Syfer, par Gregorio Cept

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Whiskers / (c) Hjvannes. Permission is granted to copy, distribute and/or modify this document under the terms of the GNU Free Documentation License, Version 1.2 or any later version published by the Free Software Foundation; with no Invariant Sections, no Front-Cover Texts, and no Back-Cover Texts. A copy of the license is included in the section entitled GNU Free Documentation License.

Je m’étire, je bâille, puis je me relève du coussin où j’étais couchée. Mon maître dort tranquillement à côté de moi ; il n’est après tout que quatre heures du matin, comme l’indique le réveil digital de sa commode. Je souris, puis je saute du lit. Ma phase de non-chat commence.

Ma vie se divise en deux phases essentielles : « faire le chat », et « faire le non-chat ». Faire le chat est ce que je déteste le plus. Cela consiste à faire l’imbécile, à me frotter contre les jambes des humains (beurk !), à ronronner quand je suis sensée être contente, et à faire « miaou » quand on essaye de communiquer avec moi. Enfin, depuis que j’ai remarqué que les gens continuaient à me caresser par-ci et à me miauler dessus par-là quoi que je fasse, j’ai préféré faire comme je l’entends. On a alors dit de moi que « je ne me laissais pas faire ». Non, effectivement. Je vis ma vie comme je l’entends. Sauf devant une pelote de laine et une bonne boîte Whisenfouit. Je reste une chatte tout de même.

Faire le non-chat par contre, c’est une vraie partie de plaisir. Je profite de ces temps où je suis sensée dormir pour faire ce que je sais faire le mieux : enquêter. Il paraît que les chats dorment les trois-quarts du temps, mais ce n’est qu’une idée humaine générale. Du moins, je parle pour ma personne ; je suis peut-être une chatte insomniaque. Mais reprenons : j’adore enquêter. Personne ne soupçonnera un animal quelconque de garder des informations, et surtout, de les retransmettre. De plus, ma condition physique me permet de me rendre dans beaucoup de lieux normalement inaccessibles aux humains, et vu ma taille et mes sens, je suis quasi-indétectable. Par toutes ces qualités, je serais presque la meilleure enquêtrice du pays.

Presque. N’étant pas une humaine, beaucoup de choses me sont interdites, mais j’ai trouvé des parades. Je ne peux pas, par exemple, leur poser des questions oralement : mais leur demander cela par e-mail, c’est possible. J’affûte mes griffes fréquemment, et tapoter sur les touches d’un clavier n’a rien de difficile. La plupart du temps, j’envoie les informations recueillies à mon maître, détective privé, de façon anonyme, et c’est lui qui se charge de la fin de l’enquête.

Je comprends le langage humain, mais je ne sais pas le parler. Je ne peux pas, d’ailleurs, je n’ai pas les cordes vocales pour. Je me suis souvent demandée si les autres chats, ou animaux, parlent en humain. Ou encore s’ils le comprennent. Pour l’instant, je n’en ai croisé aucun. Toutes les bêtes de plumes ou de poils me demandent ce qu’untel a dit, et je le leur traduit du mieux que je peux. Suis-je plus intuitive que les autres, plus développée, ou peut-être juste évoluée ? Je n’en ai aucune idée. Ce que je sais, c’est que le langage humain est un autre type de langage. Entre animaux, nous pouvons communiquer avec des images, des sentiments, des souvenirs ; les humains essaient d’exprimer tout cela par des mots. Quelque part, nous, les animaux, nous avons privilégié la forme abstraite, et eux, humains, la forme concrète. Du coup, mes humains préférés sont les poètes, qui ont compris que les choses les plus belles sont aussi les plus simples et les plus naturelles.

Je vais tranquillement en direction du bureau, marchant d’un pas leste et gracieux. Enfin, j’imagine. Arrivée dans la pièce, je prends mon élan, je saute… et j’atterris sur le pupitre. Je cherche par mes yeux et mes autres sens le papier qui m’intéresse, ce qui n’est pas une mince affaire vu le désordre (pour être polie) que mon maître a laissé derrière lui. Je vois une foule de papiers d’affaires en cours et d’affaires terminées. À côté, une trousse de cuir, une lampe, et une photo encadrée de nous deux, avec nos noms gravés sur une plaque dorée : Ray Machez et Syfer. Rien d’autre.

La photo a été prise dans le bureau où je suis actuellement. Mon maître Ray est installé sur son fauteuil de cuir brun, souriant, avec moi sur ses genoux, mes yeux verts brillants contrastant avec ma robe couleur chocolat. Habillé d’un imper’ digne des films policiers des années 80, et d’un chapeau cachant ses cheveux noirs coupés court, sa main gauche est posée sur son accoudoir, et sa main droite me caresse. On ne peut pas voir cela sur la photo, mais je ronronne. C’était un an après qu’il m’ait recueilli, et nous étions les compagnons les plus heureux du monde. Nous le sommes toujours d’ailleurs.

Trêve de nostalgie, retournons à nos souris. Je pousse de la patte certains documents pour retrouver une adresse. Celle de Davis Jimm, un homme dont l’affaire remonte à quelques jours. Davis était venu dans le bureau de Ray tremblotant, implorant son aide de toute urgence. Fébrile, il avait bu la tasse de thé que lui avait proposée mon maître, avait mis sur la table une photo de lui et d’une femme, s’appelant Monica, et nous avait raconté son histoire.

Davis était rentré chez lui il y a quelques semaines et avait vu son appartement complètement dévasté. Pensant d’abord à un cambriolage, il avait ensuite vu que toutes les affaires de sa copine Monica avaient disparu. Il avait également trouvé une lettre du ravisseur, lui indiquant que s’il alertait la police, il ne pourrait jamais la revoir. Il recevrait bientôt une lettre lui indiquant une rançon à payer pour la retrouver. Le schéma classique. Davis avait préféré ne rien faire, mais, au bout d’un moment, il avait préféré s’en remettre à un détective privé.

Ray avait entendu Davis jusqu’au bout, puis lui avait promis de s’en occuper dès que possible. Pour l’instant il était occupé avec le couple Brown, Lili et Jack Brown, deux bibliothécaires qui avaient vu leurs proches mourir de façon singulière. Des meurtres étranges en série primant sur une disparition, il lui avait donc promis qu’il s’occuperait de son cas par la suite. Pour ma part, j’avais pris la décision d’aider cet homme. Le cas Brown attendrait, une disparition doit toujours être élucidée le plus rapidement possible. Je parle par expérience, mes premiers cas traités étaient des disparitions.

Je relève l’adresse… Rue des Pigeons, n°59. Si ma mémoire est bonne, je devrais y arriver en une heure tout au plus. Je pense contacter Whitappy, un de mes contacts sur place. C’est un Maine Coon blanc à unique tache noire sur le menton, un des plus sympathiques et des plus observateurs félins que j’ai rencontrée. Je suis persuadée qu’il aura vu quelque chose.

Je dois ranger les documents, Ray commence à se lever. Je laisse quelques poils traîner par-ci par-là (il pense que j’aime « traîner » partout ; s’il savait…), puis je vais à toute allure vers lui.

― Hey Syfer, toujours en train de fureter partout ?

Je miaule doucement, comme pour acquiescer. Comme je l’aime… Je sais qu’on a assimilé les femmes aux chattes, mais mon maître est assurément un matou. Et un matou que j’aime particulièrement. De plus… Ray émet un petit rot.

― Oh, désolé ma belle. Bon, je crois qu’il est temps d’aller enquêter.

Comme j’allais le dire, de plus, mon maître est un poète. À sa manière. Il m’a choisie, moi, dans une fourrière, ce qui lui vaut déjà moult remerciements de ma part. Mais plus encore, c’est un homme bon, capable d’offrir de sa personne et de son temps pour aider les autres. Tout comme moi. Dès le début, j’avais senti une forte complicité entre nous, un lien fort. Nous nous ressemblions déjà beaucoup. Nous étions tous deux d’origine inconnue, nous cherchions la vérité à tout prix et nous étions des âmes solitaires. Il me caressait souvent en me disant que je serais la seule femme de sa vie, et cela me suffisait amplement. Nous rêvions tous deux d’adoption ; il disait que c’était le seul moyen pour lui d’avoir des enfants, puisqu’il était un homme particulier. Pour moi également, ayant été stérilisée, il me faudrait recourir à ce moyen peu orthodoxe. Nous étions des âmes marginales, qui avaient besoin de reconnaissance et de soutien, et nous nous le fournissions l’un à l’autre. Un peu comme Holmes et Watson, ou Poirot et Hastings…

La porte claque, me coupant dans mes pensées. Parfait. Mon maître est parti, mon enquête peut véritablement commencer. J’ai déjà réfléchi à plusieurs scénarios, mais l’enquête sur le terrain vaut toujours mieux que la théorisation. Je passe par la chatière de derrière, qui donne sur l’escalier de secours de l’immeuble. Un escalier gris de métal, où je me tiens bien droite, prête à sauver le monde. Ou, du moins, sauver une vie. Et c’est parti.

#

Whitappy n’a pas été difficile à trouver. À peine étais-je arrivée à la rue des Pigeons qu’il est venu à ma rencontre.

― Alors, tu viens pour Davis ?

Perspicace, le félin.

― Tu as des infos à me donner ?

― Comme toujours, Syfer, comme toujours, mais je veux savoir quelle sera ma récompense.

Il se lèche la patte droite d’un air nonchalant, tout en me regardant en souriant. On se comprend, vous pensez que les chats ne sourient pas, ne grimacent pas. En fait, nous le ressentons. Il nous est donc impossible de mentir, nous sommes de véritables livres ouverts. Pour tout vous dire, Whitappy a même, en ce moment, un sourire goguenard.

― Dix pastilles Gempit, ça ne te suffit plus ?

― Ça ne me convient plus. Johanio et Daisy ne sont pas stupides, ils voient que je suis shooté à cette herbe à chats et se demandent bien comment. J’essaye de me cacher le plus possible mais les cons, ils s’inquiètent pour moi.

― Crois-moi, tu préfères un maître qui te cherche plutôt un qui t’abandonne.

― Oui, oui, ça va la philosophe. À force de te mêler aux humains tu finiras par en être une.

Je feule doucement.

― Hey, je plaisante, Miss Cat, ok ? Reste zen.

Je lui saute dessus, serrant sa gorge dans ma patte avant gauche.

― Qu’est-ce que…

Mes griffes glissent doucement hors de ma patte.

― Écoute-moi bien, le rigolo. Soit tu m’informes fissa, soit je change d’informateur. Ok ? On reste zen ?

Il ne répond rien, abasourdi. Il sait que je ne vais rien lui faire mais que je suis juste un peu excédée. Whitappy est sympathique, certes, sauf quand il veut faire son fier. Mais il sait comme moi que je compte sur ses capacités d’observation et que je ne peux rien faire sans lui.

― Ça marche, Syfer. Écoute, j’ai vu un homme qui est allé plusieurs fois dans l’appart’. Il s’y est toujours rendu quand Davis était absent, et cela ne semblait pas déplaire Monica, qui lui ouvrait toujours la porte avec un grand sourire.

Je relâche sa gorge, et je le regarde les yeux plissés.

― Comment peux-tu savoir tout cela ?

— J’ai un contact avec son chat à lui, il s’appelle Horatio. Il est mignon, gris, mais n’est pas apprécié de l’homme qui vient le voir. Alors il a été facile à balancer l’info…

― Et comment s’appelle-t-il ? Cet homme qui est venu très souvent ?

Whitappy ne me répond pas immédiatement. Il se roule au sol et s’amuse à jouer avec des poussières imaginaires.

― Allez, tu sais très bien que j’ai besoin de cette information. Et je ne sais pas comment te payer maintenant, mais tu me connais et tu sais que je trouverai quelque chose. Promis.

― D’accord, d’accord. Il s’appelle Thomas Freleng. Il habite une villa à la rue Looney, au n°54. La villa Hester. Je te conseille de prendre le bus qui vient d’arriver derrière moi pour aller plus vite, c’est une bonne traite jusqu’à là-bas. Sors à l’arrêt Perrault, tu seras tout près.

Tout en me disant cela, il me transmet également une image mentale du dénommé Thomas. Ce n’est pas un portrait précis, c’est une image vague qui m’indique simplement que c’est un homme d’âge moyen aux cheveux blonds. Cependant, avec cette « vision » est ajoutée une fragrance particulière, qui me permettra de reconnaître Thomas Ferlang s’il est près de moi. Je me frotte contre Whitappy, bien féline, bien câline, pour le remercier des renseignements qu’il vient de me fournir.

― Tu sais, si tu ne sais pas comment me payer…

Ma queue se frotte contre son visage. D’une manière tellement parfaite que le geste paraît involontaire.

― Une prochaine fois peut-être, Whitappy. Mais pas aujourd’hui. Et je n’ai pas le temps, là.

Je saute au-dessus de lui, je galope, je cours à toute allure en utilisant toutes mes ressources. Direction : le bus.

#

J’attends sous une rangée de sièges au fond du bus, réfléchissant à ce que je sais et à ce que j’ai appris. Une femme disparaît d’un appartement avec toutes ses affaires, sans que rien de précieux ne soit pris. Un homme vient souvent à l’appartement pour la voir, et… pour d’autres choses. Une rançon à payer prochainement, et il ne faut pas alerter la police. Une minute.

L’affaire remonte à quelques semaines. Si le ravisseur voulait vraiment de l’argent, il aurait volé les objets de valeur et aurait adressé sa demande d’argent dans les plus brefs délais. Il y a donc anguille sous roche. Et si c’était un faux kidnapping ?

― Oh qu’il est mignon !

Et zut. Une mémère à chachats m’a trouvé sous le siège, et elle me regarde tout sourire en me montrant du doigt.

― Regarde, Philippe, comme il est drôle, ce chat ! On dirait un lapin !

Je me colle contre le mur arrière du bus, pas question que cette vieille ou son petit-mioche moche me touchent. Je ne suis pas une bête de foire. Je suis une Abyssine, une chatte aux nobles origines. Malheureusement, mes grandes oreilles me donnent aussi le surnom de bunny-cat, de chat-lapin. Et les gens étant incultes pour la plupart, devinez comment les ignares m’appellent ?

Le petit a profité de mon bref moment d’inattention pour me prendre dans ses bras, et lire le nom sur la médaille accrochée à mon collier.

― Sy… Sy… Syfer. Syfer !

― Quel nom bizarre, Philippe, tu es sûr d’avoir bien lu ?

Mais oui, mamie, ton petit-fils de six ans a bien lu. Mon Ray est un homme intelligent, il ne m’aurait pas nommé n’importe comment. Syfer pourrait faire référence au mot anglais cypher, qui signifie code secret, ou coder, en anglais. Mais je sais que mon nom fait plutôt référence à Lucifer, dont le nom veut dire porteur de lumière. Quand je vous disais que c’était un poète, mon Ray.

― Prochain arrêt, Arrêt Perrault !

Oh, vite, sauve qui peut. Le chat-lapin doit sortir de ce terrier infernal. Je griffe légèrement le gamin, je saute de ses bras et je sors du bus, juste au moment où les portes coulissantes du bus s’ouvrent. Je cours, prête à remplir ma mission. Avec un malin plaisir, je vais mettre la lumière sur cette affaire, tel que mon nom l’indique.

#

Je suis arrivée, enfin. Bon, Whitappy m’a mise sur la mauvaise piste, le n°54 n’existe pas. Le n°45, en revanche, oui. Vivement que cette affaire se termine, j’en ai ras les pattes, c’est déjà l’après-midi et Ray ne sera pas loin de l’appartement éternellement. Il ne sera probablement pas gêné de mon absence, mais je préfère ne pas l’inquiéter inutilement.

La villa Hester est entourée d’une pelouse immaculée, d’une piscine, et à l’extrémité de la zone, d’une haie qui couvre tout le périmètre. La seule entrée est un portail blanc, surveillé par des caméras, et j’ai vu des gardes également. Le tout est très bien surveillé et protégé… La personne qui possède cette résidence (ce palace, pour ainsi dire) est fortunée et a quelque chose à cacher. Quelque chose ou quelqu’un. Génial. Comment puis-je donc entrer par là ?

La seule issue que je vois serait les haies, dans lesquelles je pourrais me frayer un passage par coups de griffes. Mais je me demande si je serais assez discrète. Ou alors je peux toujours creuser un passage souterrain…

Avant que mon statut de chat-lapin ne devienne celui de lapin-chat, une meilleure idée me vient. Une voiture Hummer arrive, et s’arrête devant le portail, portail qui prend un certain temps à s’ouvrir. Je tente ma chance. Je me faufile parmi les ombres que la haie projette, et je me glisse sous la voiture. Je saute… Raté. Je saute encore une fois… Et c’est gagné. Cramponnée au-dessous de la voiture avec mes griffes, j’entre dans la propriété sans être vue.

La voiture gagne le garage, et se gare à côté d’une décapotable rouge fluo (ça existe encore une voiture ridicule comme ça ?). J’attends que les gens étant à l’intérieur du véhicule sortent de la voiture, claquent leur portière, et partent de là. Je retire mes griffes… Ouch. La gravité a eu raison de moi, je ne suis pas retombée sur mes pattes mais sur mon dos.

Je secoue ma tête, un peu sonnée, puis je scrute les horizons, les sens aux aguets. Si ce Thomas Freleng a les moyens de se payer une telle résidence protégée, il y a des chances qu’il ait également des chiens de garde. Qu’ils ne m’aient pas senti auparavant à cause des effluves nauséabondes du Hummer est une possibilité, mais je ne compte pas là-dessus.

Je compte quelques hommes, tous répartis autour de la propriété ; tous les autres sont à l’intérieur de la villa. Je ne sens aucun chien, ce qui me rassure et me ravit : ma mission est plus facile, et cela veut dire que qui que soit Thomas, il n’a pas de secrets trop importants à garder. Cela révèle quelqu’un d’ostensible, et probablement pas trop discret. Espérons. Je pénètre dans la villa Hester.

Je m’infiltre en restant la plus discrète possible. Toute la propriété témoigne d’une opulence et d’un goût certain. Des tableaux, des meubles faits de matières rares, je trouve beaucoup de trésors mais je ne trouve ni Thomas, ni Monica. Au détour d’un couloir, je surprends la conversation de deux hommes de main. Je me cache derrière un volumineux pot de fleurs rempli de lys.

― Alors le patron, il s’amuse toujours ? C’est qui, Jeanne, Françoise ?

Je dresse l’oreille : c’est peut-être l’information dont j’ai besoin.

― Non, il a fini de s’occuper de Françaises. Là il est avec une Brésilienne, Monica.

Les deux hommes parlent avec une telle délectation que j’en ai la chair de poule. Un comble, pour un chat.

― Eh ben, il en est à combien de femmes ?

― Je crois que c’est la troisième, cette fois-ci. Ils parlent tous les deux de partir ensemble avec l’argent d’un type qui s’inquiète pour elle. Le con.

Les deux gars émettent un rire gras. Quelle bande de…

― Ils en sont où dans les préparatifs du voyage ?

― Ils sont en train de fixer le montant d’argent dont ils auront besoin pour leur petit voyage, et ensuite, ils comptent monter une histoire bidon où Monica retrouvera son mec. Le patron veut juste d’elle pendant un mois, au grand maximum. Ils ont fixé un contrat par écrit pour que ce soit clair ce qu’elle peut réclamer comme argent… et ce qu’il peut lui réclamer.

D’accord, je n’ai pas envie d’en savoir davantage, allons trouver ce foutu contrat et aider Davis et Ray. Les deux hommes de main partis, après avoir parlé de choses et d’autres inintéressantes au possible, je me mets en quête du « contrat ». Je pense qu’il sera dans la chambre du boss, sur son bureau, dans la meilleure éventualité. Sinon, ce sera un peu plus délicat… Allez. Place à la chasse.
Je furète partout, aux aguets, reniflant à chaque mètre, cherchant dans les airs l’odeur de Thomas, ainsi que celle du papier. Les odeurs nous transmettent, à nous chats, des souvenirs, et parfois même des intentions. J’espère pouvoir trouver l’instant clé où Thomas a signé ce satané document.

Trouvé ! Il est bêtement posé sur la table de ce qui doit être la chambre de Thomas, où il y a également un lit où sont endormis profondément deux personnes nues entrelacées. Ah, ah. Thomas et Monica. Comme par hasard. Je m’approche silencieusement du contrat…

C’est le moment où le réveil sonne. Thomas se lève d’un bond, et embrasse Monica sur les lèvres, pendant que je me réfugie rapidement sous la table. Je ne sais pas encore ce que je vais réclamer à Davis ce soir, mais il a intérêt à bien me nourrir et à bien s’occuper de moi. J’en ai marre de cette mission.

Thomas se lève, révélant un physique en tout points moyen (ce n’est pas mon aversion pour lui qui parle, j’aime voir les hommes nus, mais lui, il est juste affreux), et se dirige vers la table où je me trouve, pour prendre le document. Qu’est-ce qu’il va bien en faire ?

― Bon ma chérie, il est temps que je prépare le reste de mes affaires. Je vais te scanner plusieurs fois ce contrat, pour que tu n’aies aucun souci à te faire. Cela te convient ?

― Bien sûr mon cœur. Mais je dois partir dans une heure pour faire du shopping, ça va pour toi ?

— Mais oui, Monicou, et on prendra ta belle décapotable.

Je vomirais bien sur le parquet tant j’entends de niaiseries et de stupidités humaines, mais il paraît que cela ne se fait pas. Et puis je me ferais remarquer. Thomas se dirige vers une machine située dans un coin, qui se trouve être une imprimante-scanner dernier cri (logique vu ce qu’il vient de dire), place le contrat, et pianote sur un écran situé sur le dessus de la machine.

— Voilà, c’est en train de scanner. Et si nous allions prendre une douche avant de partir ?

Monica a un petit rire et sort de la chambre, enveloppée dans une légère couverture, probablement pour se diriger dans une salle de bains, suivie de près par Thomas qui rigole également. Oh my tac, où suis-je donc tombée ? Enfin bref, ils partent, ce qui me va très bien. Je pense saisir un des documents… Puis je décide de regarder attentivement l’interface électronique que Thomas a utilisée. On peut numériser un document pour l’envoyer à une adresse mail, de façon anonyme. Je pense savoir à qui l’envoyer…

Je rentre l’adresse électronique de Ray (merci mes griffes aiguisées), puis je décide de partir à toute allure de cet endroit. Je me rends dans le garage discrètement, puis je me cache dans la décapotable, avant de faire un petit somme, bien à l’abri, et bien fatiguée.

#

Pendant que Monica faisait ses courses en ville, j’ai pu tranquillement m’éclipser de sa voiture, en toute facilité, et j’ai regagné l’appartement de Ray. Notre appartement. Heureusement, il était encore assez tôt, Ray n’était pas là. Encore occupé, professionnellement ou personnellement ; ça n’a aucune importance pour moi, qu’il fasse ce qu’il veut. À peine arrivée, je vérifie que le mail est bien arrivé, ce qui est le cas. Je fais confiance à Ray pour faire son enquête en temps et en heure, et je me repose, bien contente de mon travail. L’enquête est terminée.

Je me rends compte qu’avec tout ce que j’ai fait aujourd’hui, mon corps est environné d’odeurs diverses. Grâce à l’escalier de secours de l’immeuble, je porte alors mes pattes sur le toit de l’immeuble afin que le vent puisse enlever la plupart des arômes qui composent pour l’instant mon essence.

L’odeur suave de Whittapy, le chewing-gum bon marché du gosse nommé Philippe, le gaz du Hummer, des lys violets, ainsi que l’odeur de la ville… Je me rappelle alors les vers du meilleur chat-homme qu’il existe, un poète, le « chat » Baudelaire…

Un air subtil, un dangereux parfum, nagent autour de son corps brun…

La citation est de Charles Baudelaire, Le Chat, tiré des Fleurs du Mal. Tous les noms propres et autres noms utilisés sont utilisées à des fins fictives, et ne sauraient être qu’une allusion à des choses réelles.

FIN

24 Heures de la Nouvelle 2013 : Une autre histoire

24 Heures de la Nouvelle 2015 : Pour un paradis perdu

24 Heures de la Nouvelle 2016 : Double détente

Kindle

10 thoughts on “Syfer, par Gregorio Cept

  1. On s’y perd un peu à la fin entre Davis (maligne allusion) et Ray. N’y aurait-il pas une inversion de noms ?
    Sinon, ce texte est plein de bonnes idées, en particulier sur la communication animale.
    Il me fait aussi penser aux aventures d’Alex Lechat, un détective dont l’esprit passe dans un chat la nuit, ce qui est bien commode. http://m-bd.over-blog.com/article-alex-lechat-110695275.html

    • Merci pour l’inversion, j’avais pourtant bien relu plusieurs fois ^^
      Je ne connaissais pas du tout Alex Lechat, merci pour le lien !

      PS : et troisième merci pour « la maligne allusion ». J’ai souvent l’impression que mes allusions sont trop… « allusives » 😉

  2. Très jolie histoire. Des personnages bien campés avec une héroïne particulièrement attachante, un mystère et une enquête rondement menée. Bravo !

  3. Pingback: Pour un Paradis Perdu, par Gregorio.Cept | Les 24 Heures de la Nouvelle

  4. Pingback: Une autre histoire, par Gregorio Cept | Les 24 Heures de la Nouvelle

  5. Pingback: Double Détente, par Gregorio Cept | Les 24 Heures de la Nouvelle

  6. Pingback: La barque des rêves, par Gregorio Cept | Les 24 Heures de la Nouvelle

Laisser un commentaire