Les pages de notre vie, par Kyoko Sama

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

La vie est une succession d’échecs et de réussites. Tout ne dépend pas seulement de notre motivation à accomplir le travail demandé ou de notre ouverture d’esprit. La chance est un facteur bien trop important et bien trop aléatoire pour ne pas être considéré.

Prenons en exemple un devoir à rendre. Votre professeur vous annonce que vous avez un mois pour le rédiger. Que faites-vous ? Vous vous y mettez le soir-même ? Vous vous rendez à la bibliothèque la semaine suivante ? Vous utilisez internet pour le commencer la veille du rendu ? Peu importe en réalité que vous y aviez travaillé sérieusement ou non. Il suffit que votre professeur ne soit pas qualifié pour être à votre écoute et tout bascule. La thèse qui devait améliorer votre note devient celle qui la plombe complètement. Tout n’est question que de chance : vous avez traité pile le sujet que le professeur ne voulait pas, sans qu’il ne vous prévienne à l’avance. Vous êtes là, tout content d’avoir achevé votre rédaction, prêt à le présenter, mais c’est inutile : votre sort est déjà scellé.

Il en va de même pour les écrivains. Que vous soyez prêt à surfer sur la vague du moment ou préfériez présenter un thème totalement opposé importe peu. Vous avez vos idées, peut-être même votre trame, voire déjà écrit quelques pages… si l’éditeur décide de miser sur vous, vous avez gagné à la loterie. Il vous prendra en charge, vous fera une pub démentielle qui attirera le lectorat moyen et ainsi votre ouvrage sera connu de tous – ou presque. Dans le cas contraire, vous allez trimer pour vous faire une place dans le monde si infime de la littérature.

La malchance peut également être un critère : votre café qui se renverse sur votre manuscrit, votre éditeur qui a oublié votre rendez-vous pour le remplacer avec un autre, vos voisins du dessus qui décident d’emménager en faisant un maximum de bruit pour bien vous signaler leur présence…

Attendez, non ! Ça, je ne l’avais pas vu venir !

Je jette un coup vers le plafond. Les raclements de meubles ne s’apaisent pas. Cela résonne comme une mélodie désagréable. Comme un opéra dont la voix cassée de la chanteuse tenterait désespérément d’accomplir son travail. Une performance ratée qui ne recevra que de mauvaises critiques malgré tous les efforts fournis.

Le vacarme dure quelques heures, le temps de laisser le vent se lever pour ajouter une touche de malchance en faisant voler mes feuillets. Une dizaine tout au plus. Des pages noircies sur du vide. Et la question existentielle qui, toujours, plane au-dessus : quoi écrire. Une critique masquée de la société à la Emmanuel Schmitt ? Un univers inventé de toute part avec ses propres règles à la Tolkien ? Un roman sombre et de suspense à la Stephen King ? Une littérature d’aventure et d’amour pour nos jeunes lectrices ? Un roman historique relatant des événements révolus ?

Scrotch, Rrroootch, roonch.

Je peux aisément imaginer ce qu’il se passe là-haut. Le fauteuil déplacé à plusieurs reprises pour enfin trouver sa place légitime. La bibliothèque qu’on essaye de caser dans un coin beaucoup trop petit. Et la vaisselle ! Si fragile que les pas prudents des déménageurs deviennent un faible roulement de tambour. Sans mentionner le perroquet qui caquète à ma fenêtre.

Il me faut exactement trois secondes pour que l’information parvienne à mon esprit fatigué. Le volatile, perché sur la rambarde en métal de ma fenêtre, semble tenter de communiquer. Il jabote, jase, cancane… Dois-je lui répondre ?

Je me lève et me dirige vers ma cuisine pour me préparer mon cinquième café serré de la journée. Dans un mug, comme toujours. Ceux que ma sœur se plait à toujours me ramener de ses vacances à travers le monde. Malgré son jeune âge, elle a dû se poser au moins une fois sur chaque continent, avec une préférence pour les pays d’Asie et d’Amérique centrale. Sur une étagère dédiée à ses aventures, elle entrepose les maracas du brésil à côté de sculptures en obsidienne ou d’un puzzle du Siheyuan.

Je reviens dans le salon. Le perroquet est toujours là. Il semble à présent être en pleine discussion sérieuse avec la plante en plastique que le concepteur de l’appartement avait acheté. Elle n’a pas bougé depuis que j’ai emménagé. Vexé par son absence de réponse, le perroquet la grignote. Je le gronde. Il me parle. Fatigué par cette journée difficile, j’en deviens hystérique. Je rigole. Le ton bourru du volatile percute mon esprit de plein fouet et je m’imagine au côté d’un vieux capitaine de navire, peut-être même un pirate voguant sur la mer des Caraïbes. Il babille comme une commère de quartier, m’offrant des bouts d’histoire sans aucun lien que je prends plaisir à détailler dans ma tête. Lorsqu’il parle de pourriture, j’imagine ses propriétaires avoir oublié que les légumes avaient une date de péremption. Un « allo » me fait imaginer toute une conversation téléphonique entre une femme et son amant. Quand il jure, je pense à ces adolescents qui s’amusent à apprendre des gros mots à ceux qui ne peuvent le comprendre ; des enfants en bas âge ou des personnes âgées qui ne sont plus au fait des nouvelles insultes.

La voix d’une femme résonne dans le silence de l’immeuble. Elle appelle quelqu’un. Le perroquet lui répond. J’apprends son nom. Quel drôle de nom ! Dans mes romans, il m’est arrivé de nommer un animal de compagnie mais cela ne va pas plus loin que Bulle ou Médor. Voire Nemo, sans nécessairement vouloir plagier le film éponyme – juste pour apporter une image concrète au lecteur.

La femme m’appelle à mon tour. Je me dirige vers la fenêtre. Je me penche légèrement. Je lui réponds. Elle me sourit, rassurée. Ses boucles rousses tombent de chaque côté de son visage gracieux au teint clair qui laisse ressortir ses taches de rousseur. Ses yeux verts pétillent. Elle se présente, on discute, comme ça, à travers nos fenêtres. Sa perruche se joint à nous et elle lui parle comme à un enfant. L’oiseau s’envole pour retrouver sa propriétaire. Pour s’excuser du dérangement, elle m’invite à dîner ; premier visiteur dans son nouvel appartement. Elle est célibataire ; elle vit seule. Elle cherche une colocation pour réduire les frais. Elle étudie l’art dans une grande école de Paris. Son atelier tout propre, une des trois chambres de l’appartement, ne restera pas ainsi ordonné, comme elle me le souligne avec un sourire ravi. Des toiles de toutes tailles sont rangées les unes derrières les autres. Les tableaux accrochés sont ses propres œuvres. Elle est satisfaite de ses choix de couleur ; c’était ce qu’elle avait toujours voulu. Elle m’annonce avoir été chanceuse en trouvant cet appartement, avec sa façade plein soleil ; elle était comme une plante, elle avait besoin de soleil pour développer son art.

La chance, encore.

Au fil des jours qui passent, elle me raconte son histoire. Le soir, je me permets de la retranscrire dans des carnets pour ne pas l’oublier. Elle me raconte son enfance, ses premiers amours, l’exigence de ses études, quelques déceptions aussi, mais elle est toujours optimiste. Elle garde l’espoir.

L’espoir aussi est un facteur important. Si, malgré tous nos efforts et nos échecs, nous perdons espoir, c’est un abandon. La partie est finie. Game Over.

J’ai bien trop de fierté pour abandonner ; je continue d’écrire. Parfois il s’agit de cette trame que je dois présenter à mon éditeur, parfois juste des pensées, souvent son histoire à elle. Elle n’a rien d’exceptionnelle et pourtant elle est unique et magnifique. Chaque nouveau jour qu’elle partage, chaque peine et chaque joie, je les accueille avec plaisir.

Je lui ai dit que j’écrivais son histoire. Elle a souri et a voulu la lire. Elle a ri, beaucoup, pleuré aussi, mais elle appréciait de voir son monde à travers mes yeux. Puis, elle eut envie de voir mon monde à travers mes yeux, que je lui raconte mon histoire, que je la lui écrive. Alors j’ai tourné la page et j’ai commencé à y inscrire ma vie. Au début, ce n’était que des anecdotes puis, petit à petit, ce fut de grandes histoires. Certaines, mensongères, n’étaient que le fruit de mon imagination d’enfant. Dans ces moments-là, elle riait à gorge déployée. Elle me demandait des détails que je prenais plaisir à lui fournir. J’écrivais, encore et toujours, parlant de mondes imaginaires ou de nos voisins, des aventures rocambolesques d’un Husky ou de sa vie d’étudiante.

La vie prenait forme peu à peu, à travers les mots, à travers les pages ; une vie à la fois unique et multiple ; une vie passionnante d’inventivité ; une vie de réalité.

Peu à peu, j’écrivais les pages de notre vie.

FIN

Kyoko Sama : « Passionnée de lecture, d’écriture et de dessin depuis toujours, j’ai d’abord commencé des études d’art qui n’ont pas abouti, les exigences des écoles ne répondant pas à mes besoins artistiques. Je me suis donc dirigée cette année vers des études littéraires que j’apprécie énormément. Ce fut très tard que je me mis à partager mes écrits via des sites de publication en ligne et à prendre connaissance des différents concours de nouvelles qui existaient. J’ai participé à ces AT et certaines de mes nouvelles ont été publiées. »

Blog : http://kyoko-sama.e-monsite.com/

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4 thoughts on “Les pages de notre vie, par Kyoko Sama

  1. Très beau texte, bien découpé, bien rythmé. Les premiers paragraphes donne tout de suite le ton et on entre directement dedans. J’ai juste un peu décroché avec le passage sur le perroquet dans le salon

  2. Au contraire de Cheyenne, j’ai accroché partout… C’est bien écrit d’un bout à l’autre et j’ai peine à penser qu’il y avait là une contrainte de 24h seulement (ou alors tu as dormi très peu de temps !). Bravo 🙂

  3. Simple et vrai, même le volatile. Il est un peu comme ces périodes de vies, coincées entre cacophonie et tranches burlesques.

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