Vert comme du sang, par James Hamlet

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Toute cette histoire a commencé avec un chat. Un chat noir, vraiment tout noir, comme du charbon. Il s’était placé sur la clôture, du côté de notre pavillon. Ma première réaction avait été de m’extasier. Il était si mignon.

― Minou, minou.

Je voulais qu’il vienne près de moi, qu’il se mette à miauler. Mais il ne vint pas. En fait, il ne faisait rien que balancer sa queue et me fixer.

Je réessayai. Une fois, deux fois, trois fois. Je finis par me lasser et tournai les talons quand il se décida enfin à bouger et sauter de l’autre côté. La curiosité fut plus forte que tout et je me mis à le suivre.

Nous n’avions pas vraiment de voisin, il s’agissait en fait de la laverie du temple. Les enfants (comme moi) n’avaient pas vraiment le droit de s’en approcher car ils venaient souvent faire des bêtises. Il est vrai que cet endroit était le plus grand terrain de jeu que je connaissais, ne serait ce que le nombre de cachettes qu’on pouvait y trouver.

Par chance, tout le linge était blanc (ou quasiment) donc je n’aurais pas de mal à le retrouver. Du moins c’est ce que je pensais. Je me mis donc à fouiller prudemment (par peur d’être découverte). Sauf qu’il n’y était pas. Du moins pas à l’intérieur. Et pas en dessous, au niveau des fondations. Il avait tout simplement disparu. Je ne comprenais pas comment cela pouvait être possible. Puis je me rappelais qu’il y avait encore un endroit que je n’avais pas fouillé. C’était le jardin, l’endroit où le linge pendait.

Il était très simple de se cacher là bas ou de jouer aux ombres chinoises. Je me dirigeais donc vers ce lieu quand je heurtai quelque chose. C’était dur, enveloppé dans un linge pas très propre. Et surtout, cela n’avait rien à faire là. J’essayais de le bouger mais c’était lourd. J’ouvris donc prudemment et…

Je restai ébahie par ce que c’était. Je ne savais pas trop quoi faire quand l’on trouve ce genre de chose. Je me mis à réfléchir à tout allure. Qu’est-ce que le grand prêtre nous avait dit à ce sujet ? Ah, oui ! Je pris un voile qui se trouvait là et un chapelet et je me mis à sautiller autour de l’objet. C’était important de faire cela. Je récitais dans ma tête mon cours. Je n’étais pas vraiment une bonne élève, je crois.

De toute manière, j’étais l’une des plus jeunes de l’endroit. J’avais à peine l’âge de raison mais tout le monde murmurait que j’étais bête. Parce que j’avais du mal à comprendre ce que disaient les gens. Et les gens avaient du mal à me comprendre aussi. Si je réussissais correctement à faire cela, ils allaient me féliciter non ?

Que devais-je faire ? Continuer ? Arrêter ? Non, je continuais. Je devais me concentrer pour ne pas faire de fautes.

L’odeur du linge était agréable. C’était celui de la lavande. Il y avait une légère brise qui me soufflait dessus. Ça aussi, c’était agréable.Mes pieds s’envolaient et retombaient délicatement. Je m’appliquai du mieux que je peux. Sauf que quelqu’un vint gâcher ma scène.

― Toi ! Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ? Tu n’as pas le droit de venir ici.

J’essayai de protester mais cela ne marcha pas. Ou alors c’était moi qui devais mal m’exprimer.

― Et puis d’abord, qu’est ce que c’est que ce truc ?

― Mila.

Elle s’arrêta, me regardant bizarrement.

― Tu veux dire que c’est à Mila ?

― Nan, c’est Mila.

Elle ne comprit pas tout de suite (mais en même temps, c’était normal) et fronça les sourcils. Elle devait penser que j’étais bête, elle aussi. Alors elle ouvrit le sac. A l’intérieur, il y avait le cadavre de Mila. La tête se mit à rouler par terre. Tiens, je n’avais pas vu que c’était en morceaux. Remarque, je n’avais vu que le haut.

La domestique lâcha le linge d’un air épouvanté et se mit à crier. Le reste roula également. Tandis qu’elle n’était plus en état de comprendre ce qui se passait, je me mis à fouiller, à la recherche de son bras droit. Je finis par mettre la main dessus et enlevais le bracelet qui s’y trouvait.

Il était très joli, composé de perles de couleurs différentes. J’avais toujours été jalouse. J’aurais tellement voulu avoir le même. Et désormais qu’il était à mon bras, je pouvais le dire… Il m’allait très bien !

#

L’histoire fit beaucoup parler dans la communauté. Il faut dire que c’était la première fois qu’un tel événement se produisait.

Mais déjà, pour pouvoir comprendre, il faudrait faire un récapitulatif des lieux. J’habitais avec ma mère et ma tante dans un pavillon d’un endroit très spécial. En effet, c’était un quartier traditionnel où ne vivaient que les apprenties prêtresses et leur famille. C’était une formation que l’on commençait très jeune. Je ne savais pas à quel âge j’étais arrivée ici par exemple. Mais je savais que ma mère avait aussi suivi ce parcours, tout comme sa grand-mère et la mère de sa grand-mère et ainsi de suite…C’était les femmes qui transmettaient le nom. Une fois qu’elles avaient eu leur diplôme, elles se mariaient généralement à un prêtre ou un fils de prêtresse ou quelqu’autre jeune homme bien élevé. Ensuite seulement pouvaient elle prendre leur place dans la société religieuse.

En somme, c’était un lieu assez clos. Je n’avais jamais vu l’extérieur, pour ma part, ni aucun homme venant de là-bas. Et pourtant ce fait induisait forcément que le coupable était quelqu’un que nous connaissions tous. Enfin, moi, je n’avais pas compris exactement tout. Mais j’avais l’idée principale : aucun étranger n’avait pu pénétrer dans le lieu sacré.

Mila, celle qui avait été tuée, était une de mes camarades. Elle avait huit ans (soit un an de plus que moi) et je ne l’aimais pas vraiment. Comme moi, sa famille formait des prêtresses depuis plusieurs générations et cela la rendait arrogante. Elle passait toujours son temps à faire sa maligne, crânant en montrant ses bijoux que son père lui achetait chaque fois qu’il revenait.En bref, une sale petite peste.

Mais son bracelet était très beau, soit dit en passant.

Cela m’excitait assez, même si j’avais du mal à comprendre ce qu’était la mort. L’idée du meurtrier rodant donnait du suspens à ma vie monotone. Je n’avais aucun amie à cause de mon problème de langage et Maman sortaient souvent jusqu’à tard le soir (hier par exemple). Quand à ma tante, elle me terrifiait et avait de toute manière assez à faire pour ne pas avoir envie de s’occuper de moi. J’étais souvent seule et je m’ennuyais. Là, j’avais enfin une occupation ! J’allais faire la détective et retrouver le coupable.

Et le chat. Aussi, au passage.

Je me mis donc à rassembler tout ce qui pourrait m’aider. J’avais songé à prendre un calepin et un stylo, mais je ne savais pas très bien écrire alors cela ne me servait à rien. De toute manière, j’étais très douée pour mémoriser. Je pris une petite loupe (même si je ne savais pas trop comment je pouvais l’utiliser) et ma trousse de crayons de couleur. Je rangeais le tout dans un petit sac que je passais autour du cou.

Ça y est ! J’étais fin prête.

#

À part moi et le défunt cadavre, il y avait encore quatre autres jeunes filles dans ma « classe ». J’étais certaine que la prochaine serait l’une d’entre elles. Mais aussitôt que je pensais cela, je me mis à douter. Il y avait comme une sorte de malaise. Qu’est ce qui me rendait aussi sûre de moi ? Je ne savais pas, ou je ne savais plus. Il y avait quelque chose qui m’avait mis la puce à l’oreille mais je n’arrivais plus à remettre le doigt dessus. Décidant que, de toute manière, ce n’était pas bien grave, je me remis en route.

Nous n’habitions pas tous au même endroit. Le lieu avait la forme d’un escargot (du moins à mon sens). Plus une famille était privilégiée, plus sa maison était proche du centre. A l’inverse, plus on était en disgrâce, plus on était loin. La laverie était au milieu pour que tout le monde puisse y accéder, de même que la maison des domestiques. Les demeures les plus lointaines étaient un bâtiment administratif et le poste de surveillance.

À l’inverse, bien entendu, la maison centrale était celle du grand prêtre et de sa famille. Sauf qu’il vivait seul et je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Du coup, la moitié de sa demeure servait de salle de réunion également.

Mila habitait plutôt vers le centre (cela lui donnait une autre raison d’être arrogante). Si le coupable était quelqu’un de l’intérieur et qu’il était logique, il attaquerait les gens les plus à l’extérieur en dernier. En somme, il n’y avait que deux personnes qui étaient susceptibles d’être les prochaines victimes.

La première avait deux ans de plus que moi et était un peu l’aînée du groupe. Je ne la connaissais pas vraiment, elle n’avait aucun signe distinctif.

La seconde était à peine plus jeune. Mais elle avait les cheveux les plus longs que j’avais jamais rencontrés. Ils lui tombaient presque jusqu’aux fesses. J’aurais bien voulu en avoir des aussi beaux mais maman insistait pour me les couper court, arguant que je n’étais pas assez soigneuse et que je ne les coifferais pas s’ils venaient à pousser. C’était franchement injuste mais je n’avais pas mon mot à dire. À noter que les siens aussi n’étaient pas très longs, contrairement aux autres mères. Voire, parfois, ils étaient carrément courts et elle était à ce moment de très mauvaise humeur.

Les jours qui suivirent, je les pris donc en filature, tantôt l’une, tantôt l’autre. L’avantage d’être traitée comme une idiote étant que même si j’étais repérée (ce qui arriva parfois), personne ne me demanda ce que je faisais là ou ne fit attention à moi. Il était admis d’office que je n’avais probablement pas de raison particulière à tout cela. Cela m’arrangeait car je pense que je n’aurais pas su quoi faire à part bafouiller.

Cependant, il ne se passa rien. Même les adultes, après quelques jours, finirent par laisser retomber la pression et tous firent comme si rien ne s’était jamais passé. Comme d’habitude quoi… Moi même, je commençais à me lasser. Surtout que je n’avais toujours pas retrouvé le chat. J’étais sur le point d’abandonner.

Et puis, un matin, je sentis une odeur bizarre. Le chat était de nouveau sur la clôture. Il ne bougeait pas (à part balancer sa queue) et me fixait. Je lui parlais mais il m’ignorait. Je m’attendais donc à ce qu’il se mît à sauter de l’autre côté. Mais il se leva seulement et marcha en direction du centre. L’odeur devenait de plus en plus forte. Arrivée sur place, il y avait deux personnes. L’une était la victime, en train d’être dépecée. L’autre… était un homme. Oui je crois. En tout cas, sa carrure me faisait penser à celle d’un homme. Je n’arrivais pas bien à voir son visage car il avait un chapeau bizarre enfoncé sur la tête. Il avait les cheveux très longs, comme ceux du grand prêtre. Mais je ne pus trouver aucun autre détail permettant de l’identifier.

C’est à ce moment là qu’il me remarqua. À aucun moment je n’avais envisagé le fait que moi aussi, je puisse être sa cible. L’idée me traversa l’esprit quand je vis son regard se poser sur moi. J’aurais voulu fuir mais je ne fis rien. L’adulte s’approcha… et me caressa la tête gentiment. Puis il posa un doigt sur mes lèvres. Je ne devais pas parler (le message était assez clair). Cela tombait bien, je n’avais plus de voix. J’avais la désagréable impression de l’avoir déjà vu quelque part. L’ennui c’est que je ne savais plus trop où. Je ne reconnaissais pas précisément ses traits et je ne connaissais aucun homme aux cheveux si longs. Ce n’était pas précis, plutôt diffus.

Quand il comprit que je n’avais pas l’intention de le gêner, il repartit faire sa besogne. La fillette était presque morte. Il l’acheva avec la hache. Son sang était vert fluo. C’était étrange, surtout qu’il y en avait beaucoup. La tête tomba. Il la prit, rangea les morceaux dans un drap et s’en alla avec, non sans m’avoir lancé un dernier regard. Je ne savais pas trop quoi penser. Alors je restais là, pendant plusieurs minutes, avec la sensation que ma tête était un trou béant.

C’est après que je remarquais le plus important : le chat n’était plus là.

#

La nouvelle de la seconde morte raviva les peurs de la communauté. Le nombre de processions augmenta, ainsi que celui des confessions publiques, bien que je ne compris pas quel en était l’intérêt. Nos professeurs étaient très agacés, pratiquement sur les nerfs. Tous les jours, avant et après les cours, ils nous rappelaient les mesures de sécurité, insistaient dessus. Nous n’étions plus que quatre. Les leçons étaient donc plus ciblées et l’on s’acharnait encore plus sur moi lorsque je faisais une erreur. C’était le mauvais point de l’histoire.

Le bon point, il arriva un peu en retard. C’était dû aux peurs des gens. Ils n’aimaient pas l’extérieur et ils avaient été obligés de faire appel à eux. Trois jours après le meurtre, une voiture blanche et bleue arriva dans la cour et d’étranges hommes en sortirent. C’étaient des policiers (d’après les dames de la lingerie). Ils étaient venus enquêter et voulaient poser des questions à tout le monde. J’étais excitée, tellement excitée ! Les filles se racontaient tellement d’histoires à propos des gens de la populace. On disait qu’ils mangeaient des chats (j’avais intérêt à surveiller le mien), qu’ils avaient les pieds carrés et même qu’ils se brûlaient entre eux. Nous étions donc à graviter en cachette autour d’eux dans l’espoir de voir apparaître un résidu de membre inférieur à la forme irrégulière. Mais l’ennui c’est qu’ils n’enlevaient jamais leur chaussures (c’était très impoli cela). De plus, ils semblaient ne pas trop apprécier l’attention que nous leur portions.

Mais moi, j’étais contente. Car je savais quelque chose que personne ne savait. Dans l’équipe de policiers, il y en avait un qui avait les cheveux longs, vraiment très longs…

#

Un effet indirect bénéfique fut que maman se mit à rentrer plus tôt qu’à son habitude. Elle dit à ma tante qu’elle voulait me surveiller et passer plus de temps avec moi. De ce fait, cette dernière partait dans sa maison à elle. Elle n’habitait avec nous que partiellement et je compris avec tout cela que c’était pour ne pas me laisser seule le soir. Techniquement, je m’en moquais un peu du pourquoi du comment. J’étais juste très heureuse de la voir. Elle se remit à me border le soir (chose qu’elle n’avait pas faite depuis très longtemps) et à me raconter des histoires.

Elle jura même qu’elle m’apporterait très bientôt un cadeau. Cela me rendit très contente, encore plus que je ne l’étais avant. J’eus beau la harceler pour savoir ce que c’était, elle ne me dit rien. C’était une surprise. Mais elle avait une condition. En effet, maman était l’une des personnes les plus croyantes de ce temple. Elle ne supportait pas que je puisse avoir des rapports avec l’étranger. Je compris à ce moment que je n’avais pas intérêt à raconter la filature des policiers. Je m’attendais à ce qu’elle me demande à ne pas m’approcher d’eux mais ce ne fut pas le cas. Elle ne voulait pas que je leur parle.

― Si on te pose des questions, même en entretien, même s’ils te forcent, tu ne réponds rien, tu ne dis rien. S’ils deviennent méchants, tu viens me voir sur le champ. Et tu fais passer le message aux autres.

Je n’étais pas sure que « les autres », comme elle disait, veuillent bien obéir à cet ordre. Elles seraient plus du genre à répondre aux questions par d’autre questions sans rapport. Néanmoins je promis.

#

Le troisième meurtre, tout comme le second, n’eut pas lieu tout de suite après. Il y eut une période de trêve que les policiers utilisèrent pour mener leur enquête. Ils commencèrent par interroger tous les adultes. D’abord les domestiques, puis chaque maison, de la plus éloignée à la plus proche. Ils faisaient chou blanc. Alors, comme l’avait prévu maman, ils commencèrent à s’en prendre aux enfants, de la même manière : de la plus éoignée à la plus proche.

À cause des disparitions, j’étais en deuxième position. Ils ne tardèrent donc pas à me convoquer. Je fus alors prise dans un cruel dilemme.

D’un côté, j’avais très envie d’aller les voir pour savoir ce qu’ils voulaient et comment ils étaient. En plus, moi, je savais qui était le coupable.

Mais de l’autre côté, ma mère m’avait expressément interdit de leur parler. Si je ne pouvais rien dire, cela serait ennuyant.

Je décidai donc de ne pas aller à la première convocation. À la place, j’allai me cacher dans la baraque à linge, près du lit blanc (la présence de ce lit était un grand mystère mais très utile en cas de sieste). Et pour la première fois depuis… depuis ma naissance, quand quelqu’un me vit, il ne me gronda pas. Au contraire, il me fournit des draps, pour que je me cache dessous et vérifia régulièrement que je n’étouffais pas.

C’était très amusant.

Quand ils me cueillirent à la sortie du cours de religion, ce fut moins amusant. Surtout qu’ils avaient l’air fâchés. Ils me firent venir dans une salle qu’on leur avait donnée. Il y avait une table et deux chaises, une de chaque côté. L’une d’entre elle était déjà utilisée par un homme plutôt grand. C’était celui aux longs cheveux.

À ce moment, en l’ayant en face de moi, je me mis à douter. C’était difficile de déterminer si c’était bien lui le tueur ou pas. Certes, je reconnaissais cette coiffure. Mais c’était tout. Comme l’autre avait tendance à cacher ses yeux et son visage, je ne pus juger par cela. De plus, ses vêtements avaient changé, ce qui rendait les choses compliquées. Je le dévisageai donc, essayant de me faire une idée. De toute manière, si c’était vraiment lui, j’avais intérêt à me taire. Je ne voulais pas finir comme les précédentes.

― Bon, alors, commença-t-il d’un ton nerveux de grande personne. Tu es au courant que tu aurais dû venir hier, n’est-ce-pas ?

Il appuya son « n’est-ce-pas » du regard. Je déglutis légèrement et hochai la tête de droite à gauche.

― Ah bon ?

Il semblait sceptique. C’était évident qu’il voyait clair dans mon jeu. Mais il préféra faire comme si de rien n’était. Il contrôla rapidement mon identité puis passa à la phase sérieuse.

― Tu es au courant pour tes camarades ? Bien. On va aller plus vite ainsi. Elles ont été retrouvées mortes, découpées en morceaux. Tu sais ce que ça veut dire ?

Je secouai la tête de nouveau. Je ne voyais pas ce qu’il insinuait.

― Cela veut dire que c’est quelqu’un qui les a tué. Elles ne sont pas mortes par accident.

Cela me semblait logique. Il lui avait fallu tout ce temps pour comprendre cela ? J’étais un peu déçue. Il continua :

― Tu n’aurais pas une idée de qui a pu faire cela ? Quelqu’un qui aurait pu leur en vouloir ?

Je fis de nouveau non.

― La compétition est rude par ici, il paraît. Très peu d’apprenties deviennent… comment on dit déjà ? Ah oui, prêtresses.

Je le regardais avec de grands yeux. C’était la première fois que j’entendais cela. Maman n’avait eu aucun problème à le devenir.

― Et même en réussissant le test, le grand prêtre a le droit de répudier ou de rétrograder n’importe qui lui déplaisant. Tu le savais cela, n’est-ce-pas ?

Je répétais de nouveau. Il fronça les sourcils.

― Et les autres, elles le savent ?

Je haussais les épaules. Je n’en avais pas la moindre idée. Peut être que c’était parce que j’étais débile que je n’avais pas compris. De son côté, lui semblait s’agacer.

― Eh bien, alors ? Tu as perdu ta langue ?

Je lui envoyais un regard noir. Il était réellement méchant. Maman m’avait dit d’aller la retrouver s’il devenait comme cela, sauf que je n’avais aucune idée d’où elle était.

― Je répète ma question, est ce que tu sais si quelqu’un ne l’aimait pas ?

Je ne répondis pas du tout cette fois ci. Ni par la tête, ni par le langage. Je restais là à le fixer. Il se mit à soupirer.

― Je vois. Et as tu vu ou entendu quelque chose d’inhabituel ces derniers temps ?

Je me figeai. Quelque chose me traversa l’esprit. Quelque chose d’effectivement inhabituel. Le chat noir. Chaque fois qu’il apparaissait, il y avait un meurtre dans le coin. Et il disparaissait aussi vite qu’il était arrivé. J’hésitais à le dire à l’enquêteur. Maman me l’avait interdit, après tout. Sauf que c’était trop tard, ce dernier avait vu mon hésitation.

― Eh bien ?

― Ch… Chat.

― Hein ?

― A vu chat tout noir. Et pis après plus chat.

Il me regarda d’un air incrédule puis se mit soudainement en colère.

― Ok ! C’est bon, tu peux y aller !

Et il me chassa sans plus de cérémonie. Remarque, j’étais rassurée en quelque sorte. Je n’avais pas vraiment envie de rester plus longtemps avec lui.

Le soir, maman revint tôt. Comme prévue, ma tante s’en alla chez elle. Alors que nous n’étions que toutes les deux, elle m’emmena dans ma chambre.

― J’ai une surprise pour toi. Je suis allé à la ville aujourd’hui et je t’ai ramené quelque chose.

Toute heureuse, je me mis à sautiller. Elle sortit de son sac une tête à coiffer, avec des cheveux vraiment très longs et des accessoires de toute sorte. Je pris ma trousse et sortis mes feutres. Puis, de manière appliquée, je me mis à lui faire des mèches de toutes les couleurs. Ma mère se mit à rire. Je me reculai un peu pour admirer mon chef-d’œuvre. Elle était vraiment très belle ainsi. J’allais me blottir dans ses bras et elle m’enlaça gentiment.

― Merci, maman.

― Mais de rien, ma poupée. Alors, elle te plaît ?

― Oui, répondis-je avec aplomb.

Je regardai de nouveau ses cheveux et soupirai :

― Je voudrais devenir comme elle plus tard.

― Oh, non, tu ne seras jamais ainsi.

Sa phrase me parut bizarre, alors je la regardai. Elle souriait. Elle devait vraiment détester les cheveux longs. D’ailleurs les siens étaient plus courts qu’hier…

#

Les cours furent rapidement suspendus car les mères restantes avaient trop peur pour leur enfant. La police faisait chou blanc encore.

Techniquement, je n’aurais pas du sortir du tout. Mais l’envie était trop forte alors je me glissais par la porte de derrière et partis en direction de la laverie. Les domestiques étaient tous très occupés avec le linge. C’était le grand jour où on lavait les draps. Tout le monde était occupé et donc personne ne ferait attention à moi. Mon but était très simple : atteindre la demeure principale pour aller regarder ce qu’avait découvert les policiers. Je me rendis donc à leur repaire. Il n’y avait personne. Où étaient ils passés ? Enfin je ne peux pas dire que cela m’embêtait. C’était plutôt mieux pour moi. Je fouillai doucement le bureau avant de tomber sur un classeur.

Curieuse, je l’ouvris. Il était rempli de fiches et de documents. Chaque habitant en avait une à son nom. Mais ce qui m’étonnait le plus était la partie « qualifications ». Elles variaient. Pour une personne, il y avait plusieurs lignes. Les propos de l’officier me revinrent en mémoire et je me mis à chercher celle de ma mère. Quand je l’eus en main, je me figeais. Il était écrit

 » Prêtresse (10 ans)

Assistante personnelle du grand prêtre (5 ans)

Femme de ménage (actuellement depuis 4 ans) « 

Maman ? Femme de ménage ? Mais non, ce n’était pas possible. Depuis quatre ans ? Que s’est-il passé il y a quatre ans ? Un éclat de rire me revint en mémoire. À cette époque j’avais trois ans (environ). Ça veut dire que… c’était l’époque où on a commencé à dire que j’étais débile. Mais alors, c’était à cause de moi tout cela ?

Une main se posa sur mon épaule. Je me mis à sursauter et me retournai violemment. C’était le grand prêtre.

― Eh bien, petit moineau, ce n’est pas bien d’aller regarder dans les affaires d’autrui.

― Pa…euuh… Pardon.

Je l’avais déjà remarqué mais il avait les cheveux vraiment très longs. Sauf que cette fois, je n’arrivais pas à détacher mon regard de cela.

― File, m’ordonna-t-il sèchement.

Je lui obéis sans trop me faire prier. Alors que j’étais sur le point de sortir, il me dit :

― Tu sais, tu ressembles beaucoup à ta mère quand elle était jeune.

Je ne sus pas ce qu’il voulait dire par là, mais cela me mit mal à l’aise.

#

Cette nuit, j’ai eu du mal à m’endormir. J’avais la sensation d’être sans cesse épiée. Vers deux heures du matin, j’ai ouvert la lumière. La tête à coiffer s’est tournée vers moi et s’est mise à parler une drôle de langue. Je l’ai regardée sans comprendre. Elle me faisait vraiment peur.

Je me rendormis mais je n’en étais pas sure. La frontière entre le rêve et la réalité devenait de plus en plus mince.

Maman, maman, où es tu ?

Viens me chercher.

Un bruit de cloche retentit soudainement. Je regardai par la fenêtre, il faisait soleil. Je me levai et courut voir. Dans la cour principale, il y avait un sac blanc, contenant sa dernière victime. Je dis « sa dernière » car l’autre avait disparu. Les gens pensaient qu’elle s’était enfuie. Pleins de gens l’avait fait ces derniers temps. Et la plupart étaient en train de le faire là, devant le nouveau cadavre. En fait, il ne restait plus que moi. Je me mis à déambuler dans le quartier, telle une poupée automate.

#

Ces derniers temps je n’étais plus vraiment sûre de rien.

Le sang était vert fluo, les objets se mettaient à bouger et à parler. Et puis bien sûr, il y avait ce chat noir qui était toujours là et qui me fixait.

J’avais peur, vraiment peur. Ma gorge était complètement nouée.

Je ne comprenais pas ce qu’il me voulait. Et j’en venais à me demander si ce n’est pas moi qui débloquais, qui étais en train d’halluciner. Mais c’était impossible car je le VOYAIS. Réellement. Il était là, devant moi. Si c’était un faux, je le sentirais non ? Ou alors n’étais-je plus capable de distinguer la réalité du délire ?

Comment vais je faire ? Et si quelqu’un s’en apercevait ? Si ça se trouve, certaines choses que j’avais vues ou entendues étaient également fausses. Comment pouvais-je les reconnaitre maintenant ? La première idée qui me traversa l’esprit fut de ne pas bouger, ne pas parler. Ainsi personne ne s’en rendrait compte. Mais pour combien de temps ? Une semaine ? Un mois ? Un an ? Si je relâchais ma vigilance, que se passerait-il ? Et si c’était réel, comment les autres allaient réagir ? Ils me penseraient encore plus bête…

Et si Maman l’apprenait ?

Maman…

De grosses larmes se mirent à rouler sur mes joues. J’avais peur, j’avais tellement peur. Je ne savais plus quoi faire. Je voulais la voir, maintenant. Maman. Maman. Je me mis à l’appeler à voix haute. Et là, je ne compris pas vraiment ce qui se passa. Le chat tourna la tête et sauta par terre. Il se mit à s’allonger, rapidement, jusqu’à changer complètement de forme. J’avais devant moi le tueur. Ce dernier me caressa doucement la tête et murmura :

― Chuut, ma poupée. Je suis là.

Je le regardai d’un air étonné. De quoi parlait il ? Il enleva son chapeau et… ses cheveux. Le tout tomba par terre et je reconnus ce qui me paraissait familier.

J’avais cru que c’était un homme, je m’étais peut être trompée en fin de compte. Même si je n’arrivais pas à mettre le doigt sur ce qui m’avait fait penser cela. Peut être l’absence de forme, ou le long impair. Mais tout cela n’avait plus d’importance.

Maman était là, devant moi, souriant d’un air rassurant.

― Ma…

― Oui, me coupa-t-elle brusquement. Je suis là.

― C’était toi ?

Elle me regarda sans comprendre.

― Les têtes… Euh. Les filles.

J’avais du mal à aligner les mots, comme d’habitude. Mais plus que jamais, je me sentais stupide. Ma pensée était fluide mais cela n’arrivait jamais à sortir comme je le voulais. Cependant elle sembla réaliser de quoi je parlais.

― Oui, c’était moi. Et pas que les filles. Même le grand prêtre est mort. Tout le monde est mort. C’est mieux ainsi, non ?

― Euh… Uuuh…

― Maintenant nous ne sommes plus que toutes les deux. Et nous serons très heureuses.

― Pas… Uuuh… Pas fâchée ?

― Pourquoi serais-je fâchéen mon cœur ?

― Avoir vu.

Ses yeux se firent froids.

― C’est vrai que… tu as été une très vilaine fille. Je t’avais dit de rester à la maison.

― Uuuh. Pas ma… euh… faute. Chat !

― Quel chat ?

― Chat noir. Uuuh.

Elle me dévisagea puis secoua la tête en soupirant. Elle devait penser que j’étais bête ou que mes mots n’avaient aucun sens. De ce fait, je me sentais bête moi aussi, encore plus qu’avant. Elle me prit par la main et sourit :

― Mais il faut partir maintenant. On va prendre la voiture. Tu te souviens de ce que c’est ?

― Vii ! Vroum vroum ! Pour… aller… ex.. ext..

― Extérieur.

― Vi.

J’étais contente. J’allais enfin à l’extérieur, et avec maman. Juste nous deux. Il n’y aurait plus personne pour nous faire de mal. Elle m’emmena vers une automobile rouge. Je m’assis à la place avant. Elle m’attacha avec la ceinture et démarra. Regarder la route par la fenêtre était amusant. Les choses allaient si vite. Bientôt on ne vit plus les pavillons, ni même le quartier. Nous étions sur la route et nous longions la mer.

Je sentis la voiture accélérer, de plus en plus fort.

― Tu as peur ? me demanda-t-elle gentiment.

Ma tête me disait oui mais ma langue répondit non.

― C’est très bien. Tu vois, il n’y a pas à avoir peur.

La voiture décolla légèrement. Je fus projetée contre mon siège. Par la fenêtre, j’avais l’impression que nous roulions dans le vide. Ah, mais ce n’était pas qu’une impression…

― Parce que nous sommes ensemble.

Il y eut un grand « splach » et la voiture commença à couler. Où que je regardais, il n’y avait que de l’eau autour de nous.

― À Jamais.

Et aussi des poissons, pleins de poissons. Le liquide bleu-vert commençait à rentrer dans le véhicule. Maman semblait heureuse. Moi je ne pus que murmurer :

― C’est… C’est beau…

FIN

Également par James Hamlet :

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4 thoughts on “Vert comme du sang, par James Hamlet

  1. Wooh… Très intriguant comme récit, on se pose beaucoup de questions. Ta petite narratrice est un personnage intéressant et c’est sympa de découvrir cette secte par ses yeux d’enfant qui n’a jamais connu autre chose.

    • Merci pour le commentaire :$ Je suis heureux qu’il vous ait plus et surtout que vous ayez compris que c’était une secte. Je craignais que ca ne soit pas assez compréhensible…

  2. L’idée d’une narratrice aussi… particulière donne un récit très particulier. ^^
    Et que dire de la tension et de la chute. Bien joué ;D

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