Meurtre rue Dauge, par Pascal Bléval

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Gérald Didenne introduisit la clé dans la serrure, sans cesser de parler.

— Vous allez voir, c’est une maison bourgeoise de la fin du dix-neuvième siècle. Il y a quelques petits travaux de décoration à prévoir, mais rien de bien méchant. Elle était encore habitée il y a trois mois. Par la veuve Griss. Je ne sais pas si vous connaissez ?

— De nom, répondit son interlocuteur.

L’homme était grand, vêtu d’une veste noire qui lui descendait jusqu’aux chevilles. Ses yeux ne s’attardaient jamais plus de quelques secondes au même endroit. Il semblait chercher quelque chose. Il n’avait pas tendu la main lorsque Gérald lui avait présenté la sienne, quelques minutes plus tôt. Cela n’avait pas vexé Gérald. Dans son métier, il en avait vu bien d’autres.

— Ça ne m’étonne pas. Tout le monde l’aimait bien, dans le quartier. La nouvelle de sa mort en a choqué plus d’un. Tout à fait entre nous, les héritiers n’ont pas les moyens de payer les frais de succession. Ils ont plutôt intérêt à vendre rapidement, croyez-moi, sinon ça risque de leur coûter cher.

La porte céda le passage et les deux hommes pénétrèrent dans la demeure. Gérald commença les présentations.

— Au rez-de-chaussée, vous avez cinq pièces : la cuisine, un salon et trois chambres. Voulez-vous que j’ouvre les volets ?

— Oui, faites donc.

La première pièce, sur la gauche, était petite et sombre. Ses fenêtres surplombaient la rue et Gérald embraya sans rien dire. Il savait reconnaître quand un client n’était pas satisfait.

— La cuisine et le salon donnent sur le jardin. Je tiens à préciser : aucun vis-à-vis à déplorer de ce côté.

— C’est intéressant.

Gérald ressortit de la pièce et guida le visiteur vers le salon. Celui-ci s’achevait sur une double baie vitrée s’ouvrant sur une terrasse, puis sur un vaste terrain arboré. Pas le moindre voisin en vue. Le sourire du visiteur s’élargit et Gérald comprit qu’il venait de marquer un point. Il dévoila l’intérieur de deux grands placards, qui occupaient tout un pan de mur.

— Pratique pour ranger la vaisselle, par exemple. Ainsi, elle reste à portée de main pour passer à table. Mais si vous le désirez, vous pouvez aussi partiellement abattre le mur de droite. Il est porteur, mais avec un bon maçon et un IPN, ça se fait bien. Je peux vous avoir un devis pas trop élevé pour ce type de travaux, si ça vous tente. Et comme ça, vous pourrez vous aménager une cuisine américaine. Tenez, je vais vous montrer la terrasse, vous m’en direz des nouvelles. Elle est parfaite pour les petits-déjeuners ensoleillés !

Gérald se dirigea vers la baie vitrée et la déverrouilla. Dans le même temps, il continuait de poser des questions. Il s’agissait de cerner au mieux les attentes du visiteur.

— C’est pour une résidence secondaire, au fait ?

— Principale.

— Vous avez des enfants ? On est début juin, en général, les gens qui achètent à cette époque là, c’est pour assurer la rentrée scolaire sur leur nouveau lieu d’habitation. C’est votre cas ?

— Non, moi c’est purement professionnel.

Gérald entendit une série de déclics derrière lui et en déduisit que le client jouait avec les plafonniers. La lumière ne s’alluma pas et il se prit à espérer que les plombs n’avaient pas encore sauté.

— Et vous faites quoi, dans la vie ? demanda-t-il après quelques secondes de blanc.

D’un coup d’épaule, il parvint finalement à ouvrir la baie vitrée. Il se tourna vers le visiteur avec un sourire satisfait et se retrouva nez à nez avec le silencieux d’un pistolet.

— Tueur à gages, répondit l’autre d’une voix neutre.

Il pressa sur la détente, refaisant la décoration intérieure du salon à grand renfort d’esquilles d’os et de morceaux de cervelle. Puis, il s’attacha à effacer toutes traces de son passage et quitta les lieux. Quelques instants plus tard, un chat noir, qui était resté dissimulé dans l’ombre du placard, sortit à son tour de la pièce. Son collier jaune doré accrocha les rayons de soleil filtrant à travers les persiennes d’une des chambres. Il suivit le tueur comme son ombre lorsque celui-ci s’éloigna de la maison, à pied…

#

— Vous trouvez des choses intéressantes ? À quand remonte la mort ?

Claire Chamaire se redressa et fixa l’inspecteur Julien Harnabi du regard. Elle était accroupie à côté du corps et venait de passer plusieurs longues minutes à l’ausculter sous toutes les coutures.

— Je viens à peine d’obtenir mon diplôme de médecin légiste. Je n’ai donc pas franchement beaucoup d’expérience en la matière et il me sera difficile de me prononcer avec certitude, répondit la jeune femme en se relevant. Mais à vue de nez : pas plus d’une dizaine d’heures.

L’inspecteur se détourna sans plus de commentaires et se pencha par la fenêtre.

— Nous sommes au rez-de-chaussée. Le tueur a pu se laisser glisser par là jusqu’au jardin. Même moi je serais capable de faire ça sans me faire mal.

— Surtout qu’il y a de nombreux trous dans la clôture qui entoure la parcelle. À moins, bien sûr, qu’il ne soit ressorti par la porte, tout simplement, renchérit Claire, sans la moindre once de sarcasme dans la voix.

Harnabi hocha la tête et se dirigea vers les placards, de l’autre côté de la pièce. Il avait à peine tourné la poignée de la porte qu’une boule de fourrure noire, au ventre blanc et aux pattes munies de griffes coupantes comme des rasoirs, lui sauta au visage en feulant.

— Con de chat ! Tu vas me lâcher, oui ?

Déséquilibré, Harnabi tomba à la renverse. Le félin relâcha aussitôt sa prise et se précipita vers la baie vitrée. De là, il bondit dans le jardin et disparut dans la haie. Lorsqu’Harnabi parvint à se relever, ses joues étaient barrées de plusieurs cicatrices superficielles et Claire eut le plus grand mal à garder son sérieux. L’inspecteur remarqua qu’elle tenait son smartphone à la main, il rougit violemment.

— Attendez, ne me dites pas que vous avez filmé la scène ?

Claire opina du chef, un large sourire aux lèvres.

— Je n’en ai pas loupé une miette, inspecteur. Pour une fois, j’ai même réussi à utiliser le mode « rafale ». Je vous enverrai les photos, bien sûr. Elles pourraient servir… pour l’enquête.

— Ben voyons, pour l’enquête… Plutôt pour se foutre de moi un peu plus longtemps, oui ! Donnez-moi ça.

— Pardon ?

Claire était étonnée. C’était bien la première fois que l’inspecteur Harnabi lui parlait sur un tel ton.

— Hors de question.

— Je suis votre responsable. J’ai tous les droits. Alors, maintenant, donnez-moi cet appareil !

— Venez le chercher ! riposta Claire.

Elle glissa son smartphone dans son décolleté et fixa Harnabi des yeux, comme pour le défier. Mais celui-ci soupira et n’insista pas.

— Je ne vous avais jamais vu baisser les bras aussi rapidement, réagit Claire, surprise.

Harnabi ne répondit pas tout de suite. Il était sorti sur la terrasse et observait le jardin et les alentours d’un air concentré.

— Il va y avoir du changement, dans le coin.

Il désigna les terrains vagues qui encadraient la parcelle de la veuve Griss. De gigantesques panneaux au nom du promoteur immobilier Gachet-Grandjean fleurissaient un peu partout, vantant les mérites du futur écoquartier qui s’apprêtait à jaillir de terre dans les mois à venir. La maison en vente constituait une sorte d’enclave isolée au sein d’un océan de travaux de terrassement.

Harnabi rentra à l’intérieur et referma la baie vitrée derrière lui. Les blessures que venait de lui faire le chat lui cuisaient le visage. Il n’avait plus qu’une idée en tête : retourner chez lui désinfecter tout ça et réfléchir à tête reposée.

— On se voit demain au bureau, Claire. Soyez à l’heure, pour une fois.

#

Arrivée de bonne heure et de bonne humeur, Claire pouffa de rire en voyant le visage recouvert de sparadraps de l’inspecteur. Alors qu’il s’apprêtait à la saluer, il se renfrogna et s’enferma dans son bureau en claquant la porte avec force. Claire s’en voulut aussitôt de son manque de tact, mais le mal était fait. Heureusement, connaissant Harnabi, il ne tarderait pas à ressortir. Elle fouilla dans son armoire et en sortit une boite de chocolats pralinés. Cela devrait l’aider à regagner l’estime de l’inspecteur.

En attendant, elle copia sur son ordinateur les photos qu’elle avait prises sur le lieu du crime. Au milieu de plans serrés sur le cadavre de l’agent immobilier, elle tomba sur les instantanés de l’attaque du chat. Elle put l’observer plus en détail : il avait le bas des pattes et le ventre blancs, mais tout le reste de son corps était d’un noir d’encre. Claire continua de faire défiler les images, à la recherche d’indices. Elle éclata soudain de rire en revoyant la tête stupéfaite d’Harnabi au moment où la furie poilue s’était jetée sur lui, toutes griffes dehors. Puis, elle remarqua un détail qui lui avait échappé, sur le coup.

— Ça alors, le collier du chat !

— Quoi, qu’est-ce que vous avez à parler de ce foutu bestiau ? Vous ne vous êtes pas encore assez moquée de moi, c’est ça ?

L’inspecteur s’était glissé dans son dos sans qu’elle s’en aperçoive. Elle sursauta, mais se reprit rapidement.

— Non, ce n’est pas ça. Regardez ce qu’il porte, là.

Claire pointa l’écran du doigt, désignant le collier jaune. Au niveau du cou se balançait une grosse pierre ronde, rouge vif, qui tranchait sur le pelage noir.

— Hé bien ?

— Je serais prête à parier que c’est une e-cam.

— Sans blagues ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? C’est flou. Vous devriez demander une formation photographie au service RH. Les budgets sont décidés en ce moment même, alors n’hésitez pas et dépêchez-vous.

Claire ne se laissa pas démonter et continua, imperturbable.

— Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais les e-cam ont été très à la mode, il y a cinq ou six ans. On en mettait partout, de ces minis-caméras vidéo. Mes parents en avaient collé une sur le collier anti-puce de notre chien. On s’amusait à filmer les gens avec, pendant la promenade.

— Pas très légal, tout ça. Et le droit à l’image, vous y avez pensé ?

Claire pianota sur le clavier de son ordinateur et accéda à un site marchand. Une publicité pour une e-cam d’occasion clignotait sur le côté gauche de l’écran.

— Sur le coup, non. Mais avec le recul, je me dis que nous avons eu de la chance de ne pas avoir d’ennuis à cause de ça. À un moment, la mode avait pris une telle ampleur que les procès pour atteinte à la vie privée se sont multipliés. Le soufflet de la nouveauté s’est dégonflé en très peu de temps, après ça. Mais je vois que tout le monde n’avait pas vraiment arrêté. Manifestement, la veuve Griss était du genre technophile.

— Où cela nous mène-t-il, précisément ?

— Selon mon expérience, ce type de caméra disposait d’un mode d’enregistrement en continu. Une fois le disque plein, les nouvelles images effaçaient les plus anciennes, tout simplement. D’après moi, l’e-cam portée par votre agresseur à quatre pattes devait pouvoir filmer de trente-six à quarante-huit heures d’affilée.

— Sachant que le meurtre remonte à vingt-huit heures environ, cela ne nous laisse que de huit à vingt heures pour retrouver la trace de ce bestiau infernal et lui enlever son collier. Vous feriez quoi, vous, à sa place ?

— Je resterais chez moi, bien au chaud ?

— Non, je ne crois pas. Un chien agirait peut-être comme ça, mais pas un chat. On a déjà eu de la chance qu’il soit encore là à notre arrivée. Et puis, vu la façon dont il s’est sauvé, je doute qu’il revienne de si tôt. C’est bien connu, les félins sont du genre indépendant.

— Le problème, c’est que la ville est grande, souligna Claire. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. À moins de faire appel à la fourrière municipale ?

Harnabi prit soudain un air éclairé. Il se leva, s’empara de son manteau et commença à s’en revêtir. Il se tourna vers Claire, qui n’avait pas bougé.

— Hé bien alors, vous venez ? Je ne vais pas vous attendre cent-sept ans !

#

Harnabi gara sa voiture dans le parking des fourrières Gachet & Gachet. Il était presque vide, à cette heure matinale, et l’inspecteur craignit un instant que leur interlocuteur ne soit pas encore arrivé. Mais sa BMW était bien là, juste à côté de la porte d’entrée du bâtiment à deux étages abritant les locaux administratifs de la petite entreprise.

— Ça me rappelle quelque chose, ce nom, « Gachet », murmura Claire.

— Ils dirigent les travaux autour de la maison de feu la veuve Griss. Mais c’est un conglomérat constitué de pas mal de sociétés différentes, dont des pompes funèbres et quelques cinémas. Je suis étonné que tu n’en aies jamais entendu parler.

— Je n’ai emménagé dans la région que l’année dernière. Mais pourquoi le PDG d’un groupe aussi important nous reçoit-il ici, dans ce cas ?

Claire jeta un coup d’œil alentour. Ils se trouvaient dans la zone industrielle Ouest de Bordeleaux et la ville n’était pas toute proche. De plus, le coin était un peu désert. Une grande surface s’étalait de l’autre côté de la route, quelques magasins de bricolage, un ou deux bric-à-brac, et c’était à peu près tout.

— C’est par cette société qu’il a commencé à s’implanter à Bordeleaux, justifia Harnabi. Du coup, c’est là qu’il a domicilié son GIE. Cet homme est du genre sentimental, comme tous les entrepreneurs, c’est bien connu. Bon, on y va ou on plante la tente ?

Sans laisser le temps à Claire de répondre, l’inspecteur partit à grandes enjambées vers la porte d’entrée de la fourrière. Il la poussa  et une petite clochette les annonça. L’hôtesse d’accueil, jeune apprentie en costume noir, décolleté plongeant et écharpe assortie, les reçut avec le sourire.

— Bonjour messieurs-dames. Vous désirez ?

— Inspecteur Harnabi. J’ai rendez-vous avec monsieur Gachet, pour neuf heures.

— Je l’appelle immédiatement. Veuillez prendre place dans la salle d’attente, je vous prie.

— Inutile. Nous resterons debout, souligna Harnabi comme Claire se dirigeait vers un fauteuil moelleux aux larges accoudoirs.

— Comme vous voudrez.

L’hôtesse décrocha son combiné et composa un numéro. Après une unique sonnerie, une voix d’homme lui répondit.

— Ces messieurs-dames de la police sont arrivés, monsieur Gachet. Vous descendez ? Très bien, je les fais patienter. Puis, se tournant vers Harnabi : « Il arrive tout de suite ».

L’inspecteur hocha la tête et commença à pianoter du bout des doigts sur le bureau de l’hôtesse. Au bout d’une minute, agacée par le bruit répétitif que cela produisait, Claire alla s’assoir dans la salle d’attente. Peu après, un homme en complet veston gris s’approcha d’elle.

— La police est charmante, de nos jours. Permettez que je me présente : Herbert Gachet, des établissements Gachat-Grandjean. Je suis ravi de vous recevoir de si bon matin. La journée s’annonce sous les meilleurs auspices !

Claire se leva, tira nerveusement sur sa jupe puis serra la main que lui tendait le PDG. Harnabi les rejoignit aussitôt.

— Bonjour monsieur Gachet. Inspecteur Harnabi, pour vous servir. Nous ne serons pas longs, rassurez-vous : nous avons besoin de vous, ou plutôt de votre société, pour la capture d’un chat. Ceci dans le cadre d’une enquête urgente. Il ne nous reste qu’une dizaine d’heures pour retrouver l’animal en question et la réputation des fourrières Gachet est bonne, c’est pourquoi j’ai pensé à vous.

— Je suis toujours ravi d’aider la police. Pouvez-vous me décrire l’animal ?

Harnabi tendit une photo. On pouvait y voir un gros matou au pelage brun-fauve portant un large collier vert. L’inspecteur montra le bijou bleu qui se balançait au cou de l’animal.

— Ce truc, là, c’est une e-cam. Elle est susceptible d’avoir enregistré la scène du crime, car le chat se trouvait dans la maison de la veuve Griss.

Gachet tiqua, mais ne dit rien. Harnabi poursuivit.

— Plus que le chat, c’est cette caméra que nous désirons récupérer. Il s’agit d’une pièce à conviction potentielle. Nous attendons de votre société rapidité et discrétion, bien entendu.

— Vous avez frappé à la bonne porte, répondit Gachet. Vous pouvez compter sur mes employés. Nous retrouvons généralement les animaux perdus en moins de trois heures. Mais en y mettant les moyens, ça peut aller plus vite. Cela devrait être plié en deux heures maximum.

— Prévenez-nous dès que vous aurez mis la main sur la caméra, en ce cas. Merci infiniment, monsieur Gachet. Nous allons prendre congé, à présent.

Harnabi serra la main de Gachet, puis celui-ci les raccompagna jusqu’à leur voiture avant de regagner ses bureaux.

— Je ne comprends pas ce que nous faisons là. Pour moi, cet homme fait partie des suspects. Alors, pourquoi lui demander de l’aide ?

Harnabi se contenta d’éclater de rire avant de démarrer sur les chapeaux de roues.

#

— On n’en serait pas là si vous n’aviez pas laissé de témoins derrière vous, s’exclama Gachet.

Il conduisait l’un des véhicules de sa société, fonçant à travers les faubourgs de Bordeleaux en direction de la rue Dauge. Le félin avait été signalé dans cette zone par un autre camion de ramassage et le ratissage avait commencé. L’animal ne pourrait plus leur échapper très longtemps, et Gachet tenait à récupérer lui-même le collier. Sur le siège passager, un homme vêtu d’un long manteau noir courbait sa trop grande carcasse, gêné par l’exigüité de l’habitacle avant.

— Je ne pouvais pas savoir qu’il y avait un chat équipé d’une caméra qui trainait dans cette foutue baraque !

— On se renseigne d’abord sur les habitudes des clients et ce, quel que soit le métier exercé. On ne vous a jamais appris ça ?

— Vous allez m’expliquer comment je dois travailler, maintenant ?

L’homme en noir s’était fait menaçant et Gachet se tut. Il freina sec. Ils étaient arrivés à destination et un chat au pelage brun venait justement de lui filer quasiment sous les roues.

— Con de chat !

Il se gara et ils descendirent. Le tueur sortit un taser de son manteau et visa posément le félin, qui les regardait sans s’affoler. Il esquiva les deux fléchettes avec aisance, mais ne fit pas mine de s’enfuir pour autant. Étonné, Gachet s’approcha de lui, jusqu’à le caresser.

— Il n’est pas farouche, votre bestiau, marmonna l’homme en noir, vexé d’avoir raté sa cible.

Gachet ne répondit pas. Il était occupé à retirer le collier du chat. Lorsqu’il y parvint enfin, il le brandit d’un air triomphant. Puis, il en décrocha l’e-cam et l’empocha avant de remonter dans la camionnette.

— Il ne nous reste plus qu’à visionner tout ça et à trafiquer les images si vous y apparaissez, dit Gachet en tournant la clé de contact.

#

Gachet était penché sur l’écran de son ordinateur. La vidéo était accablante. À la huitième heure d’enregistrement, le tueur exécutait froidement l’agent immobilier puis se retournait, faisant alors face à la caméra. Son visage était nettement reconnaissable. Puis, trente minutes plus tard, le même homme sortait d’un entrepôt appartenant aux établissements Gachet-Grandjean, en compagnie de Gachet lui-même. Ce dernier se vit, tendant une valise au tueur à gages. Il ne savait que trop ce qu’elle contenait : cent mille euros en petites coupures.

Des bruits de pas dans son bureau lui firent relever la tête : Harnabi et son assistante l’observaient. L’inspecteur lui montra sa plaque.

— Monsieur Gachet, vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre par personne interposée de Gérald Didenne. Nous vous soupçonnons également fortement d’avoir commandité le meurtre de la veuve Griss. De plus, vous êtes entré en possession d’une pièce à conviction sans le signaler à nos services et l’avez visionnée. Veuillez nous suivre, je vous prie.

Gachet se leva, tremblant de rage.

— Pourquoi aurais-je fait tuer cet agent immobilier ? C’est idiot ! Je ne le connaissais même pas.

— Vous savez que les héritiers de la veuve Griss ne peuvent pas payer les droits de succession. Ils sont obligés de vendre, et rapidement. Vous espériez que l’enquête déclenchée par le meurtre de monsieur Didenne bloque les transactions le temps que les actuels propriétaires soient pris à la gorge. Ils n’auraient alors plus eu d’autre solution que d’accepter votre offre.

Gachet fulminait.

— Vous ne vous en tirerez pas comme ça, inspecteur. J’ai le bras long !

— Je n’en doute pas. En attendant, vous allez nous suivre. Quant à votre acolyte, ne vous inquiétez pas pour lui. Il est bien au chaud, en cellule. Il vous a balancé et grâce à lui nous avons tout ce qu’il faut pour que vous ne revoyiez pas le soleil avant de nombreuses années !

FIN

L’auteur : Pascal Bléval. Cet homme tente de faire croire à tout le monde qu’il mène deux carrières en même temps : comptable le jour, il prétend se changer en écrivain la nuit. Ses genres de prédilection : Science-fiction et Fantasy, sous la forme de nouvelles. Sa dernière lubie ? Partager ses productions sur Amazon. Son premier recueil de SF devrait sortir courant juillet.

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7 thoughts on “Meurtre rue Dauge, par Pascal Bléval

  1. Pingback: Bilan Hebdomadaire n°12 | L'Auberge Blévalienne

  2. Pour une fois que la caméra cachée est portée par le chat et non sur lui… ^^
    Jolie affaire (et calembour) 🙂

  3. Très sympathique comme nouvelle! J’apprécie aussi le personnage de Claire (comme mon prénom 🙂 ) qui est amusante, n’hésite pas à se moquer de l’inspecteur et réussit à résoudre le mystère.

  4. Jeu de Cat et patounes armées. Juste le fait qu’il me manque une petite transition expliquant pourquoi le chat noir au collier jaune et breloque rouge, devient brun au collier vert et breloque bleue, même si j’en devine la raison. En tout cas, une façon déliCat de soulever l’insatiabilité de certains promoteurs immobiliers.

  5. Tout d’abord, un grand merci à vous trois, Gregorio, Claire et Karele, d’avoir lu mon texte. 🙂

    Gregorio: oui, l’inversion est plus ou moins voulue. ^^ Après tout, peut-être les chats se marrent-ils autant à nous étudier que nous, à regarder leurs photos sur Facebook.

    Claire: je suis heureux que tu aies apprécié le personnage de Claire. J’ai essayé de ne pas en faire une faire valoir, contrairement à ce qu’on peut dans trop de romans. Mais je lui avais prévu une fin plus explosive, à vrai dire, dans laquelle elle se serait encore un peu plus mise en valeur… Malheureusement, le temps m’a manqué.

    Karele: là encore, j’ai un peu manqué de temps… Je n’ai pu commencer à réfléchir à mon texte que vers 18h le samedi, et j’ai du finir le lendemain vers 11h, sachant que je me suis couché vers 22h30-23h…

    Bref, il y a un paragraphe non écrit dans lequel on apprend que les 2 enquêteurs ont trouvé le chat grâce aux fourrières municipales, puis volontairement donné l’e-cam à un autre chat, spécifiquement « dressé » pour ne pas s’enfuir à l’approche du malfaisant promoteur. ^^

    J’aime beaucoup ton jeu de mot avec « déliCat », au fait. 😀

    Encore merci à vous trois pour vos commentaires, et merci aux autres lecteurs également.

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