Les Fleurs oubliées, par Xavier Portebois

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Flowers in a crack / Ildar Sagdejev

Le lieutenant Lena Tiensky attend. Une cigarette entre les lèvres pour se tenir chaud, elle s’appuie contre le métal gris clair de son véhicule blindé, garé en travers de la rue Drobne. Elle tend l’oreille aux clameurs de la manifestation qui se déroule dans l’avenue la plus proche. Ici, dans ce petit axe secondaire, tout est calme, comme lors d’une nuit ordinaire. Elle n’a d’ailleurs déployé que trois des six droïdes que contient le fourgon.

Le lampadaire à son aplomb clignote. Sa lumière blafarde vacille et lui fatigue les yeux. Elle se frotte les paupières et se retourne pour regarder au loin, bien derrière le barrage policier dont elle a la responsabilité. Au bout de la longue ligne d’asphalte noir se devine l’éclairage scintillant de la fontaine Srodek, la monumentale pièce d’eau qui se dresse au centre de la place des affaires, le cœur de la cité de Nova Gdansk.

Un bip cristallin résonne depuis le fourgon. L’écran de bord s’éclaire d’une lueur bleutée. Son supérieur, le capitaine Omniski, cherche à la joindre. Lena se penche par l’ouverture du véhicule et appuie sur le bouton du récepteur. Aucun visage n’apparaît sur le terminal, seulement le matricule de son chef et le sigle froid et lisse de la Brigade mécanisée.

— Lieutenant, retentit la voix impersonnelle d’Omniski, la rue Dostatek a besoin de renforts, les tripeds présents y ont subi des avaries. Hors de question que cette voie se fragilise, les anti-citoyens de Swoboda en profiteraient. Le temps que les techniciens fassent le nécessaire, déployez-vous en soutien.

— Bien reçu, répond-elle laconiquement.

Lena attend que le capitaine coupe la communication. Elle pianote ensuite quelques commandes sur le clavier devant elle. La paroi latérale du fourgon glisse en silence. Trois perches métalliques en sortent, chacune chargée d’un droïde replié sur lui-même, modèle biped. Ceux-ci s’animent d’un soubresaut. Dans le vrombissement ténu des servomoteurs, leurs deux jambes se déplient, leurs bras se séparent du tronc, leur tête étroite s’étire et relève leur menton pointu. Enfin, sur chacun de leurs visages lisses, trois yeux glacés s’illuminent d’un bleu électrique.

Lena achève sa cigarette et l’écrase sur le talon de sa botte, le temps que les trois bipeds terminent leur initialisation. Ils se tournent vers elle d’un seul mouvement fluide. Neuf yeux ronds, impassibles, la dévisagent alors qu’ils attendent ses ordres. Avec leur petite taille, Lena a l’impression de se faire obéir de trois enfants.

— Suivez-moi.

La rue Dostatek n’est qu’à une centaine de mètres. Lena la rejoint en quelques instants par une venelle discrète. À sa gauche, les énormes tripeds occupent un croisement. Les longues pattes arachnéennes des robots hauts perchés tressaillent sous leur poids. Ils titubent, chancellent au moindre pas. Les articulations de leurs jambes démesurées grincent, se grippent, se bloquent. Un d’eux s’effondre. Son corps massif s’abat contre le toit d’un abri-bus qu’il tord dans un gémissement métallique. Deux de ses pattes ploient pour le redresser, dérapent sur le bitume, mais la dernière demeure pendante, sans énergie, au-dessous de lui. Des éclaboussures vertes maculent leur carapace d’acier blanc.

Les clameurs des révoltés de Swoboda se répercutent, agressives, de plus en plus proches. Aux pieds des géants de métal, un autre membre de la Brigade commande à une demi-douzaine de bipeds derrière les barricades. L’affrontement ne va pas tarder.

Lena tourne la tête, interdite. Des aboiements résonnent non loin d’elle. Dans la ruelle en face, une meute de chiens errants glapit sous la lueur crue d’un lampadaire au sodium. Un homme vêtu d’un long sweater à capuche sombre se tient parmi eux. Appuyé contre l’angle du bâtiment, il épie le carrefour.

D’une voix sèche, Lena ordonne à ses droïdes de rejoindre le croisement et de protéger les tripeds. Après tout, son ordre de mission a priorité absolue sur ses initiatives. Les robots obtempèrent. Ils la quittent au pas de course, l’un derrière l’autre. Lena ne les regarde pas s’éloigner. Elle garde les yeux rivés sur l’inconnu au milieu des chiens qui jappent. Sa main effleure sa hanche, touche le premier holster, celui du revolver létal, descend jusqu’au second étui, et en tire le pistolet à impulsion électrique. Elle traverse ensuite la rue vers la venelle voisine, arme levée, et interpelle le suspect.

— Lieutenant Lena Tienski, Brigade mécanisée. Vous êtes dans un quartier soumis au couvre-feu. Ne bougez plus !

L’inconnu se tourne vers elle d’un geste souple, sans surprise, sans nervosité. Deux yeux brillent d’une lueur émeraude, irréelle, dans l’ombre de sa capuche. Il la dévisage une courte seconde, puis il se retourne et s’enfuit dans l’obscurité de la ruelle.

Lena se jette à sa poursuite mais s’arrête soudain. Les chiens se dressent devant elle, la menacent, aboient et rugissent dans sa direction. Leurs mâchoires claquent, leurs crocs se couvrent de fils de salive. Derrière eux, l’étranger prend de l’avance. Sans l’ombre d’une hésitation, sans être intimidée, Lena tire trois fois au cœur de la meute. Les cartouches s’enfoncent sous les fourrures, des arcs électriques grésillent et découpent l’air de lumières aveuglantes. Les chiens s’effondrent, foudroyés, alors que le dernier éclair s’évanouit dans une odeur de poils brûlés.

Elle enjambe les corps inconscients des bêtes puis reprend sa course, les dents serrées de rage à cause de ce contretemps. Le suspect a déjà rejoint le bout de l’allée. Pistolet à hauteur de regard, elle se calme, bloque sa respiration, vise et tire une dernière fois. La crépitation caractéristique de ces cartouches résonne entre les deux murs resserrés du passage. Lena accélère le pas, atteint l’extrémité de la rue à bout de souffle, mais l’étranger a disparu. Peut-être a-t-il rejoint un autre coupe-gorge, plus sombre encore. Peut-être s’est-il déjà fondu parmi les rangs des manifestants qu’elle entend à seulement quelques dizaines de mètres. Quoi qu’il en soit, l’homme s’est enfui. Elle n’a fait que perdre son temps.

Lena revient sur ses pas. Elle claque des bottes sur le macadam, le bruit sec des talons la soulage. Ses mains jouent avec son pistolet foudroyant, retirent le chargeur, en placent un neuf. Elle enjambe les chiens endormis quand ses yeux se posent sur un large graffiti, exactement là où attendait l’étranger. Des formes complexes, des triangles, des lignes, des cercles. Aucun slogan, aucune revendication lisible, seuls des motifs abstraits, comme tirés d’un vieil ouvrage ésotérique. Son gant effleure l’inscription, s’enfonce un peu dedans : ce n’est pas de la peinture, mais de la mousse. Une sorte de lichen vert pâle, de plus d’un centimètre d’épaisseur.

Lena serre le poing. Elle n’a pas le temps de s’en occuper maintenant, ses ordres redeviennent sa priorité. Elle rejoint au trot le croisement qu’elle doit protéger. Deux techniciens de la Brigade mécanisée s’affairent sur le triped endommagé. De près, ce qu’elle avait pris pour des éclaboussures de peinture verte se révèle de la mousse, sur laquelle ils répandent un produit à l’odeur caustique. Ils ont su également orienter les deux autres robots vers les combats. L’un après l’autre, ils projettent des grenades fumigènes en direction des quelques émeutiers qui pensent pouvoir passer par ici. D’épais nuages lacrymogènes occultent la rue, cent mètres plus loin.

— C’est vous le renfort ? demande l’autre lieutenant en place.

Il est revêtu de sa lourde tenue anti-émeute. Sa visière est baissée, son visage caché derrière le verre teinté. Sa voix parvient déformée par l’amplificateur sonore ajusté devant ses lèvres. Sans y réfléchir, Lena tourne les yeux vers le matricule écrit noir sur blanc sur son sein. Cela reste pour elle le meilleur moyen d’identification, sinon le seul. Elle répond d’un signe de tête.

— Bien. Deux des tripeds sont opérationnels, les techniciens dissolvent cette kurwa de végétation à l’acide, et me promettent une restauration du troisième d’ici quelques minutes. Vous pouvez disposer, la situation est sous contrôle.

De retour au fourgon, Lena s’enfonce sur son siège, face à l’écran de bord. Quelques secondes de répit, en silence, dans la chaleur de l’habitacle. Elle prépare son compte-rendu, trie les informations utiles, les classe, les ordonne, puis se penche vers l’avant, presse les commandes et ouvre un canal vers le capitaine Omniski.

— Probablement une nouvelle manœuvre de sabotage de Swoboda, commente-t-il une fois son rapport terminé.

L’écran reste figé sur le sigle de la Brigade mécanisée, les haut-parleurs frétillent encore d’un léger bruit blanc. La discussion n’est pas close, le capitaine marque juste une pause, le temps de réfléchir.

— Lieutenant Tienski, vous sentez-vous à la hauteur pour vous charger de cet anti-citoyen ? Nous devons l’empêcher de nuire au plus vite.

Le ton rhétorique de la question est tranché, malgré les parasites de la communication. Lena n’a pas le droit de refuser cette mission. Elle répond par l’affirmative, puis attend que son supérieur ferme la transmission.

L’ordinateur de nouveau disponible, elle lance un autre programme, tire d’une poche de son uniforme le chargeur presque vide et saisit au clavier son numéro de série. Quatre lignes s’affichent sur l’écran, une pour chaque balle tirée. Trois sont détectées rue Dostatek, là où furent neutralisés les chiens errants. La dernière est manquante, ce qui ne peut signifier que deux choses. Soit son géolocalisateur est détruit, soit l’inconnu l’a emporté malgré lui et se trouve en ce moment dans une zone d’ombre, inaccessible aux systèmes de traque.

Lena désactive les trois premières cartouches, enclenche un suivi actif sur la quatrième, et prie pour que la seconde hypothèse soit la bonne.

#

 L’ordinateur de l’appartement s’allume et émet une série de bips stridents.

Lena se tire avec paresse de son futon, puis se traîne d’un pas maladroit jusqu’au terminal. Un message des systèmes experts de la Brigade s’affiche sur l’écran.

Biped #699674, porté disparu depuis 3 jours. Localisé rue Kawalek, magasin Bosko [propriétaire connu pour activités illégales]. Escouade d’intervention automatisée sur place. Informations tirées du biped #699674 lors de l’analyse jugées liées à votre / vos enquête(s) en cours. Escouade d’intervention automatisée en attente de votre arrivée.

Lena refrène un bâillement en jetant un regard par la seule petite fenêtre de son appartement exigu. Le soleil se lève à peine. Peu étonnant, en définitive : les escouades automatisées ont comme routine d’agir la nuit ou à l’aube, pour surprendre leurs suspects.

L’enseigne rouillée du magasin Bosko annonce qu’il s’agit d’une quincaillerie ouverte depuis 2077. La porte d’entrée est défoncée. Un biped garde le passage, arme foudroyante au poing. Sa tête se lève quand Lena s’approche, ses trois yeux clignotent la fraction de seconde qu’il lui faut pour l’identifier, puis il reprend sa posture initiale, rigide, impassible.

À l’intérieur, deux droïdes de l’équipe d’intervention encadrent un homme, maintenu à genoux, vêtu d’une salopette couverte de cambouis. La cinquantaine, le front dégarni et une épaisse moustache noire sous le nez, son regard oscille avec crainte entre le lieutenant et la carcasse métallique allongée sur son établi, au centre de l’atelier. Il s’agit bien d’un biped, semblable à tous les autres : carapace blanche immaculée par dessus un squelette d’acier noir, un mètre cinquante, le visage fin, triangulaire, percé uniquement de trois énormes yeux ronds.

Lena ne prononce pas un mot, ne porte qu’un regard à peine intéressé au propriétaire apeuré. Elle rajuste ses gants, se penche par-dessus le fameux biped #699674 et l’observe avec minutie. Une fleur jaune, ouverte, dépasse d’un œil et en remplace le globe noir par sa corolle dorée. La plaque de protection thoracique est déboulonnée, seulement posée sur le corps du robot. Lena la soulève avec précaution. Une odeur d’humus et de sous-bois s’échappe aussitôt du droïde. Parmi les circuits imprimés couverts de mousse et les servomoteurs envahis de ronces, des dizaines de chenilles rampent autour d’une poignée de cocons. Un papillon écarlate s’extirpe de l’un d’eux, fraîchement ouvert, et s’élève d’un vol hésitant jusqu’à la fleur jaune.

Lena arrache cette dernière. L’insecte s’enfuit sans qu’elle ne lui prête attention. Elle porte la couronne d’or à son nez, en renifle le parfum, l’air concentré. L’odeur ne lui rappelle rien. Pourtant, aucun doute, le modus operandi semble le même que celui utilisé contre les tripeds l’autre soir.

Les talons de ses bottes claquent quand elle se tourne pour la première fois vers l’homme, toujours contraint à se tenir à genoux.

— Monsieur Bosko, je présume ?

Le ferrailleur se mord les lèvres. Il agite la tête de haut en bas avec énergie.

— Qui vous a fourni ce droïde ?

Le prisonnier déglutit avec difficulté. De la sueur couvre ses tempes et se mêle aux traces de rouille et de cambouis qui lui noircissent les joues.

— Un homme est venu il y a deux jours, avant que je ferme le magasin. Il n’a même pas exigé d’argent, il voulait juste s’en débarrasser. Moi, j’ai accepté, parce qu’on trouve sur ces modèles des circuits qui…

Lena se contente d’un petit geste de la main en direction d’un des bipeds. Celui-ci frappe l’homme derrière l’épaule et le jette à terre.

— Je vous ai juste demandé qui vous a fourni ce droïde. Répondez à ma question.

Le ferrailleur bafouille, regarde ses mains noires de poussière, redresse la tête, continue d’une voix tremblante.

— Je ne sais pas. Il ne s’est pas présenté, je ne l’ai vu qu’une minute, peut-être deux. Je… Il portait une capuche, je ne voyais rien de son visage.

Lena s’impatiente. Elle serre les poings, en fait craquer les articulations.

— Pas même un signe distinctif ?

Le prisonnier hésite. Il cherche, se tord les mains, lèche la sueur qui perle sur ses lèvres. Enfin, il paraît se décider.

— Cela peut sembler absurde, mais… ses yeux brillaient sous sa capuche. Comme deux émeraudes en amande.

Un lourd silence retombe dans l’atelier, à peine perturbé par le frémissement qui s’échappe des droïdes. Lena se détourne du ferrailleur et contemple le mur couvert de crasse devant elle sans vraiment le voir. Elle se rappelle de ce regard qu’elle a vu, elle aussi, dans la rue Dostatek. C’est bien son saboteur qui est venu ici.

Le magasinier halète, la mine livide. Il attend de connaître son sort. Lena le remarque à nouveau, fait la moue alors qu’elle se demande s’il peut lui apprendre autre chose, puis soupire.

— Vous pouvez poursuivre votre procédure, ordonne-t-elle aux bipeds. Exigez en sus le passage d’un bioexpert, qu’il relève les ADN présents dans l’atelier, et veillez à ce que le droïde désactivé soit conservé en l’état.

Les robots acquiescent chacun dans un cliquetis de rouages, puis s’emparent sans ménagement du ferrailleur par les aisselles. Lena n’écoute pas ses cris paniqués. Elle jette un dernier regard au papillon qui volette au hasard dans la salle avant de les suivre jusqu’à la sortie. Il n’y a plus rien à apprendre ici.

 #

 Les hauts-parleurs crachotent, la voix neutre du robot bourdonne, presque incompréhensible. Lena comprend tout de même les quatre mots qu’il articule.

— Voici vos pierogi, madame.

Elle saisit la barquette à emporter que lui tend le bras mécanique, plante sa fourchette en plastique dans le premier ravioli fumant et en croque une grosse bouchée. L’averse ne cesse pas. Elle n’a pas d’autre choix que de quitter le minuscule store du traiteur et rejoint d’un pas rapide l’abri de son fourgon blindé.

L’écran reste allumé sur le programme de traque. L’identifiant unique de la balle à impulsion électrique s’affiche toujours en grisé, incapable d’être localisée pour le moment. Lena soupire. Cette piste semble de plus en plus froide, mais elle se refuse à la laisser tomber.

D’un ordre vocal bref, elle ordonne au véhicule de démarrer et de reprendre sa patrouille. La pluie a chassé des avenues le peu de passants que la loi martiale n’avait pas cloîtrés chez eux. Les hauts immeubles de béton ruissellent d’eau, les trottoirs gris et les routes de bitume noirs disparaissent sous de larges flaques troubles. De temps en temps, brisant la monotonie d’acier de la ville, Lena remarque au détour d’une ruelle ou d’une allée un glyphe vert, un de ces symboles incompréhensibles qu’affectionne le saboteur. Elle tâche d’en dresser une carte mentale, de deviner un schéma directeur selon leurs positions, mais c’est peine perdue.

L’éclairage public s’allume, la soirée arrive. Les ombres noires dévorent petit à petit les coins que les lumières au sodium ne peuvent atteindre. Lena réprime un bâillement quand l’ordinateur de bord sort de sa veille. Des coordonnées s’affichent désormais à côté du numéro de la cartouche tirée. L’inconnu a été localisé.

Lena arrête le fourgon une cinquantaine de mètres en amont du dernier virage. D’après les informations du traqueur, le suspect demeurerait actuellement immobile, dans un cul-de-sac qui sépare deux immeubles résidentiels. Le jour est tombé, le couvre-feu est de vigueur dans ce quartier, il ne peut qu’être seul.

Quand elle sort sous la pluie, les deux bipeds qu’elle a activés sont déjà opérationnels, armés, prêts à lui obéir. Ils la suivent alors qu’elle parcourt les derniers mètres et bondit soudain dans l’impasse.

Le mur de droite est couvert de verdure ; du lierre, des plantes grimpantes, des vignes en cachent tout un pan. Des symboles tracés dans de la mousse recouvrent l’autre mur. Lena en reconnaît les formes, le genre de motif cabalistique. Entre les deux se tient l’étranger, toujours vêtu de son sweater trop long.

Lena ne formule cette fois aucune sommation. Son tir atteint le flanc de l’homme, un arc électrique roule et se découpe autour de sa silhouette. L’odeur d’ozone couvre celle du bitume mouillé. Pourtant, l’inconnu ne s’écroule pas. La décharge n’a aucun effet sur lui. Sans jeter un regard vers elle, il se précipite vers le fond de l’impasse en longues enjambées agiles.

Lena continue de tirer, sans bouger. Les cartouches atteignent leur cible mais restent sans effet. Peu importe, songe-t-elle. La rue est un cul-de-sac, il ne pourra pas s’enfuir.

Le fugitif s’élance, prend appui contre le mur et atteint d’un saut félin le bas d’une échelle de secours. Lena contemple, médusée, sa proie qui s’échappe vers le haut.

— Kurwa ! jure-t-elle entre ses dents.

Elle se rue au pied de l’échelle, lève le visage, les joues trempées par la pluie : la silhouette du suspect est déjà loin. Sa voix est hystérique quand elle se tourne vers les droïdes pour donner ses ordres.

— Poursuivez et neutralisez le fugitif ! Je vous rattrape.

L’un après l’autre, les bipeds replient leurs jambes et, d’un bond, atteignent le premier barreau, agrippent le deuxième, puis se précipitent à la poursuite du fuyard. Lena envisage l’échelon, haut au-dessus de sa tête. Elle saute, le rate, recommence, tente de prendre appui sur le mur, et parvient enfin à le saisir du bout des doigts. Elle lève l’autre main, se hisse vers le haut avec peine. Ses bras tremblent, ses muscles la tiraillent. Enfin elle saisit le second échelon, s’assure une prise plus sûre, se hisse jusqu’à pouvoir poser un pied sur la première barre.

Toute la structure métallique de l’échelle résonne des pas rapides des deux droïdes qui continuent leur escalade. Lena renifle, secoue la tête pour en chasser la pluie, se redresse de tout son long et attaque l’ascension de l’immeuble.

Mi-parcours. L’échelle s’agite au sommet. Le premier droïde a dû atteindre le toit.

Deux tiers. Le second l’a rejoint.

Trois quarts. Dans un sifflement, un des bipeds tombe à quelques mètres de l’échelle. Lena s’arrête une seconde, le souffle court. Elle se penche vers le bas. Le cadavre de métal blanc s’étale sur le bitume de l’impasse, désarticulé. Des étincelles crachotent sur ses viscères électroniques répandues autour du corps.

Lena reprend son ascension, et se tire dans un ultime effort au sommet.

 

Quelques pigeons roucoulent sur le bord du toit, indifférents à ce qui se joue ici. Le fugitif vient de jeter à terre le second droïde. Ce dernier roule jusqu’à Lena. Des toiles soyeuses recouvrent ses membres, des centaines de minuscules araignées rouges sortent des jointures de sa carapace. Les trois yeux sont éteints, trois abîmes noirs et froids qu’envahissent déjà les insectes.

L’étranger se dresse, sûr de lui, devant un arbre robuste, planté en plein centre du toit. Son tronc trapu est couvert de lierre. Son feuillage argenté tremble et ruisselle sous les gouttes de pluie.

— Pas un geste ! Vous êtes en état d’arrestation pour sabotage des forces de sécurité de la Brigade mécanisée !

Lena enrage. Elle a rengainé son pistolet foudroyant, apparemment inutile, et a ouvert son second holster. Le revolver qu’elle dresse devant elle est parfaitement noir, avec un unique symbole d’avertissement rouge vif sur la crosse.

— Je vous préviens, je n’hésiterai pas à user de force létale. Personne ici ne pleurera la mort d’un agitateur.

Le fuyard pose les mains sur les hanches. Il se renverse en arrière dans un rire caverneux. Quand il relève la tête, sa capuche est tombée. Lena découvre son vrai visage, autour de deux yeux d’émeraude en amande.

L’inconnu arbore deux cornes torsadées sur son front plat. Son nez est aplati, une barbiche prolonge son menton. Sa peau grise semble d’écorce. Ses doigts sont fins et longs, jamais immobiles. Le temps d’un clignement d’œil, Lena croit même deviner des pieds de bouc en bas de son jean.

— Allons, allons, baissez cette arme.

Sa voix est gutturale, son accent inconnu, comme s’il venait d’un très vieux pays. Un sourire bien trop large s’étire sous son regard pétillant de malice.

— Vous n’allez tout de même pas croire que je travaille pour ces partisans de Swoboda, pour ces humains politiciens ? Ne me dites pas que vous n’avez pas compris, après avoir vu tous ces glyphes vivants. Je représente dans votre cité des intérêts bien supérieurs.

Lena hésite un instant. Elle plisse les yeux, incertaine. Les émeutiers ont l’habitude de se grimer, de porter masques et déguisements pour ne pas être reconnus sur les vidéo-surveillances. Elle refuse de donner plus de crédit à l’apparence du saboteur ou à son discours d’escroc.

— Quels que soient vos commanditaires, vous allez à l’encontre des lois de Nova Gdansk, crie Lena par-dessus le bruit de l’averse. Rendez-vous, ou je serai contrainte de vous abattre.

L’homme lève les mains avec lenteur mais il hoche la tête de droite à gauche, l’air navré. Son sourire espiègle ne le quitte toujours pas.

— Il n’est pas encore l’heure pour ça. Il me reste une dernière tâche. Nous nous reverrons alors. Do widzenia !

Son attention dévie de Lena, sa main pivote dans un signe bref. Une ombre morcelée, grise et blanche, s’abat sur Lena. Elle pèse sur ses bras, dévie son arme, fouette son visage, lui gifle les flancs. Lena lève une main devant son visage pour se protéger. Les pigeons. Les pigeons s’abattent sur elle.

Son index presse la gâchette. Une première détonation, puis une seconde. Les oiseaux s’envolent, se dispersent, mais il est trop tard. La main grise du fuyard dépasse du lierre. Elle tire une dernière fois, trop tard. Le bout des doigts disparaît à son tour dans la végétation.

Lena court jusqu’à l’arbre, enfonce la main dans la plante grimpante. Ses doigts se cognent contre le tronc. Elle saisit les lianes, les arrache, les piétine. Ne reste que l’écorce, brune, où deux minuscules orifices circulaires fument encore de l’impact des balles.

Autour d’elle, le toit est désert. Il n’y a qu’elle, l’arbre, et le droïde disloqué. Aucune cachette, aucune passerelle, aucune autre échelle pour s’enfuir.

Lena se passe la langue sur les lèvres, boit les gouttes de pluie qui s’y sont déposées. Elle écarte d’une main tremblante les mèches de ses cheveux, collées par l’eau sur ses tempes.

La colère fait place au doute.

Sur quoi a-t-elle tiré ?

#

 Son portable vibre à sa ceinture alors que Lena est en train de rejoindre le fourgon blindé. Le matricule de son supérieur s’affiche sur l’écran. La voix d’Omniski sature l’écouteur, pressante, urgente.

— Lieutenant, le quartier d’affaires est en plein black-out, les arrivées électriques ont été sabotées. Ordre a été donné à toutes les unités de se replier vers le centre, nous craignons une insurrection d’importance cette nuit.

— Dois-je regagner mon poste rue Drobne, capitaine ?

Un instant de silence, pesant, lourd de sous-entendu.

— Non, lieutenant. Les techniciens ont découvert des lianes au niveau des transformateurs. Vous avez une enquête à clôturer au plus vite.

Le bruit blanc cesse, la communication est terminée. Lena gagne au pas de course son véhicule, se laisse tomber contre le dossier du fauteuil et donne l’ordre à la voiture de la conduire jusque là-bas. Elle n’a pas envie de songer à ce qui vient de se passer, ni à l’échec de son travail en cours. Il lui faut s’occuper les mains pour ne pas y penser. Les chargeurs de ses deux pistolets se délogent dans un clic froid, elle les remplace par deux autres. Le déclic de la sécurité la rassure.

Un reflet sur la vitre attire son regard. Le fourgon est en train de contourner la Fontaine Srodek. Une demi-douzaine de transports blindés s’est déployée autour, leurs phares orientés vers le centre. Dans l’obscurité forcée du black-out, les yeux bleutés de dizaines de bipeds brillent comme autant de lucioles immobiles ; ils encerclent le cœur de la place, sous les ordres de plusieurs brigadiers en pleine discussion.

Lena ordonne au fourgon de s’arrêter et descend. Elle rejoint au trot ses collègues et les découvre en plein désarroi. La situation les dérange mais leurs supérieurs ne leur ont encore donné aucun ordre d’action. Ils ne cessent de jeter des regards inquiets vers la fontaine.

Celle-ci est brisée. De l’eau s’écoule des marches circulaires qui y mènent en petites cascades, où frétillent des poissons à l’agonie. Lena ne se souvient plus si la fontaine Srodek contenait des poissons. Les jets d’eau ont fait place à un arbre géant, haut de six étages. Ses racines s’enfoncent entre les dalles de la place, son tronc s’élève en une longue torsade, ses branchages frémissent sous le poids de centaines d’oiseaux multicolores.

Lena se passe la langue sur les dents. Elle sait qui a agi ainsi. Elle possède des ordres précis de son supérieur le concernant. Revolver au poing, elle franchit le cercle des droïdes. Quelques robots se tournent à son passage, l’identifient, puis retournent leur attention vers celui qu’ils encerclent.

Cette fois, Lena n’a plus aucun doute sur sa nature.

Un faune.

Il se tient dans le creux de deux racines, nu. La lumière crue des phares révèle ses jambes velues et ses pieds de bouc. Quelques éclats s’accrochent sur les courbes de ses cornes. Il aperçoit Lena qui s’approche et affiche aussitôt un large sourire, confiant, sûr de lui.

Lena a remarqué le lierre qui s’étend derrière lui.

— Vous ne m’échapperez pas cette fois. Un pas en avant, les mains sur la tête. Sinon je tire.

Le faune ne se départit pas de son sourire. Il recule d’un pas. Il chuchote presque, seule Lena doit entendre sa voix.

— Allons, vous savez très bien comment ça va finir. Tout ce que j’ai fait n’attend plus que vous, maintenant. Tout ce que j’ai préparé n’attend plus qu’une chose : que le sang soit versé.

Sa main tremble sur la crosse. L’index se resserre à peine sur la gâchette.

— Ne… reculez… plus.

Le faune ouvre les bras, comme pour accueillir le futur, et fait un nouveau pas en arrière. Sa patte de bouc s’enfonce dans une éclaboussure entre l’eau et les racines.

Lena appuie sur la gâchette.

Dans l’obscurité de la ville éteinte, entre les faisceaux des phares, la détonation apparaît comme un soleil doré. Les oiseaux exotiques s’enfuient des branches au tonnerre du coup de feu, s’éparpillent dans la pluie au-dessus des brigadiers et des bipeds blancs.

Le faune est toujours debout. Un point lumineux surgit sur son sternum puis s’étend vers le bas en une ligne poisseuse, verte, luminescente. Son sang s’écoule, se perd dans les poils de l’aine, et une première goutte vient perler jusqu’aux débris de la fontaine, entre ses pieds fourchus.

Son corps bascule en arrière. Le lierre engloutit la tête, les épaules, les bras, le torse, et tout le reste.

Une secousse agite l’arbre. Une onde de choc se propage depuis la fontaine, jette Lena à terre, renverse les droïdes, bouscule les fourgons blindés. Quand elle se relève, des racines surgissent d’entre les pavés tout autour d’elle. De la verdure perce les jointures, des fleurs de toutes les couleurs forment des bouquets parmi les ruines de la place, resplendissantes, lumineuses dans la nuit comme un feu d’artifice figé.

Lena se retourne. Dans la nuit noire, elle distingue le vert des plantes qui se propage le long des rues et des avenues, grimpe les murs de verre et de béton, envahit chaque artère, chaque venelle. Des arbres inconnus percent la pierre et le bitume et forment des bosquets. Des grappes de fleurs oubliées s’épanouissent au sommet des lampadaires tordus par les secousses, dans l’ombre des poubelles renversées, aux angles des caniveaux. Mille parfums jamais sentis dans Nova Gdansk s’élèvent de toute cette flore gorgée de vie.

Lena ramasse son arme et la range dans son étui.

#

 À l’aube, un vent tiède balaie la rue, chargé de pollen.

Nova Gdansk est autant une cité abandonnée qu’une forêt vierge. Il n’y a plus personne sur la place, plus un bruit d’émeute au loin. Les droïdes sont toujours à terre, couverts d’herbe, leurs entrailles servant de refuge pour les insectes.

Lena est assise, seule dans son fourgon, la porte ouverte. Ce n’est plus qu’une épave. Des vignes ont envahi les essieux et les roues, des ronces enserrent le container de bipeds à l’arrière. De la mousse occupe la place du passager, de hauts champignons ondulent sous la brise, attachés aux essuie-glaces.

Elle appuie sans se lasser sur les boutons de l’écran de bord. Celui-ci reste désespérément noir, les écouteurs muets. Impossible de joindre sa hiérarchie. Impossible de connaître les prochains ordres.

Un papillon doré vient se poser sur son poignet. Elle le chasse d’un geste agacé, le regarde s’envoler. Ses yeux se perdent un instant sur le paysage autour d’elle, sur les véhicules cachés sous les ronciers et les broussailles, sur les immeubles couverts de mousse et de vigne.

Lena soupire, appuie sa tête contre le dossier du fauteuil en cuir, et ferme un instant les yeux.

Les nouveaux ordres finiront bien par arriver. Ils arrivent toujours.

FIN

L’auteur : Lillois depuis toujours, Xavier Portebois s’est vite rendu à l’évidence que la réalité, où qu’il aille, n’était que fâcheusement trop réelle ; aussi préfère-t-il vagabonder vers d’autres mondes, là où les faunes viennent s’amuser des hommes et de leurs droïdes.

Blog : Un mot après l’autre

Kindle

12 thoughts on “Les Fleurs oubliées, par Xavier Portebois

  1. Pingback: Les 24h de la nouvelle | Un mot après l'autre

  2. Superbe nouvelle, ça donne très envie de visiter la nouvelle Nova Gdansk (il est malheureusement un peu tôt pour réserver les billets). C’est toujours un plaisir de te lire !

  3. Il fallait oser le mélange SF / Fantasy, et c’est réussi pour moi. 😉

  4. D’un décors sombre et glacé digne de Bladerunneur naît des papillons rouges, je suis conquise. un mariage réussi entre deux genres bien différents : bravo!

    • Ahah, mince, l’influence Blade Runner est encore trop visible alors – pourtant, j’avais situé ça en Europe de l’est pour éviter d’obtenir une mégapole asiatique 😛

  5. J’aime beaucoup ton histoire mêlant technique et verdure, dystopsie et poésie… Mention spéciale à ces arbres qui poussent n’importe où et prennent enfin leur revanche sur les vils pollueurs que sont les hommes (façon « Phénomènes » ^^ )

  6. Pingback: Xavier Portebois | Les 24 Heures de la Nouvelle

Laisser un commentaire