Un Suspect idéal, par Marion Grenier

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

— Le serpent, hein ?

Un cliquetis métallique résonna dans la pièce tandis que la porte se refermait. À l’intérieur, un homme était assis sur une chaise inconfortable. Le contact froid de l’acier irritait déjà sa peau bariolée, pourtant il ne se trouvait là que depuis quelques minutes. Il sourit, dévoilant une rangée de dents en or. Le vieux néon qui le surplombait accentua un court instant leur éclat. La vision paraissait presque surréaliste, comme si elle avait été tirée d’un vieux film de pirates ou d’un dessin animé pour enfants. Il fallait dire aussi que l’individu concerné faisait figure de véritable caricature. Son crâne rasé en forme de pointe surplombait un visage aux traits anguleux et inégaux avec un nez allongé, des petits yeux en fente, et ces fameuses dents étincelantes. Pour parfaire ce style déjà peu commun, une multitude d’écailles peintes recouvraient l’ensemble de son corps. C’était de là qu’il tirait son nom : le serpent. Seule sa tête avait été épargnée, pourtant l’animal avait été également dessiné sur sa nuque. Sa longue queue remontait le long de son cou pour venir titiller son oreille droite. Peu de gens savaient qu’il s’agissait là de son premier tatouage. Le reste de sa transformation avait suivi quelques années plus tard, alors que son amour pour le reptile n’avait cessé de s’accroître jusqu’à même décider d’endosser son nom.

Il hocha la tête, subtilement. Une façon d’acquiescer sans sembler trop coopératif. Il ne se trouvait pas dans cette pièce de son plein gré. Les flics l’avaient chopé alors qu’il quittait la fête foraine. Une voiture banalisée, toute noire. Bien sûr, ils avaient évité de prendre un véhicule de patrouille, ils n’auraient jamais pu lui parler, sinon. Le serpent avait pour habitude d’éviter les gyrophares depuis des années. Un couple de policiers avait alors sorti une simple feuille de papier, juste pour lui montrer qu’ils détenaient un mandat. Ils ne s’attendaient pas à ce qu’il prenne la peine de le lire et le serpent n’en avait d’ailleurs aucune intention. Il les avait alors suivi de son plein gré et maintenant, il se trouvait là, dans cette salle d’interrogatoire austère, assis sur cette chaise trop petite et trop dure à attendre qu’on lui explique pourquoi on l’avait amené ici.

L’homme qui avait parlé hocha la tête à son tour avant de venir s’asseoir. Une simple table en métal les séparait. Le nouveau venu n’était pas l’un des flics venu le chercher, pourtant son visage ne lui était pas inconnu. Le reptile avait eu l’occasion de le remarquer dans les couloirs tandis qu’on le conduisait dans cette pièce. Le policier laissa tomber un dossier sur la surface plane. Le serpent se remit à sourire. C’était une façade. Le poulet essayait de faire croire qu’il connaissait tout de lui, sa vie privée, sa famille, son métier, ses relations… Le reptile était depuis longtemps rompu aux méthodes des flics. Ce n’était pas sa première arrestation, ni son premier interrogatoire. Il avait même fait de la prison. Cinq ans dans un pénitencier d’état pour détention de drogue. Ce n’était pas cher payé compte-tenu du nombre de charges qui pesaient sur lui, et encore plus par rapport à ce dont il était soupçonné. Ou ce dont il était coupable, d’ailleurs. Le serpent se savait chanceux. Du coup, dès sa sortie de taule, il avait pris grand soin de se montrer encore plus prudent. Et il l’avait été. Sa présence ici ne remettait absolument pas en cause ni ses efforts, ni les résultats. Les flics l’avaient pris en grippe avant même qu’il ne soit inculpé. Depuis, dès que quelque chose ne tournait pas rond, tous les regards se tournaient vers lui. Bien sûr, qui incarnerait mieux un coupable qu’un ex-détenu ?

Face à lui, le policier continuait de le fixer. Son apparence physique semblait être l’exact opposé de la sienne. Il était grand alors que le serpent dépassait à peine les un mètre soixante-dix, musclé alors que lui-même avait du se battre pour palier à son apparence maigrichonne, pâle en comparaison à son teint doré, caractéristique des latinos. En plus de ça, le flic avait des yeux bleus, très clairs. Son regard rappelait au serpent un iceberg à demi immergé dans les eaux polaires. Il émanait d’ailleurs de l’agent une tension glaciale clairement destinée à le mettre mal à l’aise, et son visage était tendu malgré le micro sourire qu’il venait de s’autoriser.

— Et votre vrai nom ? demanda-t-il, d’un ton qui se voulait égal.

Le serpent haussa les sourcils, comme si la question l’ennuyait.

— Carlos Ramirez, mais j’imagine que vous le savez déjà.

— Je voulais juste une confirmation.

Le policier sourit à nouveau, cette fois plus détendu. Il rajusta sa cravate avant de s’adosser contre le dossier de sa chaise.

— Monsieur Ramirez, vous savez pourquoi vous êtes ici ?

— Je devrais ?

— Donc vous ne le savez pas ?

Ce petit jeu de questions sans réponse pourrait s’éterniser si aucun des deux hommes n’y mettait fin. Le serpent était d’un naturel compétiteur mais aujourd’hui il devait avant tout protéger ses arrières.

— Non. Je l’ignore.

— Connaissez-vous un certain Karl Hosteler ?

— Oui.

Une dizaine de secondes s’écoula sans qu’aucun d’entre eux ne rompe le silence malsain. Finalement, le policier reprit la parole :

— D’où le connaissez-vous ?

— Pourquoi me posez-vous la question ? déclara l’homme serpent d’un ton acerbe.

Il commençait déjà à s’énerver et, comme à chaque fois, son accent mexicain devenait plus prononcé.

— Vous savez très bien qu’on se connaît, sinon je ne serais pas ici !

— Vous savez qu’il est mort ?

La révélation calma aussitôt le prévenu qui se laissa retomber en arrière. Ses sens aiguisés à l’extrême, il renifla avec mépris avant d’afficher un visage impassible.

— Nan. Je l’ignorais.

— Vous travailliez ensemble ?

— Oui. À la fête foraine, comme vous le savez très bien, inspecteur ?

— Inspecteur Locker.

— C’est une blague ?

L’homme serpent se mit à rire franchement.

— Et vous avez inculpé combien de types ?

— Vous avez vraiment envie de parler de ça ?

— Plus que de la mort de d’Hosteler, en tout cas.

— Je vois. Alors j’ai affaire à un petit comique.

À nouveau, le serpent dévoila sa dentition métallique, nullement impressionné par la froideur de son vis-à-vis.

— Il faut bien un peu d’humour, surtout avec la crise.

— Revenons à Hosteler. Depuis quand travailliez-vous ensemble ?

— Hum… depuis quatre ans, j’dirais.

— Que faisiez-vous exactement ?

— C’est à dire ?

— En quoi consiste votre activité professionnelle ?

— Hé bah, on débarque dans une ville, on installe les manèges, après on fait de la pub, on s’occupe de vérifier que tout se passe bien quand les clients viennent. Ensuite on démonte et part ailleurs.

— Donc vous gérez tout les deux les installations et le personnel ?

— Ouais, on peut dire ça.

— Vous êtes les directeurs ?

— Ouais…

— Et qui prend les décisions en cas de litige ? Lui ou vous ?

— Hein ?

— Répondez à la question.

— Mais c’est quoi ce délire ? Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Ce que je veux savoir c’est qui de lui ou vous était le grand patron. Ne me faites pas croire qu’il y avait une parfaite équité entre vous, je sais bien que c’est faux. Alors qui était le véritable boss ?

— Bah, ça dépend un peu…

— Pour les finances ?

— Quel rapport avec la mort de Karl ?

— À vous de me le dire.

— C’était plutôt lui. Enfin ouais, on peut dire que c’est lui qui gérait les finances. Et les embauches aussi.

Locker se mit à sourire.

— Comme par hasard…

— Y’a un problème avec les comptes ? Ou un des employés ?

— Non… enfin pas que je sache. On n’a pas fouillé non plus. D’ailleurs ça ne m’étonnerait pas qu’on trouve des infractions si on s’amusait à chercher. Un salarié clandestin, par exemple…

— Je suis au courant de rien.

— Et donc, en tant que co-gérant, je suppose que vous étiez au courant des affaires d’Hosteler.

— Ça dépend de quel type d’affaire on parle…

— Vous étiez amis ?

— Ouais…

Le serpent joignit ses mains et croisa les doigts. Il avança légèrement la tête vers son interlocuteur, bien décidé à ne pas montrer ses craintes. La meilleure défense restait l’attaque. Une tactique que lui avait enseigné son animal totem et qu’il comptait bien adopter à son tour.

— On était potes. J’imagine que si je me trouve là, c’est qu’il n’est pas mort de cause naturelle.

— Non. Il a été poignardé.

— Vache ! Ça c’est pas cool.

— Est-ce que vous détenez des armes blanches, monsieur Ramirez ?

— Ah, je vois. Mon pote est assassiné alors on pense que c’est moi le coupable.

Le flic haussa un sourcil blasé.

— Veuillez répondre à la question.

— Et là c’est le moment où je demande mon avocat, c’est ça ?

— Si c’est ce que vous voulez. On vous a lu vos droits.

— Alors…

Le flic resta muet un court moment.

— Que désirez-vous ?

— Je pense que je peux m’en passer. Je vois pas pourquoi j’aurai besoin d’un avocat. Je suis innocent, après tout.

— Ça, c’est que nous devrons déterminer.

Ramirez s’autorisa un petit rire rauque. La situation n’avait rien de drôle mais sa réaction devait agacer le policier.

— Je n’ai rien fait.

— Alors, répondez à la question.

— Ouais, j’ai des armes blanches, je fais la cuisine… Mon puerco pibil est à tomber.

Une fois encore il avait fait appel à l’humour pour décontenancer Locker dont le visage se tendit un peu plus. Le serpent aimait cela. Malgré ses grands airs, le policier ne se sentait pas plus à l’aise que lui-même. C’était toujours ainsi lorsque les poulets, ou les fed’, ne possédaient pas suffisamment de preuves pour envoyer le suspect directement au trou. Il fallait alors qu’ils les fassent craquer lors de l’interrogatoire pour pouvoir les garder dès que la garde-à-vue prenait fin. Et, pour le moment, les questions étaient trop évasives pour l’effrayer. Pourtant, il devait rester sur ses gardes. Certains poulets savaient se montrer imprévisibles.

— Des couteaux de combat ?

— Ouais… J’aime chasser.

— Où vous trouviez-vous ce matin, entre quatre et cinq heures ?

— Dans ma caravane.

— Seul ?

— Ouais.

— Personne ne peut confirmer votre alibi, donc ?

— Si, mon voisin.

Le flic haussa à nouveau un sourcil. Cette dernière révélation ne lui plaisait pas. Nouvelle victoire pour le serpent. Pour un peu, il se serait encore autorisé un sourire. À la place, il se contenta de glisser sa langue contre ses incisives. Il avait envie d’une cigarette. L’absence de nicotine commençait à se faire sentir. Un coup d’œil à l’horloge murale lui indiqua qu’il se trouvait dans cette pièce depuis moins d’une heure. Combien de temps devrait-il encore attendre avant de pouvoir se griller une tige ?

— Votre voisin ? Quel est son nom ?

— Sergio.

— Il n’a pas de nom de famille ?

— Márquez. Je crois…

— On dirait que vous n’êtes pas très au fait de vos employés.

— On s’appelle par nos prénoms.

— Et vos clients ? Vous vous en préoccupez ?

— Comment ça ?

— Il y a eu des problèmes avec les visiteurs de la fête foraine ?

— Pas que je sache.

— Rien qui ne sorte de l’ordinaire ?

Il y avait anguille sous roche. Ramirez sentait bien que, contrairement à ce qu’il pensait, le flic avait prévu une ligne d’attaque. Et maintenant le serpent se trouvait dans sa ligne de mire.

— Y’a eu des plaintes ?

Le policier approcha son visage du sien. À présent, les deux hommes ne se trouvaient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Ramirez pouvait presque sentir le souffle de son vis-à-vis. Il sentait le café. Ses yeux de glace étaient soutenus par des cernes sombres qui attestaient de son manque de sommeil. Tout ça à cause de la mort d’Hosteler ?

— Non, mais certaines clientes ont disparu.

— Vraiment ?

— Vous voulez vraiment jouer au plus con ?

— Non vraiment inspecteur, je ne vois pas de quoi vous parlez !

Ramirez afficha son air le plus innocent. Non pas que le flic fût dupe, mais au moins le serpent jouait le jeu.

— Et Bethany Walker, ça ne vous dit rien ?

— Je n’ai pas la moindre idée de qui il s’agit…

Locker ouvrit le dossier et en tira une photo. Le cliché représentait une jeune fille d’une quinzaine d’années en uniforme, sans doute celui d’une école privée. Ses cheveux blonds encadraient un joli visage épanoui. Ramirez prit un certain plaisir à contempler la demoiselle, un détail qui n’échappa pas au policier.

— Elle est à votre goût ?

— Je suis censé répondre quoi, inspecteur ? Si je dis oui, vous allez me traiter de pervers…

— Elle n’a que seize ans.

— Elle fait plus.

— Bien sûr que non.

Un nouveau silence s’installa. Plus pesant encore que tous ceux qui l’avaient précédé.

— Bethany Walker a disparu la semaine dernière. Le dernier endroit où elle a été vue est votre fête foraine.

— Je ne suis pas responsable de tous les visiteurs que nous avons. Il y en a des centaines chaque soir. Nous devons seulement nous assurer qu’ils ne risquent rien sur les manèges.

— C’est faux, vous devez garantir leur sécurité dans tout le périmètre de la foire.

— Et alors, qu’est-ce qui lui est arrivé ?

— Je vous l’ai dit, elle a disparu. Et certains témoins affirment qu’un homme qui ressemblait à un serpent lui avait parlé à plusieurs reprises au cours de la soirée. Même après qu’elle lui ait fait comprendre qu’elle ne voulait pas être importunée par lui…

— Je ne me rappelle pas de toutes les clientes à qui j’adresse la parole. On l’a vu à cette fête ? Je lui ai parlé ? Peut-être, mais c’est tout. Si ça se trouve, elle va très bien. Avec une belle petite gueule comme ça, elle a dû se trouver un mec et décider de prendre du bon temps avec lui. Quel rapport avec moi ? Qui vous dit que sa disparition a eu lieu sur mon terrain, hein ?

— Rien pour le moment, mais la coïncidence reste plus que douteuse.

— La coïncidence ?

Ramirez se rappela alors la mort de Karl. Pourtant, il ne parvenait pas à faire le rapprochement. Où Locker voulait-il en venir ?

— Avec Brooke Graham.

— Qui ?

À nouveau, le policier tira une photo du dossier. Cette fois, elle représentait une jolie brune avec un grain de beauté sur la joue gauche.

— Brooke Graham, dix-sept ans. Disparue à Farmington le mois dernier. C’est bien dans cette ville que vous vous trouviez début mai, n’est-ce pas ?

— Ouais. Et quel rapport ?

— Elle aussi a disparu. Si près de la frontière mexicaine, c’est inquiétant.

Ramirez resta stoïque. La conversation prenait un tournant qui lui plaisait de moins en moins. En plus du meurtre d’Hosteler, voilà qu’on lui balançait maintenant deux disparitions à la figure.

— Vous restez toujours dans le sud ? poursuivit le flic en attrapant le dossier.

Il en tira un papier imprimé qu’il parcourut rapidement du regard.

— Nouveau Mexique, Texas et maintenant Arizona…

— J’ai jamais aimé les états plus au nord. Ce n’est pas la même mentalité…

— Et c’est surtout plus loin de la frontière.

— De quoi parle-t-on au juste ?

— Deux jeunes filles, mignonnes, pas encore majeures qui disparaissent dans votre fête foraine. Vous savez à quoi ça me fait penser ?

— Non, à quoi ?

— À un trafic d’êtres humains. Vous passez les filles au sud ?

— Non.

— Vous savez si Hosteler est lié à ces disparitions ?

— Non, je ne suis au courant de rien ! Si je l’avais su…

— Quoi ? Vous en auriez parlé à la police ?

— Non, avoua le serpent. Je ne fais pas confiance aux flics. Ils sont trop mauvais. Mais je n’aurais pas continué à bosser avec lui.

— Ça, permettez-moi d’en douter.

Ramirez s’humecta les lèvres.

— J’ai soif, je pourrais avoir quelque chose à boire ?

Locker le regarda sans ciller. Au bout de quelques secondes il se leva et ouvrit un petit placard situé à côté de la porte.

— Tenez.

Ramirez attrapa la bouteille qu’il lui tendait et l’ouvrit. L’eau était tiède mais elle le soulagea.

— Vous êtes gaucher ?

S’arrêtant aussitôt de boire, le serpent plissa inconsciemment les yeux.

— Ouais.

— C’est marrant, notre légiste a pu déterminer qu’Hosteler avait été poignardé par un gaucher. Ça fait de vous un suspect idéal, non ?

— Je vous l’ai dit, cette nuit j’étais dans ma caravane. J’arrivais pas à dormir alors je me suis installé sur un transat devant. Sergio m’a vu, il était dehors à ce moment-là.

— Lui aussi souffre d’insomnies ?

— Nan. C’est le mec des poubelles. Il bosse le matin, très tôt. Il pourra confirmer que j’ai pas bougé du parking.

— Et vous n’avez pas vu Hosteler ce matin ?

— Non. Ni la nuit dernière. On a eu un problème sur le X-Flight. Une alarme s’est déclenchée sans raison et du coup on a dû refaire tous les tests avant de pouvoir l’ouvrir au public. Hosteler ne s’y connaît pas trop en technique, alors ce genre de galère c’est toujours pour moi.

— Quand lui avez-vous parlé la dernière fois ?

Ramirez haussa les épaules.

— J’en sais rien. P’t’être dans l’après-midi. Je crois bien avoir pris une bière avec lui avant que les premiers clients arrivent.

— Vous croyez ? C’était hier, votre mémoire est si mauvaise que ça ?

— Ouais j’ai bu un verre avec lui hier, et il allait bien.

— Il n’a rien dit de particulier ?

— Non, mais si sa mort est comme vous dite liée à la disparition de ces filles alors, je sais pas, mais p’t’être que c’est quelqu’un qui voulait se venger. Le père de l’une d’elles, ou un frère ?

— Vous avez des théories dignes d’une série télé et qui ont en plus l’avantage de vous disculper.

— J’vous l’ai dit, j’ai rien à voir dans la mort d’Hosteler !

Le serpent s’était redressé en un instant, claquant la table du plat de ses mains. La bouteille d’eau se renversa, inondant la surface grisâtre du reste de son contenu. Le policier resta impassible malgré l’emportement du prévenu. Il faisait partie de la maison depuis plus de vingt ans et était habitué à ce genre de réaction démesurée. Au moins le suspect ne s’en était pas pris à lui, pas encore en tout cas. Il attrapa le dossier juste avant que le liquide incolore ne l’atteigne et remit ensuite les deux photos à l’intérieur. Tandis qu’il opérait, il vit Ramirez tiquer.

— Vous vous emportez. C’est étonnant de la part de quelqu’un qui peut prouver son innocence. C’est bien ce que vous affirmez ?

— Oui. Ce qui m’énerve c’est que vous ne courrez pas le bon lièvre. Karl était mon pote.

— Ah bon ? Sa mort n’a pas tellement l’air de vous chagriner, pourtant.

— Je fais pas dans le sentimentalisme, c’est tout ! En attendant cet interrogatoire ne fait que prouver qu’on ne peut pas faire confiance à la justice de notre pays !

On cogna à la porte. Aussitôt Locker se leva pour ouvrir. Alors qu’il se rasseyait, Ramirez reconnut la fliquette qui était venu le chercher à la fête foraine. Un beau p’tit brin de bonne femme avec en plus un sacré tempérament. Alors que Locker sortait de la pièce pour lui parler, le serpent se demanda s’il s’envoyait en l’air avec elle. Il aurait tort de s’en priver, en tout cas. Locker revint avant qu’il n’ait pu poursuivre cette idée. Son visage tendu était désormais clairement contrarié.

— Vous pouvez y aller.

— Ah oui ?

— Márquez a confirmé votre alibi. Nous ne pouvons pas vous garder plus longtemps.

— Je vous avais bien dit que ce n’était pas moi.

Il se leva et s’approcha de la sortie. Locker lui barrait le passage.

— Et pour les filles ?

— Je n’ai rien à dire à ce sujet. À moins que vous ne me mettiez en garde-à-vue pour ça ?

— Non…

— Non, parce que vous n’avez aucune preuve contre moi, aucun mobile. Rien.

Ses lèvres s’étirèrent doucement en un sourire carnassier. Il se fraya un chemin entre le corps musclé du flic et la porte. Il avait besoin d’une clope. Et d’une bière. Son paquet était resté chez lui. Quant à l’alcool, il allait falloir en acheter. Dès qu’il eût quitté le commissariat, et après un tour rapide à la supérette du coin, il regagna le parking où se trouvait sa caravane. Il pourrait remercier Sergio d’avoir plaidé en sa faveur, mais le bonhomme ne se trouvait pas dans le coin. Il ne pourrait pas non plus partager une bouteille avec Hosteler comme à son habitude. Les alentours étaient déserts, le contraignant à profiter seul de sa récompense. Les forains se trouvaient déjà au cœur de la fête, prêts à accueillir les visiteurs qui commençaient à affluer.

Il ouvrit la porte et pénétra à l’intérieur, notant à peine le désordre auquel il avait fini par s’habituer. Déposant le sac en papier sur le plan de travail de la minuscule cuisine, il en tira une bouteille.

— À la tienne Karl, déclara-t-il en décapsulant le bouchon.

— J’aurais pas mieux dit.

Il n’eut pas le temps de se retourner. Une douleur cuisante lui vrilla le dos, l’empêchant même de respirer. Il reconnut aussitôt cette sensation pour l’avoir déjà vécue en prison. Un couteau. Comme celui qui avait tué Hosteler. Ses jambes perdirent toute force. Son cœur se mit à accélérer et pourtant il ne se sentait plus aucune énergie. Au moment où il s’affalait sur le sol crasseux, il vit son meurtrier. Et il sourit.

— J’avais vu que vous étiez gaucher… murmura-t-il avec difficulté.

Il sentait déjà le sang s’épandre sous lui. Impossible de savoir si le coup était fatal ou non. De toute manière, son assassin n’en avait pas fini avec lui.

— Vous êtes très observateur, monsieur Ramirez. Ou dois-je vous appeler serpent ?

— Alors c’était vous ?

Il l’avait su. D’une certaine manière, il avait déjà deviné lorsque l’eau renversée avait menacé d’abîmer le précieux dossier et que l’inspecteur l’avait attrapé. Mais il y avait eu d’autres signes. Lorsqu’il lui avait tendu cette même bouteille ou les photos. Seulement, à ce moment-là il n’avait pas compris. C’était trop irréaliste, trop aberrant…

— C’est vous qui l’avez tué, inspecteur ?

— Oui.

Le policier s’accroupit à ses côtés. Sa main gauche tenait un couteau de combat rougi.

— Et devine quoi ? Avant de mourir, il a avoué pour les filles. Il m’a dit ce que lui et son cher copain Ramirez leur avaient fait avant de les tuer.

L’homme serpent se sentit blêmir. La réaction devait autant à la perte de sang qu’aux paroles de Locker.

— Alors quoi ?

— Alors vous avez raison, on ne peut pas faire confiance à la justice de notre pays. Alors je fais la mienne.

FIN

L’auteur : Marion Grenier a déjà à son actif un premier roman fantastique, Entasis, et planche actuellement sur le second. Elle est passionnée de séries TV en tout genre, de mangas et de Formule 1.

Blog : http://mariongrenier.blogspot.fr/

24 Heures de la Nouvelle 2013 : L’Étudiant

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4 thoughts on “Un Suspect idéal, par Marion Grenier

  1. chouette interrogatoire, je n’ai pas pu le lâcher avant la fin. Bravo !

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