Sous l’Œil du Corbeau, par Erwin Doe

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

1

Le corps était tombé alors qu’il remontait la rue. Ça avait fait comme un choc sourd, derrière lui. Le plus horrible n’avait d’ailleurs pas été sa vision, mais ce bruit de craquement qui s’en était échappé. Un peu comme si l’on avait écrasé des pâtes crues sous les semelles de ses chaussures.

C’était la fin de l’après-midi. Damien rentrait de l’université, un sac passé en bandoulière autour de ses épaules. À cette heure, la rue Louis-Fernand était absolument déserte. Pas même une silhouette au loin, ou qui se serait dessinée derrière une fenêtre. Les lieux semblaient comme morts, aussi morts que l’homme étendu au milieu du chemin.

Les oreilles de Damien se mirent à siffler. Le corps ne devait pas être tombé de haut, sans quoi il aurait certainement été en plus mauvais état. Il était toutefois tombé la tête la première, ce qui avait défoncé son crâne et fait gicler en partie sa cervelle hors de sa cellule. Ses membres formaient des angles bizarres, il avait presque l’air grotesque dans sa position. Un effet comique involontaire et qui lui aurait presque donné envie de rire s’il n’y avait pas eu ce sang tout autour. Il formait comme une fleur sanglante autour du visage écrasé de l’individu. Un homme jeune, à première vue… ou en tout cas de ce qu’il pouvait encore deviner de ses traits. Proche de la trentaine, peut-être.

Pourquoi a-t-il fait ça ?

Les jambes cotonneuses, Damien s’approcha de lui. Il avait l’impression d’évoluer en plein rêve. Ses oreilles continuaient de siffler et il se sentait comme si son esprit s’était détaché de son corps. Ce sentiment d’irréalité expliquait certainement qu’il ne se soit pas encore évanoui, ou mis à hurler. C’était la réalité, et pourtant, son cerveau semblait refuser cette information. Il la traitait comme une fiction, comme un mauvais rêve duquel il ne tarderait plus à se réveiller.

Une sensation glacée l’envahit des pieds à la tête. L’espace d’un instant, son regard devint un kaléidoscope qui l’obligea à fermer les yeux le temps que ça passe. Il gémit, puis porta une main à son front. La sueur froide et désagréable qui recouvrait à présent sa peau le fit frissonner et il rouvrit les yeux.

Pourquoi ?

Une main toujours appuyée contre son front, il leva les yeux. Au troisième et dernier étage du petit immeuble à sa droite, une fenêtre était ouverte. C’était la seule de toute la rue. Certainement là où avait vécu l’inconnu avant de se suicider.

Pourquoi… mais pourquoi a-t-il fait ça ?

Un son rauque et le bruit de battement d’ailes. Un gros corbeau était venu se poser sur le rebord de la fenêtre ouverte et le fixait à présent. Damien soutint son regard et laissa retomber sa main le long de son flanc. L’animal avait faiblement penché la tête sur le côté. Impassible, il ne bougeait plus d’un poil. On aurait presque pu croire qu’il était fait de pierre et non pas de chair et de sang.

Un charognard qui attendait que la voie soit libre pour attaquer son dîner.

Soudain pris de nausée, Damien recula. Le corbeau continua de le suivre de ses petits yeux noirs. Il semblait presque plus intéressé par lui que par le cadavre. Un sentiment désagréable qui le ramena brusquement à la réalité.

Incapable d’en supporter davantage, il se détourna pour s’enfuir. Derrière lui, le corbeau laissa échapper un croassement presque moqueur.

#

2

— Ça devient vraiment dingue cette histoire !

L’amphithéâtre était encore relativement vide. Des gens sortaient, d’autres entraient pour s’installer d’une extrémité à l’autre de la pièce, généralement le plus loin possible de son voisin. Des groupes s’étaient formés ici et là. Le bruit de leurs discussions se faisait entendre.

Tout en bas, au milieu de la pièce, installé derrière un bureau, l’enseignant prenait une pause en attendant son prochain cours, le nez plongé dans un livre. De là où il se tenait, Damien ne pouvait en deviner que la couverture sombre, mais pas le titre, ni la scène qui se jouait sur l’illustration.

Une rangée sous lui, plusieurs étudiants s’étaient réunis. Deux d’entre eux se tenaient encore une rangée plus bas et s’étaient retournés vers ceux du haut. Une joue écrasée contre sa main, Damien accordait une oreille distraite à leurs propos.

— Il y a forcément quelque chose de louche… c’est pas possible autrement !

Le type qui venait de parler tenait un journal ouvert devant lui. Il le jeta sur le bureau et passa une main dans ses cheveux bruns et courts. Il s’appelait Christopher et, aussi loin que Damien s’en souvienne, ils avaient toujours fait leur scolarité ensemble. À ce jour, il était un peu ce qu’il avait de plus proche d’un meilleur ami.

— C’est ce que les flics semblent penser, fit un autre, cette fois un type aussi mince que grand, aux lunettes aux montures épaisses, dénommé Mathieu. Ils cherchent dans ce sens.

— Ils cherchent mal, alors, fit l’homme près de lui, un individu à la peau foncée et aux cheveux coupés très ras, qui lui semblait biens s’appeler Loïc. Ça fait trois mois que ça dure ces conneries et ils n’ont toujours rien trouvé.

Du doigt, il avait tapoté plusieurs fois le journal. Son voisin eut un haussement d’épaules.

— Si ça se trouve, c’est p’t’être vraiment des coïncidences.

— C’est ça ! T’en connais beaucoup, toi, des coïncidences aussi énormes ?

Le quatrième membre du groupe, une jeune femme aux cheveux châtains clairs et longs, eut une moue. Marion, il croyait se rappeler.

Intrigué, Damien questionna :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Quatre paires d’yeux se levèrent dans sa direction. Installé juste en dessous de lui, Christopher répondit :

— La vague de suicides. T’en as forcément entendu parler toi aussi !

Un frisson lui remonta le long du dos.

— Un peu…

Sa voix était rauque, presque hésitante, mais les autres ne semblèrent pas s’en rendre compte.

— Un peu ? répéta son ami avec un sourire en coin. Il faut vraiment que tu descendes de ta planète, tous les médias en parlent depuis des mois. Y en a même eu un hier, près de chez toi. Me dis pas que t’en savais rien ?

De nouveau, Damien se sentit frissonner. Le bourdonnement qui lui avait empli les tympans la veille le reprit et il crut qu’il allait se sentir mal.

— Ça… ça ne s’est pas passé dans la rue Louis-Fernand par hasard ?

Christopher approuva d’un signe de tête.

— Tu vois que tu connais ! Un type d’à peine trente ans, sans histoire. Personne dans son entourage ne pige pourquoi il a fait ça.

— Comme la plupart de ceux qui en ont eu marre de la vie ces derniers temps, fit Loïc avec un reniflement.

Damien ferma les yeux. Dans son esprit, la vision cauchemardesque du cadavre était revenue. Elle l’avait hanté toute la nuit, au point qu’il n’était pas parvenu à fermer l’œil. À peine capable de somnoler, le moindre craquement l’avait fait sursauter. Finalement, il s’était levé et avait passé le reste du temps à s’abrutir devant la télévision.

— Mais…, commença-t-il. Mais il y en a eu tant que ça ?

Bien sûr, comme tout le monde, il avait entendu parler de cette histoire. Une vague de suicides frappait la ville depuis plusieurs mois. Cinq… peut-être six… sept avec celui d’hier. Des victimes sans lien entre elles, et de milieux aussi divers que variés.

Apparemment, il était le seul dans ce cas.

— C’est déjà le dixième ce mois-ci.

Les mains qu’il avait posées sur le bureau, devant lui, se mirent à trembler, et il les fit disparaître en les ramenant sur ses cuisses. Dix… cet homme était le dixième ? Même pour une ville de cette taille, ça faisait beaucoup. Combien d’autres se préparaient à les imiter dans les jours à venir ? Après tout, ils n’étaient encore qu’au milieu du mois.

Entre le quatuor, la conversation avait repris. Plus animée que jamais. Marion, qui était restée silencieuse jusque-là, lança :

— Si ça se trouve, ils faisaient tous partie d’une secte !

Loïc eut un sourire moqueur.

— Qu’est-ce que tu racontes comme connerie ?

Sans se démonter, elle ajouta :

— Qu’est-ce que ça aurait de surprenant ? Des sectes qui ont exigé le suicide collectif de leurs fidèles, y en a. Pourquoi que ça pourrait pas être le cas ici ?

Christopher eut un froncement de sourcils assez peu convaincu, que vint appuyer le rire de Loïc.

— Redescends, fit-il. Si c’était le cas, les flics sauraient où chercher !

— Pas forcément ! Peut-être qu’aucun de ces gars-là n’en a jamais parlé à qui que ce soit. Peut-être même qu’ils sont membres d’un groupe secret. Tu vois le genre ? Interdiction d’en parler au péquin ordinaire. Ce serait bien possible !

Loïc secoua doucement la tête, signe qu’elle ne l’avait franchement pas convaincu. Mathieu, lui, remonta d’un doigt ses lunettes sur le haut de son nez.

— C’est peut-être vraiment ça la solution. Après tout, c’est une piste que les flics continuent de creuser. Un genre de suicide… rituel ?

— Du genre, suicidez-vous pour atteindre le salut ou la fin de votre initiation… des conneries de ce genre, approuva Marion.

Loïc ne répondit pas, mais à son froncement de sourcils, Damien devinait qu’il était moyennement convaincu. Christopher, lui, semblait déjà plus ouvert à cette hypothèse.

Et il était vrai qu’elle était plutôt séduisante…

#

3

« … après ce nouveau suicide, les autorités favorisent plus que jamais la piste du groupe sectaire. Le passé des victimes va être de nouveau fouillé et… »

Damien se rasait dans sa salle de bain. Une petite pièce qui avait juste la place pour contenir une cabine de douche et un lavabo. Il se trouvait face à la porte, laissée ouverte. Un miroir un peu sale le surplombait.

Dans le salon, la télévision était allumée sur les informations. Un nouveau suicide s’était produit dans la nuit. On n’avait découvert le corps qu’au lever du jour, dans un parc. Le type s’était pendu à un arbre, tout près de l’endroit où les parents amenaient généralement jouer leurs enfants. La dernière vision qu’il avait eue de ce monde avait dû être celle d’un éléphant toboggan d’un bleu terne et passé.

Un peu d’eau stagnait dans l’évier. Damien y plongea son rasoir pour le débarrasser des poils et de la mousse qui encombraient les lames.

C’était le onzième. Le onzième mort ce mois-ci… deux jours seulement après le précédent. À croire que ça ne s’arrêterait jamais !

Le regard vague, Damien fixa le fond de son évier. La mousse qui flottait à la surface de l’eau le mit mal à l’aise. Elle lui rappelait ce type tombé presque sous ses yeux. Sa cervelle… un peu grisâtre, qui s’échappait de son crâne défoncé. Pourquoi n’avait-il pas prévenu les autorités ?

Bien sûr, il ne pouvait plus rien faire pour lui à ce moment-là. L’homme était mort. Bel et bien mort, mais… mais il aurait dû appeler quelqu’un ! Plutôt que de fuir, plutôt que de chercher à oublier, il aurait dû prévenir de ce qu’il se passait. C’était peut-être stupide, mais il éprouvait des remords… il avait l’impression d’avoir failli à il ne savait quel sombre devoir et, depuis, en ressentait une gêne qu’il ne parvenait à étouffer.

Il inspira longuement et releva les yeux sur le miroir. Son reflet lui rendit son regard. Ses joues ne s’étaient-elles pas un peu creusées ? Il pensait pourtant manger correctement et puis… et puis un peu plus de deux jours seulement s’étaient écoulés depuis la découverte du corps. On ne pouvait pas perdre autant de poids aussi vite !

Sa main tremblait un peu quand il appliqua de nouveau son rasoir contre sa peau. Il fallait qu’il se calme… qu’il pense à autre chose. Après tout, il n’était pas responsable de sa mort ! Ce n’était pas lui qui l’avait poussé ! D’accord, c’était un spectacle choquant mais… mais enfin, on voyait pire tous les jours à la télé !

Près de lui, un brusque battement le fit sursauter. Le rasoir mordit sa peau et du sang commença à couler le long de sa mâchoire.

Les yeux écarquillés, il se retourna. Depuis la fenêtre laissée ouverte de la pièce, posé sur le rebord, un corbeau le fixait. Ses petits yeux noirs le mirent mal à l’aise et, sans s’en rendre compte, il se crispa. Une proie qui tremble face à un prédateur qui s’apprête à se jeter sur lui.

Sa coupure le picotait. S’il avait été capable de faire le moindre geste, il y aurait porté la main pour en essuyer le sang. Seulement, même respirer lui était devenu difficile. Il restait là, le regard affolé et la bouche ouverte sur une plainte muette.

Un corbeau… bon sang, ressaisis-toi ! Ce n’est qu’un stupide corbeau !

L’animal inclina sa tête sur le côté, avant de battre des ailes et de prendre son envol.

#

4

On était au début de l’après-midi. La plupart des étudiants étaient partis manger à la cafétéria, ou à un restaurant quelconque à proximité, sans parler de ceux qui étaient rentrés directement chez eux. À cette heure, l’établissement était donc plutôt calme.

Damien, lui, s’était retiré sur le toit de l’université. Aménagé en une sorte de terrasse, il était pris d’assaut durant les beaux jours, mais était généralement désertique quand, comme en cette après-midi là, un petit vent frais soufflait.

Une canette de soda à la main, la moitié du buste avachie sur la rambarde qui faisait tout le tour du lieu, Damien contemplait le paysage sans vraiment le voir. Le ciel était gris, la ville s’étirait à l’horizon et l’entrée de l’université était presque déserte. Juste un groupe de filles se tenait devant ses grilles. Leur rire et le murmure de leur conversation lui parvenaient.

Il porta sa canette à ses lèvres et jeta un regard par-dessus son épaule. Les poils de sa nuque se hérissèrent. Sur le sommet de la petite construction où se dessinait la porte d’entrée, un groupe de corbeaux se tenait. Trois, pour être exact. De gros spécimens.

Sans comprendre vraiment pourquoi, il avait commencé à développer une forme d’aversion envers ces bestioles. Peut-être parce que leur vue le ramenait systématiquement au souvenir du suicidé ? Enfin… ceux-là au moins ne faisaient pas du tout attention à lui. C’était déjà ça.

D’une main, il se frotta les yeux et se fit la réflexion qu’il y avait décidément beaucoup de corbeaux dans cette ville. Il n’y avait jamais vraiment fait attention auparavant mais, depuis quelques jours, il lui semblait en voir partout.

Il allait se détourner, quand la porte s’ouvrit en grinçant. Dans l’encadrement, une fille blonde, suffisamment banale pour qu’il ait bien pu la croiser à plusieurs reprises au cours des derniers mois sans jamais que sa silhouette ne s’imprime dans son esprit. Au-dessus d’elle, l’un des corbeaux râla et prit son envol, tandis que les deux autres avaient baissé leur bec dans sa direction. Sans leur accorder d’attention, elle referma la porte derrière elle se dirigea vers lui, avant de croiser les bras au niveau de la rambarde et de fixer l’horizon sans lui adresser le moindre mot, ni même de salut gestuel.

Damien continua de la fixer en coin. Elle se tenait à peine à trois mètres de lui. Un petit sourire flottait sur ses lèvres et elle avait le regard déjà absent. Avec un haussement d’épaules, il détourna le regard et porta à nouveau sa canette à ses lèvres.

Il y en avait des comme ça… des pas sociables pour deux ronds. Et à dire vrai, ça l’arrangeait qu’elle en soi, car à cet instant, il n’avait aucune envie de discuter avec qui que ce soit.

Plus bas, le groupe de filles continuait de discuter. L’une d’elle avait enroulé ses bras autour de son ventre et sautillait sur place. De froid ou d’excitation ? Difficile de le dire à cette distance.

Le croassement brutal des corbeaux le fit sursauter. Il allait se retourner dans leur direction, quand un mouvement, sur sa gauche, attira son attention. Il sentit le monde chavirer sous lui.

Debout sur la rambarde, la fille exécutait un numéro d’équilibriste dangereux. Doucement, un pied après l’autre, elle progressait sur la maigre passerelle, les bras écartés de part et d’autres de son corps. Elle lui tournait le dos et, de temps à autre, penchait dangereusement tantôt vers la gauche, tantôt vers la droite.

La terreur s’empara de Damien et il laissa tomber sa canette, dont le reste de soda se répandit à ses pieds. Il leva une main devant lui.

— Attends ! Hé ! Attends, qu’est-ce que tu fais ?

La fille ne se retourna pas. Elle continua d’avancer, toujours aussi tranquillement. De sa gorge s’échappait même une petite mélodie.

— Putain, descends de là !

Bien décidé à mettre fin à ce petit numéro, Damien se précipita dans sa direction. Il tendait déjà les mains pour la saisir et la ramener en arrière, quand la jeune femme, sans crier gare, se laissa tomber en direction du vide. Sur son visage, une expression aussi paisible que son sourire.

— Nooon !

Il se jeta en avant mais, trop tard. Ses doigts agrippèrent quelques cheveux, qui cassèrent presque aussitôt. Impuissant, il ne put qu’assister à la chute de l’inconnue. Lente, trop lente, comme si le temps s’était soudain ralenti.

Le son qu’elle fit quand elle s’écrasa à terre lui parvint à peine, contrairement aux cris de terreur que poussèrent le groupe de filles.

Sur le point de vomir, Damien porta une main à sa bouche et recula. Ses traits s’étaient crispés. Dans ses oreilles, un bourdonnement qui commençait à lui devenir familier.

Une ombre, sur sa droite. Il poussa un hoquet et se retourna vivement. Sur la rambarde se tenait à présent un corbeau… et ce corbeau le fixait.

#

5

Le visage baissé en direction de ses paumes, Damien se trouvait à l’infirmerie. Un peu plus tôt, la police et une ambulance étaient venues s’occuper du corps. Et en tant que témoin ayant été le plus proche de la victime, on l’avait interrogé sur les causes du drame.

Les policiers avaient été plutôt secs. Désagréables, même. Damien avait bien vu dans leurs regards qu’ils espéraient qu’il leur avoue que c’était lui qui avait poussé la jeune femme. Que cette dernière n’était pas une nouvelle victime de cette vague de suicides inexpliquée qui les hantait. Dommage pour eux, il n’avait rien à se reprocher et, heureusement pour lui, l’une des filles avait levé les yeux dans leur direction avant que la victime ne fasse sa chute. Même si elle avait précisé ne pas avoir très bien vu, elle était persuadée que Damien ne se trouvait pas suffisamment près d’elle quand elle était tombée… et puis, la jeune femme n’avait pas hurlé. Pas une seule fois. Était-ce l’attitude de quelqu’un que l’on assassine ?

Des trois témoins de la scène, seules deux étaient présentes à l’infirmerie. L’une d’elle s’était évanouie au moment des faits et avait été transportée ici, où elle pleurait et gémissait depuis. L’une de ses amies, après avoir répondu aux questions des enquêteurs, était retournée chez elle. La troisième, celle que le drame avait apparemment le moins touché, avait rejoint son amie ici. Pour lui tenir compagnie et lui offrir un peu de réconfort.

De la jeune femme étendue sur le lit, il ne voyait presque rien. Celle-ci se tenait recroquevillée sous son drap, où elle n’avait de cesse de trembler. L’autre était assise à son chevet sur un tabouret. Damien pouvait entendre sa voix douce qui tentait d’apaiser ses craintes.

Il ferma les mains et releva la tête. Son crâne vint cogner contre le mur derrière lui, assez durement pour lui faire mal. Il n’émit toutefois aucune plainte, car toute son attention était déjà dirigée ailleurs. Sur la fenêtre face à lui, pour être exact. Les rideaux, qui en étaient tirés, laissaient voir l’extérieur. Un arbre se dressait à proximité. Un arbre dont les branches bougeaient doucement sous la brise. Plusieurs corbeaux s’y tenaient. Cinq ou six au moins. Et tous, sans exception, semblaient le fixer.

Une boule se forma sur sa gorge et il sentit sa mâchoire se crisper. Près de lui, la porte de l’infirmerie s’ouvrit pour laisser place à Christopher. Son ami, une veste au bras, lui adressa un signe de tête.

— Je venais voir comment tu allais.

Damien tourna les yeux dans sa direction et répondit d’une voix basse, presque semblable à un soupir :

— Ça va…

— On m’a dit que tu étais là-haut, quand la nana est tombée. Qu’est-ce qu’il s’est passé au juste ?

Au fond de lui, Damien n’avait aucune envie de répondre. Il en avait soupé de toutes ces histoires de suicide. Seulement, Christopher était un ami. Un bon ami. Ce pourquoi il daigna faire un effort.

— J’étais déjà là-haut quand elle est arrivée. Deux minutes après, elle sautait dans le vide.

Christopher eut un geste du menton.

— Je vois… c’est ce que tu as raconté aux flics ?

— Plus ou moins…

— Ils sont encore là-haut, tu sais ? À chercher je ne sais pas trop quoi.

Son ami avait levé les yeux au plafond, comme s’il était capable de voir à travers la matière. Un petit bruit de gorge échappa à Damien.

— Ils espèrent trouver une preuve pour pouvoir m’accuser de l’avoir poussée.

— Et alors ? fit Christopher en reportant son attention sur lui. Tu l’as poussée ?

Le regard qu’il leva sur son ami fit reculer ce dernier. Il serrait les dents si fort qu’il avait peur d’entendre sa mâchoire se briser à tout instant. Christopher eut un sourire nerveux et lui envoya une bourrade sur l’épaule.

— Hé, fais pas cette tête là : je plaisantais ! Bien sûr que je sais que tu n’es pas capable de faire un truc pareil.

Damien n’en était plus si sûr, mais il n’avait plus la force, de toute façon, de se lancer dans une dispute. Il ouvrit de nouveau les mains et se remit à les fixer. Ces mains qui avaient manqué leur cible… ces doigts qui avaient failli la saisir. Il pouvait encore sentir sur sa peau le contact de ses cheveux. Son corps fut secoué d’un tremblement.

— J’ai presque failli la rattraper, souffla-t-il d’une voix pitoyable. Presque. Une seconde ou deux auraient suffies pour que je la sauve. (Il se donna un coup de poing sur la cuisse.) Si seulement j’avais été assez rapide ! (Il s’assena un nouveau coup.) Si seulement !

Près de lui, Christopher le fixait avec inquiétude. Il se pencha dans sa direction et lui posa une main amicale sur l’épaule.

— Hé, calme-toi vieux. C’est pas de ta faute, tu ne pouvais pas savoir qu’elle s’apprêtait à sauter.

— J’aurais pu… j’aurais dû… mais je n’ai pas réagi assez vite… !

Dans sa gorge, la boule qui le gênait grossit et sa voix s’étouffa. Il poussa un soupir frémissant et sentit une douleur venir lui piquer les yeux. Il renifla et se détourna pour essuyer les quelques larmes qui avaient commencé à lui dégouliner le long des joues. La main de Christopher se déplaça dans son dos.

— Hé, ça va, calme-toi. Tu veux que je demande à l’infirmière de te filer quelque chose ?

Damien émit un nouveau reniflement.

— Qu’est-ce que tu voudrais qu’elle me donne ?

— Quelque chose pour te détendre, par exemple ? Tu es beaucoup trop sur les nerfs, ça peut être dangereux.

Sur les lèvres de Damien, un sourire, presque un rictus, se dessina. Sa voix redevint un murmure.

— Bien sûr que je suis sur les nerfs… c’est normal puisqu’ils me surveillent.

Christopher se redressa et eut un haussement de sourcils.

— Qui ça ?

— Mais les corbeaux, bien sûr. Tu ne les vois pas, là, juste en face ? Ils sont là, ils me surveillent, je sais qu’ils sont là pour moi.

Cette fois, les sourcils de son ami se froncèrent. Il porta le regard en direction de la fenêtre, où les corbeaux se dessinaient toujours. Mais contrairement à Damien, il n’y vit rien de franchement inquiétant.

— Écoute… je crois que tu devrais vraiment prendre quelque chose.

Mais Damien secoua furieusement la tête.

— À quoi est-ce que ça me servirait, tu peux me le dire ? Tu crois que ça les ferait partir, peut-être ? Non, bien sûr que non ! Ils n’attendent que ça. Que je relâche ma vigilance.

Il avait commencé à hausser le ton. Une note hystérique faisait vibrer ses paroles.

Christopher se recula d’un pas. L’inquiétude commençait à se lire sur son visage.

— Damien, tu délires. Qu’est-ce que tu veux que ces piafs en aient à foutre de toi ?

— Tu ne comprends pas… tu ne comprends rien ! Je sais ce qu’ils pensent. Ils s’imaginent que je serai le prochain. Il pense que je vais faire comme tous les autres… c’est pourquoi ils me harcèlent… pourquoi ils… !

Avant que Christopher ne puisse faire un geste dans sa direction, il s’était jeté sur ses pieds. La fille assise sur le tabouret sursauta et se mit à le contempler comme s’il était fou.

— Allez-vous-en ! se mit-il à hurler en faisant de grands gestes des bras. Partez ! Foutez-moi la paix ! Allez, partez !

— Damien ! Damien !

Mais Damien n’entendait plus rien. Tout ce qu’il voyait, c’étaient les corbeaux, sur l’arbre. Ces maudits volatiles qui continuaient de le toiser comme s’ils ne le craignaient pas. Dans son lit, la jeune femme se mit à gémir.

Damien se précipita en direction de la fenêtre. Il voulait l’ouvrir. Il voulait les chasser. Leur jeter tout ce qui lui tomberait sous la main. Mais avant qu’il ne puisse l’atteindre, les bras de Christopher se refermèrent autour de lui et le tirèrent en arrière. Dans un cri de rage, il se débattit.

— PARTEZ ! PARTEZ ! PARTEZ !

Et au même moment que l’infirmière se précipitait dans la pièce pour voir ce qu’il se passait, la fille du lit joignit son hurlement hystérique à celui de Damien.

#

6

— Tu es bien sûr de toi ?

La veille, Christopher l’avait raccompagné jusque chez lui. Après sa petite crise, son ami ne tenait pas à le laisser seul. Il avait pris les médicaments que lui avait fourni l’infirmière et avait quitté l’université en sa compagnie. Ce qu’il lui fallait, lui avait-on dit, c’était du repos. Beaucoup de repos. Et une aide psychologique.

Christopher n’avait d’ailleurs accepté de quitter son appartement que quand il était parvenu à lui arracher la promesse qu’il prendrait rendez-vous avec un spécialiste la semaine suivante. Damien avait donné sa parole à contre cœur, tout en sachant qu’il ne serait, au final, pas obligé de l’honorer s’il se sentait mieux après le week-end.

— Oui, ne t’inquiète pas. Je suis un peu fatigué, mais ça devrait aller.

À l’autre bout du fil, Christopher marqua un silence.

Damien se préparait à aller en cours. Son sac sur l’épaule, il descendait les escaliers de son immeuble, l’oreille collée à son téléphone portable. En bas, le rez-de-chaussée était aussi désert que silencieux.

— Comme tu veux… mais je pense vraiment que ce serait préférable pour toi de te reposer aujourd’hui.

Damien porta la main à ses poches de pantalon et en tira une petite clef qu’il introduisit dans la serrure de la boîte aux lettres face à lui. Elle s’alignait, avec plus d’une dizaine d’autres, le long du mur de gauche. À l’intérieur, seulement des publicités. Il referma la petite porte.

— Je n’ai des cours que jusqu’à midi. Ensuite, j’aurai toute la journée, ainsi que demain, pour me reposer.

Bien sûr, il aurait préféré retourner se coucher, et même ne plus jamais reparaître à son université mais… non ! Il ne pouvait pas se le permettre.

À son oreille, Christopher poussa un soupir.

— J’ai compris. Tu veux qu’on déjeune ensemble ?

— Pourquoi pas ?

— Ok. Dans ce cas, à tout à l’heure.

Puis ils raccrochèrent.

L’espace de quelques secondes, Damien resta à fixer l’écran de son téléphone portable. Est-ce qu’il faisait vraiment bien de se montrer aussi têtu ?

Avec un haussement d’épaules, il fit disparaître son téléphone dans une des poches de sa veste et se dirigea vers la porte de sortie à double battants. Le verre opaque qui les recouvrait laissait à peine passer la lumière de l’extérieur, de fait qu’en dehors d’une petite loupiote en haut des boîtes aux lettres, le hall était plutôt sombre.

Il prit une longue inspiration et poussa le battant de gauche. La lumière extérieure l’aveugla momentanément et il ferma de moitié les yeux pour se protéger de l’agression. Il avait à peine mis un pied dehors qu’il se figeait. Son regard s’agrandit, au point qu’on aurait pu croire que ses globes oculaires s’apprêtaient à quitter leurs orbites pour pendre misérablement à hauteur de ses joues.

Là… là ! Sur les câbles électriques… des corbeaux. Dix… non… quinze peut-être ? Ils étaient là, à l’attendre. Leurs yeux noirs et inexpressifs dressés dans sa direction.

Il ouvrit la bouche une fois, la referma, recommença plusieurs fois d’affilée, à la manière d’un poisson qui tente de trouver de l’air. Puis, doucement, tout doucement, il recula en direction du hall d’entrée.

Les corbeaux, eux, n’avaient toujours pas fait un geste quand il referma la porte sur lui.

Haletant, il se prit la tête entre les mains et, courbé en avant, gémit.

Non ! Non ! Non ! Non ! NON ! NON !

#

7

Finalement, il avait été incapable de quitter son immeuble. De retour dans son appartement, il avait tiré tous les rideaux et s’était recroquevillé sur son canapé. Car partout où il posait les yeux à l’extérieur, il y avait des corbeaux. Des petits, des gros, des jeunes et des beaucoup plus vieux. Ils étaient si nombreux qu’il ne comprenait pas comment leur présence ne pouvait pas interpeller ses voisins.

Les bras recroquevillés autour de son torse, il tentait vainement de se raisonner. Ce qu’il imaginait était stupide. Ce n’était que des oiseaux, bon sang, de stupides volatiles ! Ils ne pouvaient pas avoir l’intelligence qu’il leur prêtait. Ils ne pouvaient pas sérieusement en avoir après lui !

Pourquoi, d’ailleurs ? Pourquoi lui en voudraient-ils ? Que leur avait-il fait pour attirer leur animosité ? Rien… rien du tout… et pourtant, pourtant il était incapable d’ôter cette idée de sa tête.

Ils étaient là pour lui.

Ils étaient là pour lui faire du mal.

Ils voulaient… ils voulaient… non… non ! Non il ne voulait pas aller aussi loin. Ce qu’il avait en tête était dingue, complètement dingue. De la paranoïa à l’état pur.

Il y avait forcément une autre raison à leur présence !

Machinalement, il baissa les yeux sur sa montre et vu qu’il était presque treize heures. Le temps avait filé sans qu’il n’en ait conscience et il était à présent trop tard pour prévenir Christopher qu’il ne pourrait pas déjeuner avec lui.

Tant pis… il espérait que son ami comprendrait.

D’ailleurs il mourrait de faim. De soif, également. Sa gorge était si desséchée qu’elle le faisait souffrir chaque fois qu’il avalait le peu de salive qu’il lui restait.

Il refusait de quitter son appartement, mais il ne risquait rien à se rendre à la cuisine. Là-bas aussi, les rideaux étaient tirés.

Avec un soupir las, il se redressa. Il se dirigeait droit vers la cuisine, quand la sonnerie de son téléphone s’éleva. Dans un cri, il bondit en arrière, tandis que derrière les rideaux, l’ombre disproportionné d’un corbeau qui prend son envol se dessina. Le croassement de l’animal, à cet instant, résonna comme un rire méchant.

Une main plaquée devant son nez et sa bouche, la respiration difficile, Damien s’approcha de son téléphone qui, sur le canapé, continuait de faire entendre sa sonnerie. Les traits creusés, il se courba légèrement en avant. Le nom de Christopher s’affichait sur l’écran.

Quand on parle du loup.

Plus rassuré, il se baissa pour attraper le téléphone et, d’une main qui tremblait tellement qu’il eut du mal à faire réagir l’écran tactile, décrocha.

— A… Allo ?

Sa voix, en cet instant, ressemblait à s’y méprendre à celle d’un corbeau et il détesta ça.

— Damien, c’est moi. Est-ce que tout va bien ?

Damien prit une longue inspiration et se redressa. De sa main libre, il essuya son front, où la sueur avait commencé à perler. Il fixa le dos de sa main, sans répondre.

— Damien ?

De nouveau, il prit une longue inspiration.

— Oui, excuse-moi. Ça va. Je suis désolé pour ce midi mais… sur le chemin, j’ai commencé à me sentir mal et j’ai préféré rentrer. J’aurais dû t’appeler…

À son oreille, Christopher poussa un « Mhhh » quelque peu contrarié.

— Tu vois, qu’est-ce que je t’avais dit ? Tu aurais mieux fait de rester au lit ce matin !

— Oui… je sais…

— Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? Je peux passer te voir après mes cours, si tu veux.

— Non, merci. C’est sympa mais… je crois que j’ai envie de rester seul.

— Damien. T’es bien sûr que tout va bien ?

Damien ferma les yeux. Bien sûr que non, que ça n’allait pas ! Mais que pouvait-il faire d’autre que de mentir ? Christopher ne l’avait pas cru la veille, il ne le croirait pas davantage aujourd’hui. Et il ne voulait pas qu’il vienne s’imposer chez lui de force, juste pour s’assurer qu’il ne risquait pas de faire une autre crise.

C’était trop tard, de toute façon.

— Ouais, t’inquiète. Je suis très fatigué. Je crois que j’ai vraiment besoin de dormir tout le week-end.

— OK, bon… dans ce cas, si tu as un souci, n’hésite pas à m’appeler. Et au pire, on se voit lundi, pas vrai ?

— Bien sûr. À lundi !

Puis il raccrocha. Sur ses lèvres, un sourire était apparu.

Lundi… oui, bien sûr… lundi serait un autre jour, pas vrai ?

#

8

Ils sont toujours là.

Damien se tenait devant la fenêtre du salon. Il avait écarté les rideaux d’à peine quelques centimètres pour regarder à l’extérieur. La nuit était tombée depuis un moment et, pourtant, les corbeaux étaient toujours à leur poste. Peut-être encore plus nombreux qu’avant.

Qu’est-ce qu’ils attendent ? Mais qu’est-ce qu’ils attendent, bon sang ?

Damien se mordit le pouce et recula. Il ne comprenait pas. Il n’y comprenait rien. Ou plutôt, si, il avait trop peur de comprendre, trop peur de savoir et il savait que s’il accordait ne serait-ce qu’une seule seconde d’attention à cette terreur, alors il deviendrait fou.

À l’extérieur, l’un des corbeaux se mit à rire.

Nerveux, Damien mordit plus fort son ongle.

Un autre corbeau l’imita. Puis un autre et encore un autre, jusqu’à ce que, dans un vacarme infernal, les oiseaux ne prennent leur envol d’un même mouvement.

À cause de l’éclairage extérieur, leurs ombres dansaient, se croisaient, grossissaient, rétrécissaient derrière les rideaux, à la manière d’un ballet complètement dingue. Avec une plainte, Damien sentit ses genoux fléchirent sous lui et il s’accroupit à terre, les deux mains au-dessus de sa tête, comme s’il craignait que les ombres ne se matérialisent en de véritables volatiles qui viendraient l’attaquer.

Toutefois, l’étrange comportement de ses tortionnaires ne dura qu’une petite minute et, aussi vite que la folie les avait pris, le silence s’abattit. Pesant et presque encore plus menaçant.

La respiration saccadée, Damien baissa ses mains, mais sans oser se relever. La crise était passée, mais il ne se sentait pas plus rassuré pour autant. Ils préparaient quelque chose… ils préparaient forcément quelque chose !

Toc… toc… toc…

Il se figea. Qu’est-ce que c’était que ça ?

Toc… toc… toc…

De nouveau, il porta son pouce à sa bouche et commença à le mordre. Où… ?

Toc… toc… toc…

Cette fois, il s’était jeté sur ses pieds. Dans la chambre… ça venait de la chambre !

Il hésita. Devait-il s’y rendre ? C’était certainement ce qu’ils attendaient de lui, mais… et si ce n’était pas un piège ? Et si aller découvrir sur le champ ce qu’ils manigançaient pouvait lui éviter le pire ? Et s’il n’avait que cette seule et unique chance de contrer leur menace ?

Toc… toc… toc…

D’une démarche raide, il se dirigea en direction de sa chambre, mais il n’osa pas en franchir tout de suite le seuil. Ici, l’éclairage public était beaucoup moins violent que dans les autres pièces de l’appartement, de fait que c’en était l’endroit le plus sombre.

Il déglutit.

Toc… toc… toc…

La fenêtre ! Ça venait de la fenêtre ! Mais qu’est-ce que… ?

Toc… toc…

Dans un sursaut de fureur, il se jeta en direction des rideaux et les ouvrit en grand.

Sa bouche s’ouvrit sur un cri muet.

Ils étaient là, massés derrière sa fenêtre, les pattes posées sur le rebord extérieur, à le regarder. Des statuts. Immobiles et pourtant terrifiantes.

Il recula. Si précipitamment, qu’il se prit les pieds et tomba. Il n’en continua pourtant pas moins à reculer, se traînant le plus loin possible des oiseaux, sans pour autant oser les quitter des yeux.

Derrière lui, un obstacle un peu mou. Son lit.

— Ah… Non… Laissez…

Il arrivait à peine à parler. Le bourdonnement dans ses oreilles était revenu, plus violent que jamais, au point de lui vriller le crâne.

L’un des corbeaux pencha la tête sur le côté, puis donna un coup de bec contre la vitre. Un autre l’imita. Puis encore un autre, et un autre, et un autre, ce jusqu’à ce qu’ils se mettent tous à frapper contre cet obstacle qui les séparait encore de leur proie.

Incapable de se contenir plus longtemps, Damien laissa éclater un cri de terreur animal.

#

9

Son téléphone avait sonné à plusieurs reprises au cours de la matinée, puis en début d’après-midi. Maintenant, il était enfin redevenu silencieux.

Sur le canapé, Damien avait les traits tirés et les paupières tombantes. Il avait à peine quitté le salon la veille et refusait toujours autant de remettre les pieds dans sa chambre depuis la nuit de samedi. Dimanche était passé, sans qu’il ne parvienne à trouver de repos, et lundi était à présent bien entamé.

Il était à peine parvenu à dormir quelques heures. Il lui était impossible de trouver sommeil. À peine fermait-il les yeux, qu’il les entendait. Ils cherchaient à jouer avec ses nerfs et y parvenaient à merveille, vu que le moindre bruit le faisait à présent sursauter. C’est à peine s’il avait eu le courage de s’alimenter la veille et, aujourd’hui, il n’avait encore rien avalé.

Il était pourtant affamé, épuisé, et il se sentait sale. Vraiment très sale. Mais il avait peur de ce qu’ils pourraient faire s’il s’absentait quelques instants. Ici, au moins, il se trouvait au beau milieu de l’appartement. Il entendait chaque bruit produit dans chaque pièce. Ils ne pourraient pas l’avoir tant qu’il serait ici mais, malheureusement, le salon n’était pas exactement le meilleur endroit non plus pour tenir un siège.

Si seulement il avait eu quelque chose à grignoter.

Il posa une main sur son ventre douloureux et ferma les paupières de moitié. Sa tête roula sur le côté. Qu’avait-il fait pour mériter ça ? Il n’était toujours pas parvenu à trouver de réponse à cette question et, au final, il n’était même pas certain qu’il y en ait une. Au contraire, il pensait plutôt que tout ceci était gratuit. Qu’il s’était trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment.

Ils voulaient l’avoir à l’usure. Il le savait. Ils voulaient le pousser au suicide. Il ignorait d’où lui venait cette certitude, mais il n’avait plus aucun doute sur la question.

Ils voulaient sa mort.

D’une façon ou d’une autre, ils voulaient le voir périr.

Ses yeux se mirent à le piquer et il y porta sa main pour y écraser les larmes qui commençaient à s’en échapper.

Sa situation était injuste. Totalement injuste. Il n’osait même plus sortir, car il savait que s’il le faisait, ils l’attaqueraient.

Ils l’attaqueraient et peut-être parviendraient-ils à le tuer.

Car qui pourrait quoique ce soit contre un nuage de corbeaux qui fond sur vous ? Rien… rien du tout. Même la fuite serait inutile et, il le savait, il ne trouverait personne pour lui venir en aide.

Les gens auraient trop peur pour cela.

Un petit grattement. Il redressa la tête et son regard fut attiré sur sa gauche. En direction de l’accoudoir de gauche, pour être exact. Là où une petite lueur était apparue, ondulait, grossissait, pour finalement prendre la forme d’un corbeau.

— Fui ! Alors toi alors, on peut dire que tu nous auras donné du fil à retordre.

Damien battit des paupières. Étrangement, il se sentait soudain très détaché de la réalité. Presque comme s’il était absent de son corps et que la menace qui se tenait là, à quelques centimètres de lui, ne le concernait plus. L’animal ne lui faisait pas peur, pas plus qu’il ne trouva irrationnel le fait que celui-ci vienne de s’adresser à lui.

— Comment es-tu entrée ? questionna-t-il, et sa voix était aussi calme que son attitude.

Le corbeau frotta deux fois son bec contre le l’accoudoir.

— Je pourrais bien te le dire, mais tu n’y comprendrais rien.

Ah oui, vraiment ?

— Alors, est-ce que tu peux au moins m’expliquer ce qu’il m’arrive ? Ce qu’il nous arrive à tous ? Car je ne suis pas le premier, pas vrai ? Tous les autres, tous ces suicides, c’est vous qui les avez provoqués !

Le corbeau le fixa un moment, comme s’il hésitait à lui répondre.

— Eh bien… si tu tiens vraiment à le savoir, nous appellerons ça une malédiction. Notre malédiction.

— Votre malédiction ?

Il eut un froncement de sourcils.

— C’est ça, reprit le corbeau. Une malédiction qui saute d’un individu à l’autre. Généralement, sur celui qui se trouve le plus près du mort. Comme toi, par exemple, ce jour-là.

Damien secoua la tête.

— Je n’y comprends rien.

En réponse de quoi, le corbeau émit un petit son moqueur.

— Tu vois, je te l’avais dit !

— Non, ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous faites ça. Pourquoi vous en prendre à nous ?

Son interlocuteur pencha la tête tout d’abord sur un côté, puis de l’autre.

— Eh bien… peut-être parce que nous pensons que vous le méritez… ou peut-être simplement parce que ça nous amuse. Choisis ce que tu préfères !

Damien eut un sourire en coin. Ce qu’il préférait, hein ? Et en plus, il avait le sens de l’humour l’animal !

Le corbeau le fixait toujours et, comme le silence entre eux s’éternisait, il finit par dire, dans une murmure presque doux :

— Allez… tu n’en as pas assez de ce petit jeu ? Et si tu y mettais fin ?

Machinalement, Damien approuva d’un signe de tête et se leva. Il était, en fait, à peine conscient de le faire. Un peu comme si son corps réagissait de lui-même. Il n’avait plus aucune combativité, mais aussi plus aucune inquiétude. Pour lui, c’était comme s’il était déjà mort.

Sans se presser, il se dirigea en direction de la fenêtre du salon. Il ouvrit les rideaux, avant d’en faire de même pour la fenêtre. Le soleil, qui brillait encore à l’extérieur, l’aveugla et il porta une main devant ses yeux. Face à lui, sur les câbles électriques, des corbeaux. Beaucoup plus qu’il n’en avait jamais vu.

Il prit une inspiration, puis se tourna vers celui qui le contemplait depuis le canapé.

— Quelqu’un, un jour, finira bien par comprendre ce que vous faites.

Si son interlocuteur avait pu sourire, Damien ne doutait pas que c’est ce qu’il aurait fait à ce moment.

— Et comment ? lui répondit-il. Tu oublies que nous ne sommes que de stupides volatiles.

Damien eut un sourire. Un faible sourire. Sans haine, ni sans joie, juste un sourire. Puis, il enjamba sa fenêtre et se mit debout, courbé en deux, sur le bord, une main le maintenant encore à l’encadrement. Le ciel était nuageux, la rue paisible.

Il eut un soupir.

Allez, il était l’heure…

Il se courba un peu plus en avant et, brusquement, lâcha prise. La dernière vision qu’il eut, avant de s’écraser au sol, était celle de Christopher qui levait les yeux dans sa direction.

FIN

L’auteur : Erwin Doe. Chose flemmarde et insatisfaite, j’écris un peu dans tous les genres, mais surtout dans ceux de la SFFF.

Blog : http://erwindoe.eklablog.fr/

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10 thoughts on “Sous l’Œil du Corbeau, par Erwin Doe

  1. La vache… Tu t’es pris pour Hitchcock ? Je vais plus jamais pouvoir regarder les oiseaux de la même façon, même temps ! T’es super doué, vraiment, ça me laisse pantelante… *___*

    • Oh, un commentaire. °O° Merci beaucoup ! Ça me fait vraiment plaisir si tu as apprécié. Je me suis bien amusé à écrire cette nouvelle, mais je t’avoue que je ne savais pas du tout si elle était réussie. Du coup, ça me rassure. x)

  2. Oh, du bon vieux fantastique comme je les aime ! On a des choisi des thématiques qui se ressemblent un peu :3 En tout cas, récit très bien mené, bravo !

    • Merci beaucoup ! :3 Ah ? Ça m’intrigue ! Je ne crois pas avoir encore lu ta nouvelle, du coup je vais réparer ça. 😀

  3. Je rejoins Chloé, heureusement que je n’ai pas de corbeaux par chez moi ^^
    Bien écrit, j’ai de la peine du coup pour Christopher… !

    • Les corbeaux m’ont un tantinet perturbé à une période de ma vie, du coup je crois que c’est ce qui m’a donné envie d’écrire cette nouvelle. XD En tout cas merci pour ton commentaire !

  4. La symbolique du corbeau lié à la mort, je connaissais, Les corbeaux de Hitchcock également, mais des corbeaux qui s’amusent à jouer avec le mental humain…
    Une bonne idée

    • Oh, encore un commentaire ! Merci ! Je ne m’attendais pas à en recevoir autant sur cette nouvelle.

      Héhé, tant mieux si c’est une bonne idée. Je voulais absolument utiliser des corbeaux, mais j’ai vraiment galéré pour leur trouver un rôle à jouer. :3

    • Houlà ! Je crois que si ça arrivait par chez moi, la coïncidence me ferait bien flipper. XD Merci pour ton commentaire et ta lecture !

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