qu’elles en avaient, c’est certain. »

Jack hocha la tête et reprit sa marche en direction du château. Plus vite ils en auraient fini avec leur mission, plus tôt il serait débarrassé de ses deux encombrants compagnons.

De son côté, Naphta bougonnait. Jack remarqua alors que les habits de la magicienne — une tunique ocre, boutonnée à l’orientale, très prés du corps, et un pantalon de fine soie bleue Outzékienne — étaient d’une propreté immaculée. Naphta voletait juste au dessus des eaux boueuses dans lesquelles il pataugeait en maugréant depuis près d’une heure. Il se tourna vers Gérald pour se plaindre du manque d’esprit d’équipe de la jeune femme, mais l’elfe glissait sans effort apparent sur la surface du marais. Seuls ses mocassins verts portaient des traces de boue.

« Tu pourrais pas m’faire profiter d’ton sort de lévitation, Naphta ? » demanda Jack en ravalant sa fierté de nain.

« Ça demanderait trop de magie, pour pas grand-chose. La boue te va très bien au teint et c’est bon pour la peau. Tu devrais essayer des masques d’argile, de temps en temps, ça te ferait sûrement le plus grand bien.

— Tu t’moques de moi, en plus ?

— Loin de moi cette idée, voyons. Ceci dit, c’est un peu tard pour y penser. Nous serons bientôt à destination.

— Oui, mais entre temps, il va falloir franchir un léger obstacle », intervint Gérald.

Il pointait la main vers l’avant. Dans cette direction, à une centaine de mètres à peine, une dizaine de goules marchaient en cercle, sans but apparent. C’est l’instant que choisit le bouclier d’invisibilité de Naphta pour clignoter.

« Ça tombe mal. Je n’ai plus le temps de relancer le sortilège avant que les créatures ne nous voient.

— La peste soit d’la magie d’illusion », grommela Jack en serrant plus fermement ses haches.

Gérald s’empara de son arc, qu’il portait autour des épaules, puis il prit entre ses doigts l’empennage d’une longue flèche. La bulle de magie disparut alors et toutes les goules se tournèrent aussitôt dans leur direction en grondant. Une poignée de secondes plus tard, deux d’entre elles s’écroulaient au sol, une hache solidement enfoncée dans leur crâne. Jack hurla un antique cri de guerre nain et se précipita en avant, suivi par Gérald. Celui-ci bondit et se retrouva en équilibre précaire sur la branche d’un arbre. De là, il décocha flèche après flèche sur les créatures affamées. Elles s’effondraient un instant, assommées, avant de se relever en grognant.

« Les flèches ne peuvent rien contre ces monstres, triple buse ! » s’écria Naphta avant de lancer une boule de flammes sur la goule la plus proche. Celle-ci s’embrasa, mais cela ne ralentit pas sa progression pour autant. Jack s’esclaffa devant la mine déconfite de la magicienne. Il faucha la créature par-derrière à l’aide de sa hache à deux lames puis lui trancha la tête et l’expédia dans les profondeurs du marais d’un magistral coup de pied.

« Tu t’es cru dans un match de football ? » s’écria Naphta, mécontente d’avoir eu besoin de l’aide du nain.

Jack ricana avant de se retourner et d’enfoncer sa hache dans le ventre d’un autre monstre, qui venait d’essayer de se jeter sur lui.

« Beurk, c’est dégueu », commenta Naphta face au flot de sang et d’entrailles qui arrosa le nain.

« On se passe de tes commentaires. Rends-toi plutôt utile, Naphta, tu veux ?

— J’essaye, figure-toi ! Comment veux-tu que je me concentre ? »

La magicienne usait de tous ses pouvoirs pour esquiver les assauts désordonnés de ses adversaires, qui étaient à chaque instant plus nombreux. L’arbre de Gérald risquait de ployer sous le poids des goules qui tentaient d’y grimper et celles que Jack fauchait revenaient à la charge en un éclair. Seules celles dont il coupait tous les membres un par un semblaient perdre en combativité.

« On a pas l’choix. Y faut foncer jusqu’au château ! Go go go ! »

Tournoyant sur lui-même, Jack repoussa le cercle de goules qui s’était refermé sur lui puis courut en direction de la vieille bâtisse délabrée. Gérald se mit à sauter de branche en branche pour s’éloigner à son tour. De son côté, Naphta s’envola un peu plus haut, sans oser toutefois dépasser la cime des arbres. Dans une trouée dans les branchages, elle eut un aperçu du campement des hommes-brouillards. Ils s’étaient installés dans la plaine des épées, à proximité des vaisseaux des étrangers. Ceux-là mêmes dont la venue, cent-quatre-vingt-dix ans plus tôt, avait détruit la fleur sacrée de laquelle était censée naître la remplaçante de la prophétesse. La mort de la fleur avait causé leur perte, par la même occasion, en les changeant en monstres à l’esprit oblitéré. Les troupes des hommes-brouillards semblaient proches, à présent, et beaucoup trop nombreuses pour qu’ils aient une chance de s’en tirer dans le cas d’une confrontation directe.

Une goule accrocha le bas du pantalon de Naphta, manquant de le déchirer au passage. La jeune femme lui tapa sur la tête avec son bâton de magie jusqu’à ce que l’autre la lâche, pour retomber en arrière en soulevant une grosse vague de boue. Une giclée maronnasse tâcha les vêtements de Naphta, qui s’empourpra. Furieuse, elle se concentra et désigna le coupable d’un doigt. Un éclair fondit sur la malheureuse créature, qui fut réduite en cendres.

« T’aurais pas pu l’faire plus tôt, ça ? » beugla Jack, toujours en courant, dès que Naphta l’eut rejoint.

« Je n’aime pas les éclairs. Ça se voit de loin et c’est plus fatigant à invoquer que les autres éléments. »

Jack grommela, mais n’ajouta rien, préférant garder son souffle. Les goules les talonnaient de près et courir dans la gadoue n’était pas une partie de plaisir. Le nain s’apprêtait à pester à nouveau contre la destinée qui l’avait fait grandir « si près du sol » lorsqu’il se sentit soudain soulevé dans les airs. Il battit des jambes dans le vide avant de comprendre l’origine de ce mystère : Naphta le fixait des yeux en marmonnant une suite de mots sans significations. Quelques instants plus tard, ils survolèrent un bras de rivière large de plusieurs mètres. Impuissantes, les goules s’amassèrent sur le rivage d’en face et cessèrent enfin de les poursuivre.

Naphta déposa Jack et Gérald et s’abattit au sol à son tour, exténuée.

« Pourquoi, d’après vous, les goules supportent-elles très bien l’humidité des marécages, mais pas celles des rivières ? » s’interrogea Gérald, l’air étonné.

« Qu’est-ce qu’on s’en fiche ? Elles ne nous menacent plus, c’est l’essentiel » lui répondit Jack en essayant de dégager sa barbe de la gangue de boue qui la recouvrait.

« De rien, les gars. Ça m’a fait tellement plaisir de sauver vos petits culs que je comprends que vous vous en foutiez comme de vos derniers bas de laine », haleta Naphta, à leurs pieds.

« Pardon, Naptha », bafouilla Gérald. « Je te remercie pour ton aide, bien sûr !

— Ouais, c’est ça. Pareil que l’elfe.

— Hé bah, c’est pas la gratitude qui t’étouffe, toi. Heureusement qu’il y a Gérald, en tout cas.

— J’t’ai dit merci ! Purée, donnez-vous du mal, tiens, vous s’rez r’merciés ! J’te jure, sérieux, quoi.

— Taisez-vous », intervint Gérald à voix basse.

« Ta gueule ! » s’écrièrent Naphta et Jack d’une même voix.

Gérald leva les yeux au ciel.

« On n’est pas seuls ! »

Jack se releva et empoigna deux nouvelles haches de jet lorsqu’il vit apparaître la silhouette d’un homme-brouillard à moins de cinq mètres d’eux. Sa peau se brouillait par intermittence et son allure maladive le faisait ressembler à un cadavre ambulant. Il leva son épée longue, poussa un bref hululement et fonça vers le petit groupe. Gérald esquiva la première attaque, sortit une flèche de son carquois dans le même temps et la décocha sur l’homme-brouillard dans la foulée. Elle le traversa de part en part pour se perdre dans les broussailles, sans le moindre effet. Jack fit un bond en avant, mais sa hache ne fendit que l’air et le nain tournoya sur lui-même pour s’écrouler au sol quelques mètres plus loin. Naphta leva les mains devant elle et l’épée de l’homme-brouillard se brisa net sur le bouclier de glace de la magicienne. Le froid givrant remonta jusqu’à la garde puis se propagea aux bras du propriétaire de l’arme, qui se retrouva figé sur place.

« Les autres ne vont pas tarder à rappliquer , s’exclama Naphta. Réveillez-vous, les gars, il ne faut pas rester là ! »

Jack se remit sur ses pieds, Gérald soupira après sa flèche perdue et ils reprirent tous ensemble leur course en direction du château. Ils n’étaient plus très loin. On pouvait déjà presque distinguer les détails des blasons peints sur ses tourelles. De tout temps la demeure avait de été placée sous la protection de la prophétesse et, à ce titre, portait ses armoiries incrustées sur chacune de ses façades. Elle accusait son âge. Une partie des créneaux manquaient à l’appel et d’impressionnantes et profondes lézardes parcouraient ses murailles de long en large. La rumeur disait que seules les protections magiques apposées par Luna, près de deux siècles plus tôt, évitaient au château de s’écrouler sur lui-même. De la même façon, elles empêchaient les indésirables d’y pénétrer.

Jack se frotta le front tout en courant. Il ressentait encore la fraicheur de la bulle liquide entourant le corps décrépit de Luna lorsqu’il y avait enfoncé la tête pour recevoir la marque de la prophétesse. Elle l’avait touché entre ses sourcils et la chaleur du baiser qu’elle avait déposé à cet endroit était, elle aussi, toujours vivace. Un picotement diffus lui avait envahi l’esprit l’espace d’un instant, avant de s’évanouir comme disparaît une musique d’ambiance derrière le brouhaha des discussions d’un dîner animé.

« Combien d’temps ça va encore nous protéger, c’machin là ? » s’interrogea Jack à voix haute.

« Nous serons liés à la prophétesse à tout jamais, Jack », lui répondit Gérald, sans paraître le moins du monde essoufflé.

« Mais si elle meurt ?

— Nous mourrons aussi, je suppose. À moins, bien sûr, qu’une nouvelle prophétesse ne la remplace.

— Quoi ? »

Jack freina des quatre fers et les deux autres furent contraints d’arrêter de courir eux aussi.

« Hé, c’était pas prévu au contrat, ça. Non, mais vous avez vu la tête de Luna ? Elle ressemble plus à un cadavre pourrissant qu’à une divine prophétesse, vous trouvez pas ? Elle peut tout aussi bien mourir demain qu’après-demain, si ça se trouve.

— Ce n’est pas faux, approuva Gérald. D’un autre côté, elle affiche trois cent quatre-vingt-dix ans au compteur là où les prophétesses ont une espérance de vie de deux cents ans en moyenne, alors… je dirais qu’elle est plutôt bien conservée, en fait. À nous de faire en sorte que le prochain élu survive jusqu’à l’éclosion de ses pouvoirs et qu’il parvienne à trouver la remplaçante de la prophétesse. Ça n’arrive qu’une fois tous les deux siècles et la prochaine fois, c’est dans dix ans. Autant dire que c’est demain et que nous avons tout juste le temps de nous y préparer.

— Est-ce bien le moment et le lieu de parler de tout ça ? leur demanda Naphta, l’air inquiet. Nous ne sommes pas encore tirés d’affaire, loin de là. »

Les deux autres approuvèrent du chef. Sur les deux cents derniers mètres les séparant encore des remparts, ils durent cependant redoubler de prudence pour éviter de se faire repérer par les sentinelles hommes-brouillards. À plusieurs reprises, ils durent s’immerger totalement dans l’eau stagnante pour échapper à la vigilance des affidés du sinistre nécromant Guillaume de Lone.

C’est dans cette position, alors qu’ils se trouvaient en contrebas d’une sente menant aux douves du château, que le Seigneur de Lone apparut sur la plaine, à quelque distance. Il avait revêtu sa longue robe verte frappée du blason de l’école de magie nécromante de Gaash — un dragon rampant, surmonté d’un crâne ricanant — et il haranguait ses troupes. Sa voix portait loin et Jack parvint à comprendre le sens général de son discours : après en avoir fait le siège ces trois dernières semaines, il s’apprêtait à tenter de forcer l’entrée principale. Il semblait tout ignorer des défenses protégeant les lieux.

« Ou alors, il sait comment les déjouer, murmura Naphta. Si c’est le cas, nous devons faire vite. »

Un grondement sourd les fit se retourner : une goule remontait le cours de la rivière et leur fonçait dessus.

« Tu as ta réponse, Gérald, lui dit Jack. Ces pourritures ne craignent pas plus l’eau d’une rivière que la boue des marais. On a juste eu la chance de sortir de leur champ de vision, tout à l’heure. »

Ils se relevèrent en hâte et coururent en direction des douves du château, courbés en avant pour éviter de se faire repérer. Naphta avait bien essayé de relancer son sortilège d’invisibilité, mais elle avait échoué. « Le Nécromant doit avoir disposé des contre-sorts dans les environs. Je pourrais les briser sans difficulté, mais dans ce cas ce ne serait plus la peine d’essayer de jouer la carte de la discrétion. Et si ça se trouve, de Lone est capable de percer mon sortilège », avait-elle tenté d’expliquer à ses compagnons incrédules.

Ils n’avaient pas fait dix mètres qu’un long cri guttural s’éleva dans les airs. Ils étaient repérés !

Au temps pour notre espoir d’infiltration en douceur, songea Gérald, désabusé.

Aussitôt, plusieurs hommes-brouillard sautèrent à cheval et se dirigèrent à bride abattue sur les intrus. Ceux-ci redoublèrent d’efforts pour distancer leurs poursuivants, qui tentèrent de leur couper la route : il s’en fallut d’ailleurs d’un cheveu qu’ils n’y parviennent. Au dernier moment, ils se faufilèrent sous le ventre des montures de leurs ennemis. La seconde d’après, Naphta, Jack et Gérald plongèrent dans l’eau glaciale des douves du château. Lorsqu’ils crevèrent la surface, une vingtaine de mètres plus loin, ce fut pour se rendre compte que les hommes-brouillards étaient incapables de les suivre. Dès que l’un d’eux essayait de s’approcher des douves, il reculait avec des signes évidents de souffrance.

La goule, elle, avait disparu.

Cependant, lorsque les soldats du seigneur de Lone sortirent leurs arcs, les envoyés de la prophétesse cessèrent de chercher où la créature immortelle avait pu se dissimuler : ils plongèrent à nouveau.

« Un passage immergé permet d’accéder aux souterrains du château », leur avait dit Luna. Il ne restait plus qu’à espérer qu’ils le trouveraient avant de manquer d’air…

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« Mon seigneur, ils nous ont échappé, déclara le capitaine Duncan. Nous avons tenté de les suivre, mais la douleur… était trop forte. Nous leur avons envoyé une volée de flèches, mais je doute qu’ils aient été touchés.

— Savez-vous au moins de qui il s’agissait ?

— Il y avait une magicienne parmi eux, ainsi qu’un homme ressemblant à un elfe. La taille du troisième me fait dire qu’il s’agissait d’un demi-homme des rocailles. Peut-être un nain des monts Galgoths ? »

De Lone fixa le capitaine de sa garde personnelle au fond des yeux. Du moins semblait-il sincère. Malheureusement, cela remettait ses plans en cause. Si des envoyés de la prophétesse avaient pu pénétrer dans le château, il était plus que temps qu’il le prenne d’assaut. D’un autre côté, il restait important de s’assurer que toutes les protections magiques entourant la place forte étaient bien tombées. Le fait que Duncan n’ait pas pu s’approcher des douves n’était pas pour lui redonner confiance.

J’aurais juré avoir détruit le dernier des sortilèges de cette maudite Luna, ce matin même ! Il va bien falloir que je recommence à zéro. Mais ils ne perdent rien pour attendre. Ils devront ressortir de là, un jour. J’ai tout mon temps, moi…

Pendant que de Lone ruminait ses sombres pensées, l’officier Duncan patienta, tout en craignant pour sa vie. Pourtant, de Lone le congédia d’une main distraite avant de regagner sa tente. Après ces quelques minutes passées à motiver ses troupes en vue d’une attaque en règle, la nouvelle de cette intrusion l’ennuyait profondément. Mais avant tout, il lui fallait s’assurer que les rats de la prophétesse ne disposent pas d’une issue de secours.

Sinon, ils risquaient de lui échapper, une fois de plus…

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« Punaise, j’ai bien cru qu’on allait tous crever, là-dessous. »

Jack fixait la trappe dont ils venaient de s’extirper. Ils avaient nagé jusqu’aux limites de leur souffle avant de trouver enfin la porte de sortie dont leur avait parlé Luna. Et pendant tout ce temps, ils étaient restés à l’affut du moindre mouvement suspect indiquant la présence d’une goule, ou de toute autre créature susceptible de hanter les douves d’un château en ruines. À un moment, Jack avait remarqué un soudain assombrissement de l’eau autour d’eux, mais l’impression avait été si fugace qu’il s’était contenté de battre plus vite des jambes. Une fois parvenu à la surface, il n’avait pas cru bon de le mentionner à ses compagnons.

J’ai dû rêver, se dit-il, plus pour se rassurer que pour toute autre raison.

Et puis, ils avaient tous constaté que le baiser de la prophétesse était à nouveau visible sur leurs fronts, sous la forme d’une étoile brillante.

« Je pense que ça signifie que le château nous a reconnus comme des invités et qu’il nous autorise à rester, suggéra Naphta.

— Tu veux dire que sinon, nous serions déjà morts, c’est ça ? »

Jack ne semblait pas ravi à cette idée. Lorsqu’il avait été convoqué à Panarge, sur ordre de Luna en personne, il s’était senti flatté que quelqu’un d’aussi influent daigne remarquer son existence. Lui qui avait subi, son enfance durant, les quolibets de ses camarades d’étude à cause de sa petite taille, avait vu cela comme un formidable pied de nez contre le destin que lui annoncé chacun de ses professeurs, année après année : « Jamais l’armée ne voudra de vous, Torgrain. Vous êtes trop petit ! »

« Je commence à en avoir marre qu’on parle sans arrêt de ma mort, par ici, grommela Jack en sortant de ses rêveries.

— Pour l’instant, nous sommes en vie, c’est tout ce qui compte », répondit Gérald d’une voix calme.

Jack aurait aimé être aussi confiant que l’elfe.

« Vous entendez ça ? » leur demanda Naphta.

Ils se turent. Un grondement sourd enflait, en provenance de sous leurs pieds. Un geyser jaillit de la trappe qu’ils venaient d’emprunter.

« L’eau monte ! » s’écria Jack, qui en avait déjà jusqu’aux genoux.

Ils s’entreregardèrent une seconde puis se retournèrent vers l’escalier le plus proche. Ils foncèrent dans sa direction, dans le plus grand désordre. Lorsqu’ils l’atteignirent enfin, Jack faillit être entraîné en arrière par un soudain reflux. Naphta se concentra et le retint par magie avant qu’il ne soit emporté comme un vulgaire fétu de paille. Puis elle le projeta en haut des marches et il monta à l’étage supérieur. L’eau continuant de leur lécher les pieds, ils progressèrent encore un peu plus vers le haut, gravissant cette fois une simple échelle en bois qui leur permit de déboucher dans une vaste cave à vin. S’y trouvaient également d’énormes fûts de bières sur lesquels Jack loucha avec envie. Gérald dut lui donner une tape sur l’arrière du casque pour le faire revenir à plus de circonspection.

« Ce n’est pas franchement le moment, mon grand. L’eau continue de monter.

— Tu sais d’puis quand on m’a pas appelé mon grand ?, releva Jack en grondant.

— Non, on ne sait pas, et on s’en fout. Alors maintenant, tu te calmes et tu viens avec nous ! » s’écria Naphta en le menaçant de son bâton.

Une série de craquements secs retentirent dans les sous-sols : sous la pression de l’eau, le plancher risquait de s’effondrer sous les pieds des trois envoyés. Grommelant, Jack finit par entendre raison et ils gravirent un nouvel escalier, en colimaçon cette fois. La salle à laquelle il menait était au dessus du niveau des douves. Ils purent le vérifier en se penchant par l’une des fenêtres qui en ornaient le mur ouest. Une petite flaque s’étendait pourtant déjà dans la pièce, mais le raz de marée semblait avoir perdu de sa puissance.

« Nous sommes assez haut, je crois », dit Naphta en frissonnant.

Quelque chose dans l’air lui parut lugubre, porteur de mort. Une magie négative avait envahi les lieux depuis longtemps et avait fait sien le château de la prophétesse, sans pour autant parvenir à briser les sceaux de protection que celle-ci avait placées un peu partout.

« Nous allons devoir nous monter prudents. Une ombre plane dans les parages. J’espère qu’elle n’y circule pas librement, ajouta Naphta.

— Bon, rapp’lez-moi ce qu’on est venu chercher ici, au fait ? »

Gérald prit un air ennuyé et Naphta se plaqua une main sur le visage.

« Non, mais je rêve ? Tu dormais quand Luna nous a parlé, ou quoi ? Remarque, tu faisais une telle tête de poisson mort que ça ne m’étonnerait même pas !

— J’étais aveuglé par sa beauté… cadavérique.

— Moi, j’ai su voir au-delà des apparences, trancha Naphta. Son âme est belle et elle lutte pour nous sauver tous. Ce n’est pas de sa faute si elle a dû attendre si longtemps sa remplaçante ! J’aimerais voir ta tête, si tu avais son âge.

— J’imagine très bien ma face trouée par les vers. Mais moi, je s’rais au fond d’un tombeau ! Pas coincé dans une bulle d’eau pour mieux montrer mon squelette à tous mes visiteurs.

— Elle n’apparaît qu’aux yeux des élus et des protecteurs, ce que nous sommes censés être. Enfin, c’est mon cas, mais quand je t’écoute parler, je me pose des questions à ton sujet. »

Gérald s’interposa entre les deux belligérants, sans pour autant parvenir à les calmer. Il dut crier plus fort qu’eux pour les forcer à se taire.

« Nous cherchons la boussole d’orichalque, voilà ce que nous sommes venus trouver ici !

— Haaaa, hé bien voilà, y suffisait d’le dire ! C’est quand même pas si compliqué, quoi ! »

Naphta commença à incanter et une boule de feu surgit entre ses doigts, mais Gérald lui referma la main et le sortilège s’évanouit comme il était venu.

« Garde tes pouvoirs pour les ennemis qui rodent, ou pour les hommes-brouillards »

Elle acquiesça, la gorge soudain nouée. Plus personne n’avait osé la toucher ainsi depuis la mort de son père. Elle détourna le regard, mais Gérald eut le temps de voir la douleur au fond des yeux de la jeune femme.

« Sais-tu où trouver cette boussole, Napthalina ?

— Bien sûr que je le sais. La prophétesse m’a donné ce don, répondit Naphta en reniflant.

— Et pourquoi pas à moi ? s’insurgea Jack.

— Parce que j’ai plus de magie dans mon petit doigt que toi dans tout ton corps, abruti. Maintenant, suivez-moi et cessez de faire un tel vacarme », trancha Naphta d’une voix aigre.

Le nain n’insista pas.

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Gérald laissa errer son regard autour de lui tandis qu’ils empruntaient une série de couloirs sombres. Seule la lumière du bâton de Naphta leur permettait de se diriger et l’atmosphère devenait de plus en plus étouffante à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les entrailles du donjon principal. Ici, ils étaient un peu plus loin des douves et l’eau n’était pas montée. Pour autant, les murs étaient dans un état de délabrement avancé et il était étonnant que les plafonds ne se soient pas écroulés depuis longtemps, tant les poutres les soutenant paraissaient vermoulues. Des craquements sinistres retentissaient à chaque pas que faisaient les envoyés de Luna, qui essayaient de se faire aussi légers que possible.

« Je ne pensais pas que cette forteresse serait devenue une telle ruine. On dirait qu’elle ne tient en un seul morceau que par la grâce des toiles d’araignée, murmura l’elfe.

— À quoi tu t’attendais ? Ça fait près de deux siècles qu’elle est inoccupée. Et la présence des vaisseaux des étrangers a toujours fait écran aux pouvoirs de la prophétesse. C’est déjà étonnant qu’elle soit parvenue à en interdire l’accès aux pilleurs de tous poils, aussi longtemps.

— Tu as raison, Naphta, bien sûr, mais…

— Taisez-vous, à présent. Je sens que nous approchons de notre but. »

Naphta désigna une porte, perdue au bout du couloir. Ses gonds manquaient à l’appel et le bois avait gonflé, l’empêchant de pivoter. Ils durent pousser dessus de toutes leurs forces pour la faire chuter à l’intérieur de la pièce. De l’autre côté, un homme en armure couvert de rouille leur tournait le dos. Il se tenait droit, l’allure fière. Il semblait surveiller un tombeau, sur lequel une série de runes magiques étaient profondément gravées. Malheureusement, ils étaient incapables d’en déchiffrer le message.

De son côté, Gérald reconnut néanmoins le blason que l’inconnu arborait sur sa cape : le lion rampant, couché sur une épée, avait été le symbole de ralliement de l’élu, il y a près de deux siècles. Ils le contournèrent, sur leurs gardes. La visière du casque du chevalier était relevée et sur son front s’étalait la marque de la prophétesse. À son cou pendait une boite dorée, dont émanait une douce magie positive. Gérald n’en croyait pas ses yeux.

« Vous croyez que c’est le précédent élu ? Il ne serait donc pas mort ?

— En tout cas, y bouge plus trop, si c’est l’cas », répliqua Jack en s’approchant du guerrier.

Lorsqu’il le toucha, les paupières de l’élu s’ouvrirent. Une lueur démente y transparaissait et les traits de l’homme se tordirent, comme sous le coup d’une atroce souffrance.

« Vous êtes revenus. Mais je vous empêcherai d’obtenir l’artefact, maudits démons !

— Merde, il est devenu fou, ou quoi ? »

Jack ne dut son salut qu’à un bond sur le côté. L’épée à deux mains du guerrier s’était abattue sur lui, défonçant le plancher là où il s’était tenu une seconde plus tôt. Il para l’attaque suivante avec la garde de sa hache à double lame, mais l’onde de choc lui fit vibrer les os des bras et le força à lâcher son arme. Gérald décocha un trait sur l’élu, mais il ricocha sur son casque. Le seul effet fut que le chevalier reporta aussitôt son attention sur l’elfe, se précipitant sur lui en faisant de grands moulinets avec son battoir. L’arc de Gérald n’y résista pas et il se retrouva avec deux morceaux de bois inutiles entre les mains. Il les jeta au sol pour se saisir de sa dague. Comparant son arme à la taille de l’épée de son adversaire, il se sentit ridicule.

« Tu n’es pas de taille, moucheron. Affronte-moi et meurs ! »

La voix du guerrier était creuse et éraillée. Il se jeta sur Gérald, mais au dernier instant, il fut bousculé par une puissante déflagration. Naphta lui avait lancé une boule de feu dans le dos. Il resta pourtant debout, ne chancelant qu’à peine. La magicienne vit rouge et elle redoubla d’efforts, produisant un tourbillon gelé qui fit claquer des dents à Jack et Gérald, toujours sans le moindre effet sur l’élu. Celui-ci fit à nouveau tourner son épée entre ses mains et les mouvements de la lame aspirèrent la magie de Naphta avant de la lui renvoyer. Elle s’écarta de la trajectoire, mais l’explosion la souleva comme une branche morte et elle s’assomma à moitié en percutant un mur.

L’élu s’apprêta à embrocher la jeune femme, mais Jack lui asséna un coup de hache par-derrière, usant de toutes ses forces. Mais l’armure résista et l’autre mit seulement un genou à terre avant de se retourner et d’attraper Jack par le cou. Il commença à serrer et des ombres recouvrirent le champ de vision du nain, lorsqu’une voix douce et chaleureuse lui envahit la tête. Se servant de son esprit comme d’un pont, la prophétesse venait de toucher celui de son ancien élu. Elle essaya de le raisonner, mais rien n’y fit. Le chevalier s’obstina à tenter de tuer Jack. Le symbole de Luna était toujours sur son front et il le protégeait des atteintes des pièges mortels du château, mais le lien qu’il avait eu avec Luna était rompu depuis longtemps et il ne la reconnut pas.

Alors, elle n’eut d’autre recours que de se concentrer et d’user un peu plus des maigres pouvoirs qu’il lui restait. Ses traits s’affaissèrent un peu plus, dans sa cité de Panarge, mais en un instant, elle parvint à annihiler l’esprit de l’élu. Celui-ci s’écroula, face contre terre, et ne bougea plus.

Gérald se releva péniblement, s’approcha du guerrier, imité par Jack. Naphta était déjà à pied d’œuvre : elle lui enleva rapidement son collier et ouvrit la boite, révélant une boussole aux yeux de ses compagnons. Elle s’en saisit, la faisant disparaître par magie.

« Bon, et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? interrogea Naphta.

— Ben, on s’barre. Ça m’paraît clair, non ?

— Par où tu comptes fuir ce château, gros bêta ? Par les douves, comme à l’aller ? Tu peux oublier, ça m’étonnerait que le niveau de l’eau ait baissé, en si peu de temps. Nous sommes coincés comme des rats. La seule autre issue, c’est la porte principale.

— Celle du pont-levis ? »

Gérald était atterré. Jamais ils ne pourraient échapper à la vigilance des troupes du Seigneur de Lone en passant par cette voie.

« Bon, si on a pas l’choix, qu’est-ce qu’on attend ? »

Naphta hocha la tête. Pour une fois, elle était d’accord avec Jack. De plus, elle ne souhaitait pas rester une minute de plus dans cette pièce. Le cadavre de l’élu était redevenu poussière quelques secondes après sa mort, et ce n’était pas une vision rassurante. En outre, le tombeau paraissait ébréché et les dieux seuls savaient ce qu’il pouvait contenir. Mieux valait ne pas moisir ici. Ils tentèrent de relever la porte derrière eux, sans pour autant parvenir à la caler complètement. Ils ne virent pas, dans leur dos, la pierre tombale achever de se désagréger et une forme sombre en sortir avec lenteur.

#

« Tu veux qu’on passe par en bas ? Tu es devenue folle ? »

Gérald n’en revenait pas. De là où ils se trouvaient, ils avaient une vue dégagée de la cour intérieure du château, en contrebas de leur position. La fleur de Tiara, détruite par les étrangers, les anciens envahisseurs, en occupait le centre. Ses pétales, hauts de deux mètres, avaient noirci et s’étaient recroquevillés sur les côtés. Gérald tenta, mais en vain, de faire coïncider cette image avec celle de la fleur ayant donné naissance à Luna et qui resplendissait toujours, à Panarge.

« Je nous ferai descendre par lévitation. Nous ne sommes qu’à cinq mètres de hauteur et dans ce sens, c’est quand même plus facile. Tenez-vous prêts ».

Naphta se concentra et à l’aide de sa magie, s’empara avec fermeté de Gérald. Lorsqu’il fut tout en bas, elle procéda de même avec Jack. Elle s’apprêtait à descendre à son tour, mais elle sentit une présence maléfique fondre sur elle. Prise de panique, elle sauta dans le vide sans même songer à lancer le moindre sortilège. L’ombre, qui venait de tenter de s’infiltrer en elle, dut se rétracter pour empêcher son corps de se déchirer. Elle frémit intérieurement. Le peu qu’elle avait pu goûter de cette étrange créature lui avait paru exquis…

Plus bas, c’est un réflexe inespéré de Gérald qui évita à Naphta de s’écraser au sol. Il ploya sous le poids de la jeune femme, mais tint bon malgré la douleur qu’il sentit exploser dans sa colonne vertébrale. Il ouvrit la bouche pour faire la morale à la magicienne, mais le regard angoissé qu’elle lui lança lui cloua le bec.

« Il faut qu’on se barre. Tout de suite ! » s’écria Naphta en se tortillant entre les bras de Gérald jusqu’à ce qu’il pense à la laisser toucher terre.

« Moi je veux bien, répondit Jack. Mais je ne crois pas que ces gars là nous laisseront passer sans réagir ».

Face à eux, juste devant la porte menant au pont-levis, se dressaient trois goules. Elles se tournèrent vers les nouveaux venus en grondant. Jack se retournait vers Naphta pour lui demander de trouver un autre chemin, quand il perçut du coin de l’œil la présence de l’ombre. Il pâlit, se saisit de deux haches, poussa un cri de guerre et s’élança contre les monstres immortels. Il décapita la première qui tenta de lui barrer la route et coupa en deux la seconde, au niveau du bassin. La troisième se retrouva paralysée par une épaisse gangue de gel. Une quatrième créature surgit des ténèbres environnant le portail principal, mais Naphta généra une bourrasque qui expédia la goule dans les douves, cinq mètres plus bas.

Ils purent enfin franchir la herse menant au pont-levis, talonnés par de nouvelles goules, toujours plus nombreuses. Mais soudain, l’armée du Seigneur de Lone se dressa devant eux. Ils freinèrent sec pour ne pas s’empaler sur les lances pointées dans leur direction et une dizaine de soldats tendirent la corde de leur arc pour viser les envoyés de la prophétesse de la pointe de leur flèche. Inexplicablement, les goules stoppèrent aussi leur course et restèrent à trois mètres de Naphta, qui était en retrait de Jack et de Gérald.

Guillaume de Lone s’avança alors et ses troupes s’écartèrent sur son passage. Gérald faillit se sentir mal tant l’aura de puissance qui exsudait du maître nécromant était étouffante.

« Nous nous rencontrons enfin. Je me demandais qui Luna allait bien pouvoir envoyer, cette fois-ci. J’avoue être un peu déçu. Vous paraissez si jeunes.

— Nous pourrions vous donner du fil à retordre, pourtant, alors mesurez vos paroles ! »

Malgré son ton bravache, Naphta n’en menait pas large. Elle transpirait à grosses gouttes et jetait de fréquents coups d’œil en arrière. L’ombre se tenait là, en retrait, près de la herse. Quelque chose semblait la retenir à l’intérieur du château.

Qu’est-ce qui peut bien l’empêcher de fondre sur nous ? Ce n’est pourtant pas l’envie qui lui en manque, songea Naphta.

« Je sens que vous avez récupéré la boussole, contrairement à tous ceux qui vous ont précédé, continua de Lone. Donnez-la-moi ! »

L’ordre avait été donné sur un ton si péremptoire que Naphta sortit aussitôt l’artefact, contre sa volonté. Elle le tendit devant elle d’une main tremblante et, sous le regard effaré de Jack et de Gérald, s’avança pas à pas en direction du nécromant. Ce n’est que lorsqu’elle fut à moins d’un mètre de lui qu’elle sembla se réveiller. Saisi d’une soudaine impatience, de Lone avait cillé et levé le bras pour attraper la boussole, brisant ainsi l’emprise mentale qu’il avait sur la magicienne. Celle-ci recula aussitôt et, avant que le nécromant ne puisse la prendre à nouveau sous son pouvoir, elle activa les protections de l’artefact.

Celui-ci émit une note de musique d’une pureté presque insupportable. Dans toute la plaine des épées, les hommes-brouillards tombèrent à genoux en se bouchant les oreilles. De Lone lui-même vacilla. Et tout à coup, un gigantesque craquement retentit derrière Jack. Le château, qui avait tenu bon jusque-là, commença à se lézarder puis à s’effondrer sur lui-même. Ses sortilèges de défense venaient d’être soufflés par la boussole et le poids des ans était libre de faire son office.

L’ombre, enfin délivrée, se précipita sur la plus puissante source de magie qu’il put trouver et qui n’était autre que Guillaume de Lone. Dans le même temps, des dizaines d’ombres, plus petites, se frayèrent un chemin à travers les décombres de la forteresse pour fondre sur les hommes-brouillards. Ils absorbèrent leurs âmes et volèrent leurs corps à l’issue d’un bref combat. Le seigneur de Lone, quant à lui, lutta avec l’énergie du désespoir pour conserver le contrôle de son esprit. Mais les griffes du démombre lui lacérèrent les pensées, faisant ressurgir de son passé les images les plus sombres et le conduisant aux portes de la démence. Lorsqu’il n’y tint plus, c’est lui-même qui offrit son âme à l’ombre, qui la dévora dans un hurlement de joie sauvage.

#

Jack, Naphta et Gérald étaient déjà loin lorsqu’ils entendirent le cri d’agonie du Seigneur de Lone. Bientôt, ils retrouvèrent leurs montures, qu’ils avaient attachées à un arbre à plusieurs kilomètres de distance. Tout au long de leur trajet de retour, ils ne prononcèrent pas la moindre parole. Ils chevauchèrent à bride abattue jusqu’à Gassena, la capitale du Moyen-Gandar. De là, ils empruntèrent un bateau volant qui les mena au palais de Panarge. La prophétesse les y reçut en grande pompe. Mais lorsque Naphta s’avança vers elle et lui montra l’artefact, un voile recouvrit le regard de Luna. Car un danger mortel venait d’être lâché sur le monde et la victoire de ce jour en prenait soudain un goût amer…

 

FIN

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4 thoughts on “Sous le regard torve de la lune bleue — À l’ombre de la boussole… , par Pascal Bléval

  1. Je ne sais pas si c’est volontaire, mais, étant une grande habituée de jeu de rôle, cela m’a fait penser à mes parties.
    Le texte est rythmé, c’est une belle aventure de fantasy. J’ai un peu tiqué au mot « football » mais après réflexion, rien ne les empêche de connaître !

  2. Anaïs: merci d’avoir lu mon texte ainsi que pour ton commentaire ! 🙂

    Je suis ravi que le texte t’ai tenu en haleine, et désolé que la fin ne soit pas assez « conclusive ». Je me suis laissé emporter par l’histoire et malheureusement, je me suis retrouvé un peu à court de temps sur la fin… D’où le soucis dont tu fais part, hélas…

  3. Violette: merci infiniment d’avoir lu mon texte ! Ton retour me fait très plaisir, qui plus est. 🙂

    j’ai pas mal pratiqué le jdr, mais plutôt sur PC. Je n’ai que quelques parties d’AD&D à mon actif, mais j’ai beaucoup apprécié l’expérience. J’essaye toujours de rythmer mes intrigues au maximum et je vois que le résultat est probant, aussi bien à tes yeux qu’à ceux d’Anaïs.

    Pour ce qui est de l’invasion du « football », je ne sais pas si tu connais ce jeux GameWorkshop, mais j’avais en tête « Bloodbowl », un jeu de football américain basé sur l’univers de Warhammer. Elfes, nains, orques, etc. se tapent gaiement dessus pour porter une balle (en fait, un cochon vivant) derrière la ligne adverse. 🙂

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