89.5 ferme ses portes, par Ar-Nomad

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Ma MM69 s’ébrouait. Incroyable ! Elle ne m’avait jamais fait un truc pareil. Elle se mit à cahoter, puis sangloter. Clairement, sur la fin, elle couina dans un dernier râle. Cette fois, il semblait qu’elle me faisait le coup de la panne pour de bon. Je pestai contre ma vieille maîtresse mais j’eus la présence d’esprit de me garer sur le bas côté. Le quartier sud d’Union Town n’avait jamais eu bonne réputation. La rue déserte en témoignait et n’avait rien de rassurant. Les courants d’air s’engouffraient sauvagement par l’ouest et balayaient par saccades frénétiques le pavé craquelé. Le vent charriait les pages délavées de journaux qui, parfois, pour d’étranges raisons, erraient un temps pour se mettre à virevolter en frôlant les façades effritées des immeubles.

Je vérifiai que mon Peacemaker 45 était bien à sa place. Rassuré, je sortis de la caisse. J’ouvris le capot, comme pour me donner bonne conscience, car j’étais aussi efficace en mécanique qu’un politicien devant le chômage. Mais bon, des fois que la panne me saute aux yeux. Trop compliqué ! Il y avait plein d’objets et de trucs qui devaient servir à quelque chose, sans compter les machins qui passaient par dessous les bidules. Dépité, j’allais claquer le capot histoire de calmer ma joie, mais me ravisai. Mieux valait me faire discret dans le coin. Je jetai un œil à droite. Pas âme qui vive. À gauche. Pas de macchabées non plus. Ça c’était rassurant. Encore que, tout le monde s’accordait à dire que la place d’une viande avariée était dans un cercueil confortable. Mais on portait tous une part de responsabilité dans cette résurgence de zombies. Dire qu’à un siècle de là, les gens se maquillaient en morts-vivants et paradaient dans les rues ! C’en était presque risible, car aujourd’hui, cette peste était loin d’être une fiction, si bien qu’il fallait boucler des quartiers entiers.

Il était tard, même pour les dealers et autres créatures prêtes à dépouiller le badaud que j’étais. Et puis il faisait froid. Je décidai de rentrer dans ma voiture. Je mis la radio pour tuer le temps. Étrange ! Je tournai la molette en bronze de la recherche de stations. La bande FM était silencieuse. Pas même un grésillement ou un chuintement signifiant qu’une radio était sur le point d’être captée. Rien ! Nada ! Zéro zéro point zéro FM. J’arrivai presque à la butée quand j’entendis enfin quelque chose… Pas de la musique, non. Ça marmonnait. J’affinai le réglage. Ah, soulagement ! Enfin de la musique ! Un bon vieux blues du 20è siècle. Yes ! Je tapotais machinalement sur le volant au rythme de la batterie. À l’inverse de celle de ma MM69, celle-là fonctionnait du tonnerre. L’animateur prit la parole. Je n’écoutais pas vraiment, mais sa voix légèrement éraillée était toutefois empreinte d’une certaine suavité presque hypnotique. Il annonça la chanson suivante. J’entendis nettement le cliquetis d’un briquet, suivi d’un souffle dans le micro.

« Celle-là, soupira la voix, elle est pour toi, voyageur égaré dans la nuit du quartier sud. »

Le gars ne manquait d’à-propos et je souris à son humour involontaire. J’écoutai distraitement son boogie sorti de derrière les fagots. Je n’arrivais pas à me décider à laisser ma MM69. Un coup à se la faire désosser dans la nuit, c’était certain. Je ne voulais pas courir ce risque. Le boogie passa rapidement. L’animateur reprit la parole.

«  Étranger en terre étrangère, j’espère que ce boogie t’a plu, mais à ta place, je jetterais un coup d’œil dans le rétro. »

Sa phrase me parvint en écho, avec un temps de retard. Je ne compris pas tout de suite, mais je me surpris à regarder dans mon rétroviseur. Il y avait au moins une dizaine de loqueteux trainant la patte à l’autre bout de la rue. Mon rythme cardiaque s’accéléra. Il ne manquait plus que ça. J’essayai de démarrer ma MM69. Une fois. Sans succès. Deux fois. Toujours rien. Trois fois. J’étais dans un nanar de série Z. Les cadavres semblaient presser le pas. Je sortis mon Peacemaker 45 en me disant qu’ils étaient trop nombreux. C’était pour le moins mal engagé.

« Étranger, reprit la voix assurée du type de la radio, si le cœur t’en dit, tu peux toujours venir boire un verre à la station. Nous parlerons musique. Nos locaux sont à ta gauche. Il te suffit de traverser la rue. Ne tarde pas trop, car j’ai l’impression que les macs vont se repaitre de ta carcasse. »

Cette fois, aucun doute. C’était bien à moi qu’il parlait. J’examinai la façade noircie par la nuit glauque et les années perdues. Était-ce seulement la bonne allée ? Je vis soudain le bout rouge d’une cigarette tomber d’une fenêtre. Il fallait se décider. Je pris les clés de la voiture et fonçai en direction du porche du vieil immeuble. J’avalai les marches jusqu’au deuxième étage. Là, aucun doute. Sur la porte de gauche : Radio 89.5 FM. J’ouvris la porte sans plus attendre et refermai immédiatement, l’oreille collée sur la porte, perturbée par mon rythme cardiaque élevé qui tapait dans mes oreilles. Pas un bruit hormis ma respiration trop bruyante qui aurait pu me trahir. Je finis par examiner les lieux ; je n’osai allumer. La clarté de la lune permettait quand même de me faire une idée.

Mais quelque chose ne collait pas. Les lieux sentaient atrocement le renfermé. Mon entrée avait soulevé beaucoup de poussière. Je la sentais me chatouiller les naseaux et je dus faire un effort considérable pour ne pas éternuer. Les toiles d’araignée étaient légion et épaisses comme de la corde de chanvre. Et puis, les lieux sentaient le tabac… froid. Or, la voix du type derrière le micro était celle d’un fumeur, j’en étais sûr. Mais surtout, il ne semblait pas y avoir âme qui vive ici.

J’observai plus précisément les lieux. Une table ronde jonchée de papiers, quelques chaises dépareillées, quatre micros et ce qui ressemblait une table de mixage customisée avec des potentiomètres en laiton. Ça sentait l’amateur au plein sens du terme. Du bricolage de haute voltige confinant à l’art. Les murs croulaient littéralement sous le poids des disques et il y avait au moins autant de vinyles que de compacts. Ça et là, des articles de journaux avaient été encadrés. La poubelle débordait de bouteilles de bière.

J’attrapai une chaise pour bloquer la porte d’entrée au cas où les macs auraient une petite faim. Mes chaussures laissèrent des traces épaisses sur le plancher vermoulu et je fis abstraction des toiles d’araignée qui couvraient maintenant mes vêtements. J’allai jusqu’à vérifier sous la table. Aucun doute maintenant : il n’y avait personne. Je jetai un œil sur les papiers qui me firent l’effet d’un papyrus sur le point de tomber en poussière. Des listes de chansons, des notes sur des groupes et autres chanteurs mais également beaucoup d’articles de presse. Je parcourus celui qui était en pleine page et semblait avoir été à la une.

Le son du silence : 89.5 FM ferme ses portes 

La dernière radio libre de Union Town cessera d’émettre demain. Ainsi en ont décidé les autorités de la ville, soutenues en cela par l’arrêt de la cour suprême sur l’interdiction de diffuser à grande échelle sans contrôle. En effet, l’arrêt Union Town vs 89.5 FM stipule qu’une radio libre est contraire à la liberté d’expression et donc au premier amendement dans la mesure où la radio permet de donner un avis qui peut être entendu par des gens qui écoutent la radio par inadvertance. Dans ce cas, leurs droits sont irrémédiablement violés car en tant qu’individu faisant partie d’une collectivité, ils ont le droit de ne pas écouter ce qu’une entité comme une station de radio peut leur imposer. Par ailleurs, l’on sait que 89.5 FM a pour slogan « libre, impertinente, sauvage », raccourci en L.I.S. pour les habitués. C’est cette impertinence qui conduisit le maire de Union Town à interdire cette radio afin de donner aux citoyens de notre bonne ville ce qu’ils ont vraiment envie d’entendre.

Tout avait commencé par le refus de 89.5 FM d’insérer des publicités au milieu des chansons, ce qui avait soulevé l’indignation des banques et de la bourse d’Union Town, on s’en souvient, puisque les salaires avaient été bloqués pendant un mois et les distributeurs de billets avaient été fermés…

Je n’en revenais pas. Cet article avait plus d’un siècle et datait d’avant le Nouvel Ordre Mondial. Avant les zombies. Avant le nuage de vers. C’était donc vrai : une telle époque avait existé. J’avais du mal à le croire. Je restai assis un moment, hébété, les mains crispées sur la page du journal.

Je n’entendis pas les premiers coups à la porte. Idiot ! J’avais perdu la notion du temps. J’allais finir becqueté par des charognes. J’avais mille fois écrit ce scénario. La dernière balle serait pour moi, c’était prévu, mais ça ne me faisait pas plaisir pour autant. Je me précipitai à la fenêtre. Plus bas dans la rue, un type rôdait autour de ma MM69. J’enrageai. La fin la plus débile qui soit, et en plus, je me faisais torpiller ma caisse ! Les macs tambourinaient sur la vieille porte. Aucun sens du rythme, c’était clair. Je n’hésitai pas longtemps. Je m’assurai qu’aucun décervelé n’attendait en bas. J’ouvris la fenêtre, pris mon élan et sautai sur le toit d’une voiture juste avant que la porte ne cède sous les coups des zombies. Pas discret, certes, mais préférable à la fracture. À la fenêtre, un sac de viande semblait me renifler avec son museau décomposé.

Dans la rue, le rôdeur matait ma caisse en allumant une autre cigarette avec le bout de l’autre. Je voulus courir dans sa direction mais il mit la main à sa poche. Craignant qu’il ne dégaine sa pétoire, je me planquai derrière la voiture qui m’avait servi de matelas. Je sortis mon joujou, pris une bonne inspiration et jetai un œil. La voiture était là mais le rôdeur avait disparu. Je me précipitai, les sens en alerte. Personne. J’ouvris la portière. Je fus saisi d’horreur. Le mec avait osé. Il avait fumé dans ma MM69 ! Certains n’ont vraiment aucune limite. Il avait laissé la radio allumée. J’allais l’éteindre, puis me décidai une dernière fois à tenter un démarrage. Et là, ô miracle ! Les douze cylindres en Y, cent décibels à bas régime, se mirent à frissonner. Yes ! Un peu plus loin dans la rue, les zombies sortirent de l’allée. J’enclenchai la première et ne pus m’empêcher de laisser un peu de gomme au démarrage. En plus d’un tag sur le bitume, je gratifiai au passage les macs d’un joli doigt d’honneur. C’était le moins que je puisse faire.

Je sortis au plus vite du quartier sud et pris la direction de la rocade ouest. Je roulai pendant plusieurs heures. Ces furent les premières pâleurs du jour qui m’extirpèrent de mon hypnotisme. Je décidai alors de faire une pause dans la première taverne venue. Je coupai le contact, songeant que peut-être ma charrette ne redémarrerait pas. Je me frottai les yeux. J’étais lessivé. J’avais encore du mal à croire à ce qui m’était arrivé. Sur le siège passager, l’article de journal était bien froissé mais encore lisible. Je le dépliai. À la fin de la chronique de la mort annoncée d’une radio libre, on pouvait lire :

Mécanicien de génie le jour, PP42 dit « le rôdeur » avait pourtant offert de grands moments de radio avec sa nocturne « Boogie Bogey Man ». Le grand méchant loup du boogie n’est plus et avec lui 89.5 FM s’éteint.

FIN

 

 

 

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16 thoughts on “89.5 ferme ses portes, par Ar-Nomad

  1. Ton histoire n’est pas très longue mais elle contient l’essentiel et surtout, elle est assez imprévisible. Toutes mes prédictions se sont avérés fausses.
    Quand à l’univers, il est simple et classique mais efficace. On y entre tout de suite et c’est assez limpide.
    Mention spécial à l’utilisation complètement wtf du premier amendement. C’était assez sarcastique de l’utiliser ainsi et ca m’a bien fait rire.
    En bref : beau texte 🙂

  2. Pas vraiment fan des zombies d’habitude, pourtant ceux-là m’ont plu.

    • Ce commentaire est également pour moi une très bonne nouvelle !
      Merci.

  3. Je déteste les zombies, mais si c’est utilisé comme ça… Jolie nouvelle, avec un bel univers. Et j’ai envie de plus en connaître sur cette radio. (Ou le héros, en espérant qu’il s’en sorte ^^)

  4. Disons que le protagoniste est un peu comme mon pseudo. Il nomadise. D’autres aventures dans son univers par ici en attendant un providentiel éditeur :
    http://www.ladyh-music.com/fiction/

    Merci pour ce retour encourageant !

    Ar-Nomad alias Agent M-

  5. J’ai beaucoup aimé. L’ambiance est bien posée, la fantastique s’invite par touches …et les zombies / macs aussi. Assez classique mais bien écrit. Bravo !

    • Merci. C’est vrai que les zombies ont souvent une tendance à « s’inviter ».

    • Merci pour ce retour. Entre nous, personnellement, je me suis bien amusé en l’écrivant.

  6. j’ai beaucoup aimé ton histoire, très fluide et sympa. de bon passage et agréables car assez inattendu. et on sort un peu du classique zombi

    • Merci d’avoir suivi mon narrateur jusqu’au bout dans cette histoire de lieu déserté. Il se sent du coup moins seul.

  7. Gloups ! J’ai vraiment eu la trouille vers le milieu (bon je suis une âme sensible, faut dire). Bravo pour cette atmosphère effrayante bâtie en deux coups de cuillère à pot !

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