Les Nouveaux Romantiques, par Franck Labat

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

TV studio of Extra! Extra! / Public domain

— Mesdames et Messieurs, veuillez applaudir votre hôte : Geeoorrge Letessier !

Un jingle remplace la voix off tandis qu’un homme à l’allure décontractée traverse le décor de télévision au pas de course en saluant le public. La foule acclame son arrivée juste à point selon les directives des quelques régisseurs de plateau faisant face aux gradins.

— Bonsoir ! Et bienvenue en cette seconde partie de soirée pour votre émission préférée « Des hauts et … »

— DÉBATS !! hurlent les spectateurs à l’unisson en suivant les indications des cartons levés à leur intention.

— Je vois que notre public est en forme ce soir, affirme l’animateur avec un large sourire éclatant.

Il s’installe dans son fauteuil en cuir rouge habituel, face à un rond de moquette grise qui n’est pas sans rappeler la surface d’un ring et autour duquel les invités ont déjà pris place.

— Ce soir, « Des hauts et débats » a le privilège de recevoir « celui qui a tué la romance », c’est du moins le nom que lui donnent les médias en ce moment : Professeur Éric Lamarche, inventeur du concept de « modélisation du coup de foudre ».

Le chercheur incline légèrement la tête, il semble un peu rigide, assis sur le bord de son siège, les jambes jointes et les deux bras à plat sur les accoudoirs. Ses mains restent crispées sur les bords comme s’il voulait s’extirper au plus vite de son fauteuil et quitter le plateau.

— Nous aurons l’occasion de revenir sur vos recherches au cours de la soirée, professeur.

Nouveau mouvement de tête approbateur.

— À votre droite : Madame Suzanne Desmorges, éditrice du magazine féminin « Femme ponctuelle ».

— Bonsoir Georges, répond une quinquagénaire à la mine distinguée dans son tailleur Chanel, les jambes nonchalamment croisées, chaussées de hautes bottes en cuir.

— Également avec nous sur le plateau ce soir : Léna Laverda, qu’on ne présente plus.

Il tend un bras vers son invitée.

— Célèbre romancière des éditions Venise…

Une femme d’une quarantaine d’années à la coupe courte relevée de nombreuses mèches lance un large sourire en direction de l’animateur. Elle est en pantalon noir et chemisier crème, les jambes croisées avec un petit mouvement oscillatoire du pied chaussé d’un mocassin à talon plat.

— … et Michel Tolerg, animateur des « Chroniques de minuit » sur « Radio Passion » Île-de-France.

Un homme en jean et pull-over gris à la chevelure poivre et sel lève un bras pour saluer le public avec un haussement de sourcils lubrique. Il a un pied posé sur son genou et les jambes écartées.

Quelques cris approbateurs s’élèvent de la salle.

— Vous êtes venu avec vos fans ? plaisante le présentateur.

— Je ne sais pas si c’est le coup de foudre, mais mes fans m’aiment, oui… laisse traîner l’animateur radio d’une voix de baryton.

Nouveaux cris dans la salle.

Nouvelles salutations vers le public.

— Bien, c’est un plaisir de vous avoir tous ici réunis pour notre émission. Ne bougez pas, on se retrouve tout de suite après la pause…

Une voix féminine suave préenregistrée récite le message de reprise du talk-show :

— « Des hauts et débats » vous est proposé ce soir par « Duress », le préservatif plus tendre qu’une caresse…

— Bienvenue de retour parmi nous ! lâche Letessier sur un ton enjoué.

Les quelques caméras s’alignent sur les différents invités.

— Alors, commence le présentateur. Pour débuter cette soirée, j’aimerais vous poser une question, professeur Lamarche. La question qui brûle certainement les lèvres de tout le monde depuis la publication de vos recherches : Pourquoi ? Pourquoi en effet avoir voulu rationaliser, expliquer de manière scientifique le coup de foudre ?

Le professeur réajuste sa position dans son fauteuil.

— Pour comprendre, répond-il laconiquement.

Pressentant qu’un silence va s’installer, en vrai professionnel, Georges Letessier attise son invité :

— Comprendre ? Je ne vois pas… Vous pouvez éclaircir ?

Le professeur Lamarche prend une grande inspiration et se lance :

— Et bien, il me semble que des générations d’artistes ; écrivains, cinéastes, chanteurs, sculpteurs, peintres, ont essayé en vain d’expliquer le coup de foudre, de le représenter… de le comprendre. J’ai simplement voulu apporter ma contribution de scientifique à l’analyse de ce phénomène.

— Et vos conclusions sont… pour le moins éblouissantes !

— Éblouissantes ? Je ne saurais vous dire…

— J’entends par là,  dans le sens « polémique » du terme.

— Vous savez, il y a peu de place à la polémique, mes travaux ont été vérifiés et validés. Mes méthodes sont reproductibles et quantifiables. N’importe quel laboratoire peut conduire ces expériences. Et de fait, plusieurs s’y sont attelés depuis la parution de mes recherches, tous confirment mes résultats.

— Bien sûr, bien sûr… Mais tout de même. Si je reprends la conclusion de votre rapport que j’ai sous les yeux : « … Le coup de foudre n’est donc qu’une aptitude biologique naturelle chez l’être humain à déceler le ou la partenaire idéale pour la procréation et l’amélioration de l’espèce. »

— Affreux ! lâche l’éditrice d’un ton sec. Tout bonnement affreux, je crois qu’il n’y a pas d’autre mot…

Le chercheur se tourne vers elle d’un air interrogateur, tandis qu’elle continue :

— …Cette façon que vous avez de rabaisser l’un des plus beaux sentiments romantiques de tous les temps en… en… un vulgaire acte animal !

— Euh… Mais ma chère Madame… comment vous dire ? Nous sommes des animaux…

— Oh oui ! Oh oui ! nous sommes des BÊTES ! jacasse l’animateur radio en gesticulant. Moi j’adore faire la bête sauvage. Ouh ! Ouh ! Ouh !

Ricanement d’une partie du public.

Ignorant l’interruption, le professeur Lamarche récite :

— L’espèce « Homo sapiens » est membre de la famille des « Hominidés », qui s’intègre dans l’ordre des « Primates », la classe des « Mammifères », le sous-embranchement des « Vertébrés », l’embranchement des « Chordés » et… le règne « Animal ».

— Mais ça n’a rien à voir, amorce la romancière. Le coup de foudre est de l’ordre du ressenti.

— Exactement, approuve l’éditrice. On ne peut pas prendre les sentiments et les enfermer dans un carcan scientifique rigide.

— Carcan ? crie l’animateur radio comme outragé. Mais ce sont vos lectrices qui sont dans un carcan, madame. Quand on voit les mièvreries que vous publiez, mais c’est à croire que vous vivez au pays des bisounours, là où le ciel est rose et les lits en forme de cœur. Réveillez-vous madame, ouvrez les yeux, votre lectorat c’est juste un groupe de mal baisées, et puis c’est tout !

Huée d’une autre partie du public.

— Je ne vous permets pas… proteste l’éditrice.

— Ce n’est pas parce que vous-même, monsieur, êtes de toute évidence un gougeât notoire, qu’il faut mettre à la risée celles et ceux, – car tous les hommes ne sont pas comme vous, fort heureusement – qui croient encore au romantisme, intervient l’écrivaine.

— Mais arrêtez avec votre romantisme à deux balles. Votre dernier bouquin, là… « Idylle paradisiaque », bon… Je l’ai pas lu, mais laissez-moi deviner ; ça parle d’une secrétaire qui trouve le grand amour avec son patron lors d’une convention tenue sous les tropiques, non ?

La romancière se renfrogne.

— Bon, ben voilà, reprend l’animateur radio. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus… vos histoires sont tellement plates, et vos dialogues si insipides, c’est à se demander comment vous faites pour ne pas vous endormir en écrivant. C’est quoi le secret de vos productions ? Vous faites du copier-coller et vous changez les noms, les professions et les lieux à chaque nouveau bouquin ?

— Mais monsieur, mon dernier roman s’est vendu à plus de quatre-vingt mille exemplaires dans l’hexagone, c’est la preuve que le public recherche du romantisme, contrairement à ce que vous insinuez.

— Ne me faites pas rire ! Quatre-vingt mille ? Franchement, Madame, j’ai trois fois plus d’auditeurs dans mon émission, et tous les soirs s’il vous plaît ! Croyez-moi, vos lectrices, au lieu de passer deux heures à lire votre bouquin, elles feraient mieux de les passer dans les bras d’un homme !

Mélanges de rires et de sifflets dans la salle.

— Madame Laverda a tout à fait raison, appuie l’éditrice.

— Mais évidemment que vous êtes d’accord avec elle, vous avez le même lectorat… Vous vous échangez votre carnet d’adresses non ? Revenez sur Terre, mesdames, et au XXIe siècle si possible. De nos jours, on cherche son coup du samedi soir dans les profils de Meetic. On tweet son dernier rencard avec les commentaires qui vont bien. On a tout plein « d’amis » sur fessebook, et les gamines se font dépuceler à quatorze ans derière les préfas de leurs collèges…

— Pas toutes, monsieur, justement, pas toutes, interrompt l’éditrice en colère. Malgré le portrait salace que vous faites de notre société, il reste des valeurs et des sentiments qui…

— Ha, mais non, pas toutes effectivement, reprend l’invité. Celles qui ne le font pas achètent le fonds de commerce de vos merdes… c’est bien ce que je disais tout à l’heure : des mal baisées !

Brouhaha dans les gradins.

— Allons, allons, intervient le présentateur. Je vois que le sujet attise les passions ce soir. Restons courtois… Professeur, votre vision de la chose ?

Éric Lamarche semble sortir d’une torpeur induite par les échanges précédents.

— Moi ? Je… C’est-à-dire… Pour reprendre ce que disait madame Laverda à propos du ressenti. Cela ne signifie aucunement que nous sommes différents des animaux comme elle le sous-entend. Prenez certains cétacés, comme le dauphin par exemple. Leur nécessité de remonter à la surface pour respirer, y compris durant leur sommeil, a engendré chez eux la possibilité de dissocier totalement le fonctionnement des deux parties de leur cerveau afin de pouvoir les mettre au repos alternativement tout en restant conscient. Au point qu’ils peuvent accéder à leur subconscient en état de veille. Leur ressenti, et le panel de leurs sentiments s’en retrouvent décuplés par rapport au nôtre.

— Ha ! Là, professeur, je ne suis pas d’accord, intervient l’animateur radio. Pas besoin d’être un poisson pour ça. Passez me voir après l’émission, je vous donnerai un petit quelque chose qui vous permettra de communiquer avec votre subconscient tout éveillé, je vous le garantis !

Rumeur goguenarde en provenance des gradins tandis que l’animateur radio mime la fumette d’un joint en portant deux doigts en rond à sa bouche.

— Comme d’habitude, commence l’éditrice sans prêter attention à l’énergumène toujours tourné vers le public. C’est une question de définition… « Le coup de foudre », c’est quoi ? Il n’y a que les Latins qui utilisent cette expression. Toutes les autres langues occidentales font usage du dérivé anglo-saxon « Love at first sight », qui signifie « L’Amour au premier regard ». Le coup de foudre, c’est ça, on croise un étranger dans la rue, une silhouette dans la foule, et au premier regard, c’est l’Amour ! Ça ne s’explique pas. Ça ne se rationalise pas.

Le chercheur à un franc sourire, il rougit un peu en fixant les bottes de l’éditrice.

— Pardonnez-moi, mais je ne suis pas d’accord avec votre définition, madame.

— Évidemment ! Vous semblez penser que les sentiments sont des événements mesurables, catégorisables et scientifiquement observables.

— Vous savez, l’observation scientifique est importante. Elle permet à certains de voir ce qui leur serait autrement insaisissable.

— Il suffit d’ouvrir vos yeux et votre esprit, monsieur le scientifique. Essayez, vous verrez alors que par définition les sentiments sont différents d’un sujet à un autre, évanescents, cryptiques, et en aucun cas quantifiables comme vous semblez si étroitement le penser.

Éric Lamarche à une petite moue de compassion.

— Je ne suis pas spécialiste de la chimie du cerveau, Madame, mais mes confrères vous argumenteraient le contraire. Un sentiment n’est autre que le cheminement spécifique d’un courant électrique le long de votre réseau neuronal. Un parcourt influencé notamment par la sécrétion d’hormones et leur réaction biochimique en fonction des stimuli parvenant au cerveau à travers nos différents sens. Ce courant électrique est parfaitement mesurable.

— Ha ! Et vous allez peut-être nous dire qu’au fond, le coup de foudre est littéralement un court-circuit dans notre cerveau ?

— C’est un peu plus compliqué que cela, mais oui, au final c’est bien un arc électrique entre deux synapses…

L’éditrice retombe en arrière dans son siège en secouant la tête et en haussant les épaules.

— Sortez de votre laboratoire monsieur, c’est tout ce que je peux vous dire… Regardez le monde autour de vous, pour changer…

Sentant que le débat retombe, le présentateur intervient.

— Alors, professeur, malgré les excellentes explications que vous venez de nous donner, vos recherches ne portent pas précisément sur l’aspect sentimental du coup de foudre, n’est-ce pas ? Il s’agit, je crois, d’une…

Il consulte une de ses fiches.

— … étude statistique quantitative, c’est bien cela ?

— Tout à fait, approuve le scientifique sans se tourner vers le présentateur.

— Je passe sur les détails, mais pour montrer un petit peu à nos téléspectateurs et au public de quoi il s’agit ; vous prenez des gens qui ne se connaissent pas. Vous les mettez ensemble quelques minutes dans une pièce. Et là vous leur demandez de former des couples, comme ça, deux par deux au gré de leurs impressions.

— En gros c’est ça, oui.

— Et alors, ce qui est surprenant, et c’est d’ailleurs le fruit de votre étude, c’est que quatre-vingts…

Comme le présentateur peine avec les chiffres, Éric Lamarche conclut :

— 92 %

— Oui c’est cela, 92 % des couples ainsi formés s’avèrent en fait être « génétiquement compatibles ». Alors, ça veut dire quoi au juste ?

— Nous avons fait des prélèvements auprès de tous les participants, et nous avons pu mettre en évidence que 92 % des couples établis selon leurs premières affinités subjectives sont de constitutions complémentaires. C’est-à-dire que leurs codes génétiques offrent la plus grande probabilité d’avoir des enfants sains.

— C’est assez incroyable tout de même : 92 %. Comment expliquez-vous cela ?

— Nous pensons qu’une partie est due au décodage inconscient du comportement et de la gestuelle de l’autre. Est-il agressif, passif, attentif, est-ce compatible avec mon caractère, etc. Mais surtout, nous orientons nos hypothèses sur la sécrétion des phéromones et leur décryptage par le receveur.

— Les phéromones ?

— Des odeurs qu’on ne sent pas, si vous voulez. Mais que notre cerveau est capable de décoder. Elles contiennent des quantités d’informations sur notre état de santé, notre humeur, et… ce que nous comptons étudier maintenant : nos prédispositions génétiques.

— Merci pour ces éclaircissements, professeur. Mais je vois que le temps qui nous était imparti arrive à son terme…

— C’est scandaleux, s’indigne l’éditrice, on est aux limites de l’eugénisme avec des propos pareils. À quand le « profilage génétique du coup de foudre » ?

— Mais non, mais non, monsieur a raison, contrecarre l’animateur radio. Moi, quand je suis dans une pièce avec des gonzesses, juste à l’odeur je sais laquelle je veux ramener à la maison. Ça, et la taille de son décolleté !

Le public se fait bruyant.

— Du calme, du calme, tempère le présentateur. Nous allons conclure ce premier débat. Professeur Lamarche, merci d’être venu.

Il brandit un livre.

— Léna Laverda, votre roman « Idylle paradisiaque » est disponible dans toutes les bonnes librairies aux éditions Venise.

Le calme est revenu sur le plateau au début de l’énoncé des crédits. Georges Letessier repose le livre et s’empare d’un magazine.

— Suzanne Desmorges, merci de votre visite. Un numéro hors série de « Femme ponctuelle » en kiosque la semaine prochaine : « Et si c’était possible… », ne le manquez pas !

Il repose le magazine.

— Et pour finir : Michel Tolerg !

Applaudissements de la salle tandis que le principal intéressé conclut avec la même mimique lubrique qu’au début de l’émission.

— Michel Tolerg, que vous pouvez retrouver tous les soirs de 23 h à 1 h sur « radio passion » Île-de-France, 87.2 FM.

Jingle

— Merci de nous regarder, ne zappez pas, tout de suite après la pause, notre second débat : « Analphabète au collège, à qui la faute ? »

Éric Lamarche laisse son chien Jungo entrer avant lui. Le barbet noir passe le pas de la porte en frétillant de la queue. Il se précipite pour retrouver sa maîtresse assise sur le canapé.

— Marlène ? Je suis rentré, chérie.

Le professeur referme la porte du petit pavillon de banlieue derrière lui. Jungo pose ses pattes avant sur les genoux de Marlène et lui donne un coup de langue sur la main pour l’inviter à enlever son harnais.

— Comment ça s’est passé, mon amour ? demande-t-elle en libérant le chien.

Éric a une grimace indécise en accrochant sa veste sur le portemanteau de l’entrée.

— Bof… Tu connais ce genre d’émission… beaucoup de bruit pour rien. Chaque invité vient avec sa vérité, personne n’écoute les autres. Ce n’est pas un partage d’idées, c’est un étalage de convictions.

— Mon pauvre amour…

Il s’avance dans le salon.

— Ils feraient de très mauvais observateurs scientifiques en tout cas.

— Ce ne sont pas des scientifiques justement, plutôt des artistes, non ?

Il se dirige vers sa femme et son chien désormais lové à ses pieds.

— Artistes, c’est beaucoup dire, tu aurais dû entendre cet animateur radio ! En tout cas, il semble désormais bien établi que je sois officiellement « le meurtrier du romantisme ».

Il contourne la table basse.

— Plutôt ironique compte tenu du plateau de l’émission, plaisante Marlène.

— Que veux-tu dire ?

Il s’approche du canapé.

— J’ai pris la liberté de faire quelques recherches sur Internet ; le présentateur essaie d’étouffer tant bien que mal des accusations de détournement de mineur. L’éditrice est une célibataire cougar endurcie collectionnant les hommes au même rythme que les parutions de son magazine. La romancière, depuis qu’elle est riche et célèbre, est en instance de divorce et fréquente les milieux branchés de Saint-Germain toujours bien accompagnée, quant à l’animateur radio… il se passe de commentaires…

— Effectivement, parle-moi de romantisme…

Jungo redresse soudain la tête et laisse échapper un jappement d’alerte.

Éric s’arrête aussitôt.

— Oh ! Désolée, s’excuse Marlène. J’ai déplacé le fauteuil en faisant le ménage.

Jungo se lève et vient se coller aux mollets du professeur.

Éric balaye l’air de sa paume, rencontre le tissu du fauteuil, et continue sa progression en effleurant délicatement le bras du siège pour se guider, ses yeux aveugles fixés sur un point du mur en face de lui.

Jungo s’intercale entre lui et l’obstacle pour l’emmener jusqu’au canapé.

Le professeur s’assied aux côtés de sa femme, prend son visage entre ses mains, décelant la légère chair de poule qui naît au creux de son cou. Un contact sans lequel il ne peut plus vivre depuis maintenant dix-huit parfaites années.

L’Amour au premier regard, pense-t-il.

Il hume son doux parfum sans lequel il ne peut respirer.

Et c’est moi qu’on traite d’étroit d’esprit.

Il glisse tendrement ses doigts le long de la nuque de Marlène pour lui arracher les quelques éclats de rire cristallins qui font vibrer ses journées.

Ils ont leurs cinq sens, mais aucun sens de l’observation…

Il se penche finalement pour collecter le baiser goûteux qu’ils attendent tous les deux.

Bonne chance pour trouver votre coup de foudre, si vous ne faites que regarder au lieu de voir…

Jungo se couche aux pieds de ses deux maîtres amoureux avec un soupir de contentement.

 FIN

L’auteur : Fortement inspiré par les genres SFFF et thriller, Franck Labat renoue avec la langue de Molière en 2008 après une expatriation de dix ans en Amérique du Nord. Il remporte alors plusieurs concours sous le pseudonyme de « Kanata Nash ». En 2009 il boucle l’écriture du techno-thriller Forfait illimité*, et en 2011 celle du thriller d’anticipation Naturalis. Il compile le recueil SF Du début à la fin en 2012, et remporte le prix du Jury Femme Actuelle en 2013 pour Naturalis. Il vient de terminer L’Envol, un thriller SF/surnaturel, et en amorce un second sous le titre Death Wish.

Kindle

14 thoughts on “Les Nouveaux Romantiques, par Franck Labat

  1. Oh c’est excellent ! Beaucoup aimé le tout, le seul bémol est la fin. Pourquoi ne pas finir sur l’émission ? Sinon, tes personnages sont bien campés, les répliques collent bien à leurs attitudes, les « apartés » avec le public sont bien menés…. non pas grand chose à dire. Bravo !

  2. Merci. Je voulais finir sur un retour au calme par rapport au maelström de l’émission. Et le paradoxe que dans le lot, c’est finalement le « méchant » scientifique froid et sans émotions qui s’avère être le seul avec une véritable histoire d’amour.

  3. Ah mais moi, je trouve cette fin parfaite, justement ! C’est tellement émouvant, et la découverte de la cécité du scientifique est très bien amenée. Bravo ! Excellente histoire.

  4. Très belle chute en finesse, avec un chien d’aveugle qui révèle magistralement le « vrai » amour(eux) à la fin (j’avoue avoir eu peur d’un animal inutile, « seulement » placé pour la contrainte)… Et que dire de ces personnages si vrais (allusions à Marc Levy et Anna Gavalda par hasard ? Avec Femme actuelle ? :D).

    J’espère pouvoir te lire à nouveau 😀

    • Merci Gregorio,

      Toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant vécu est totalement assumée 😉
      Pour me lire de nouveau, rien de plus facile : tu remontes le petit ascenseur de ton navigateur jusqu’au titre de la nouvelle, et tu recommences… (Hum ? Quoi ? Que… je sorte ? OK…)
      Sinon, tu vas .

      • J’ai remonté l’ascenseur (:P), puis j’ai vu ton site et j’ai vu alors que je te connaissais depuis « Espaces Comprises » ; il me semblait bien que je t’avais déjà vu à quelque part !
        Bonne(s) écriture(s) 😀

  5. Pingback: Franck Labat | Les 24 Heures de la Nouvelle

Laisser un commentaire