Le Val sans retour, par Catherine Jubert-Asencio

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Je t’attendais.

Jour après jour, je t’ai guettée comme un fou. Levé de bonne heure, par tous les temps, je partais à ta recherche : dans le scintillement de la rosée, sous la pluie et le vent glacés de novembre, emmitouflé de brume, dans l’ondulation vaporeuse des soirées d’été. Partout, je te guettais, je te quêtais. Seul le craquement de mes pas sur les feuilles sèches me tenait compagnie. Je ne voulais plus du bruit des hommes dans mes oreilles. L’arpenteur que tu avais fait de moi ne sentait plus la glèbe molle coller à ses semelles ni même la morsure du froid. Ses lames de verre sur ma peau, en accroissant ma vigilance, me rendaient, au contraire davantage présent au monde. Dans le froid, je ne pouvais m’endormir. De semaine en semaine, à force de te quérir dans les forêts, je me dépouillais, m’allégeais. Mon corps plus sec, devenait noueux comme l’écorce d’un chêne, plus rugueux au contact des autres. Au grand air, il me semblait lessiver mon corps, étriller mes pensées. Tu mettais à jour mes nervures. Chaque anfractuosité de la roche aurait pu me servir d’ermitage dans l’attente de l’une de tes nouvelles apparitions. Dès que ma vie me le permettait, je partais et marchais pendant des heures, arme à la main, pour me donner une stupide contenance humaine. On n’abandonne pas si vite sa peau de prédateur. Juste un pied devant l’autre, à ta recherche.

Je me souviens du jour de notre première rencontre. Je n’étais pas seul, j’étais venu avec des amis. Dans ta candeur naturelle, tu ne connais pas les hommes, tuer pour eux est un sport dont ils jouissent autant que des femmes. Je m’étais éloigné du groupe. J’aime la solitude. Au loin, des coups de fusil, les aboiements des chiens. Je marchais, sans but. N’importe qui aurait pu me tirer dessus, me prenant pour un animal. Au bout du sentier ombreux que je suivais, une trouée lumineuse. On aurait dit une clairière de conte de fée. J’avais pourtant arpenté mille fois cet endroit, mais je ne reconnaissais rien. En son centre, dans un théâtral rayon de lumière qui illuminait ta robe soyeuse, tu te tenais altière et indifférente. En te voyant, aux arrêts, comme dans l’orbe mystique d’un rayon, j’ai songé à l’une de ces gravures médiévales illustrant une légende qui m’avait tant fasciné quand j’étais collégien. La même lumière, la même quiétude. Si j’avais cru à quelque chose, j’aurais parlé de lumière divine.

Dans un moment parfait de grâce épiphanique, je me sentis enfin en paix. Je restai interdit à la lisière. Un instant, ton œil noir a rencontré le mien. Tu y as inscrit un message. Puis, tu as repris ta course, me frôlant de si près que j’ai perçu la chaleur ambrée de ta peau. L’air vibrait encore. Ou était-ce moi ? Dans mes narines, à jamais le souvenir de ton parfum chaud d’automne et de femelle. Et ton message… Après ton départ, l’ombre reprit sa place dans la clairière. J’ai rebroussé chemin vers le monde des hommes, qui m’attendaient assis, avec leurs chiens, sur des souches. Ils mangeaient, buvaient abondamment, riaient, parlaient bruyamment. Ils me demandèrent de venir les rejoindre. Je ne me sentais déjà plus de leur côté. Le vin fut pour une fois amer. J’ai fait semblant. Depuis ce jour, je n’ai cessé de penser à ton apparition.

Pendant des mois, je t’ai recherchée à nouveau, sans honte, m’écorchant aux branches comme un aveugle, jusqu’à en crever de fatigue et de faim. Je laissais dans leur monde les hommes ripailler, les chiens aboyer et les femmes gémir sur mes absences. Je ne voulais plus entendre l’éternelle plainte humaine.

Sans le savoir, tu avais fait de moi une sorte d’amant éconduit, jaloux d’un univers qu’il ne pourrait jamais franchir. Mais pourquoi donc toutes ces barrières entre les espèces et les êtres, toutes ces frontières ? Et puis, surtout, je savais que là où tu te trouverais, je retrouverais la plénitude, le sentiment d’être un.

Longtemps, je m’étais cru seul. Depuis notre rencontre, je ne l’étais plus. Les êtres humains que nous côtoyons ne sont que des billes de polystyrène dans des coussins. Avant ton apparition dans ma vie, en moi, un grand vide se creusait à mesure que ma vie d’homme se remplissait d’actions superflues. Pour avancer dans la vie quotidienne, je me disais que le temps n’existait pas, qu’il n’était qu’une vue de l’esprit, mais il me rattrapait toujours, me prenant à la gorge en me parlant de bilan comptable, compte d’exploitation, bilan intermédiaire, bénéfices nets…Du vent, tout ça ! Seul son souffle et ses hurlements dans les frondaisons me rendaient vraiment à la vie.

Toi aussi, à ta manière, tu m’attendais. Joueuse et fuyante, tu me laissais dans la nature des signes de ton passage dans les écorces calleuses. Le vent et les herbes foulées me parlaient de toi. J’aurais même pu te reconnaître à tes excréments. Comme un criminel, je revenais toujours au même endroit, dans la clairière, à la lisière des mondes. Pour toi, chaque fois que je le pouvais ; je quittais ma famille encore endormie. Je plaquais toutes mes obligations et parcourais la centaine de kilomètre qui nous séparait. Je m’enfonçais un peu plus profond chaque fois, là, où la lumière ne pénètre plus. Sur le chemin, des sentiments contradictoires se mêlaient en moi : l’exaltation, l’excitation, le plaisir trouble de la transgression et la peur.

Les hommes ont tout le temps peur. Tu ne le savais pas ? Nous vivons toujours au bord d’un abîme à guetter d’invisibles ennemis. Nous sommes de pauvres sentinelles à la frontière du désert des Tartares. C’est pour cette raison que nous préférons tuer avant d’être massacré. Je peux te l’avouer à toi, je ne suis qu’un homme. Accepte-moi.

Pendant des mois, tu ne m’es pas apparue. Je ne voulais pas admettre que tu aies pu disparaître. J’ai cru devenir dingue. Seul comme un chien, je hurlais et marchais pendant des heures dans les forêts jusqu’à l’extinction de mes forces. Je m’en retournais, sombre, dans ma vie, pour me livrer à de stériles occupations. Je tuais le temps à coup de vanités et de faux semblants. J’allais en crever.

Un fossé se creusait entre moi et les autres. Incapable de suivre ou de mener une véritable conversation, mes mots débiles franchissaient à peine la barrière de mes lèvres. Tout me semblait sonner faux et creux. Chaque geste, chaque intention en dehors de toi, me coûtaient des efforts surhumains. Et, pourtant, il me fallait rendre des comptes à mon entourage, répondre aux questions suspicieuses de ma femme qui me soupçonnait d’avoir une liaison. Oui, en effet, j’avais une liaison, mais avec un autre monde. J’étais connecté ailleurs. Je me sentais comme un alpiniste lesté d’un lourd sac de pierres, les pieds entravés par des chaînes. « Les miens » continuaient à solliciter mon aide, quémandant mon attention, mon amour, mon avis sur la couleur de la moquette, sur la destination des prochaines vacances, sur la politique, la marche d’un monde devenu incompréhensible pour moi. Je n’en avais que faire, incapable de les rejoindre ni de leur répondre. J’avais l’impression de les observer à travers une épaisse vitre de verre. Mon corps était là, mon esprit ailleurs. Aucune femme ne peut prétendre avoir été désirée autant que toi.

J’étais amoureux. Amoureux…

A tous ceux qui s’inquiétaient pour mon état de santé, je répondais que j’étais fatigué, que j’avais besoin de repos, de vacances et peut-être même de partir un peu, seul…et loin. Ils me disaient de m’accrocher, de prendre sur moi, de sortir, de voir du monde… Ils utilisaient des mots compliqués, parlaient maladie, médicaments, thérapie…Ils avaient tous un avis éclairé sur la question et discutaient à mon sujet comme si j’étais absent, comme s’ils en savaient plus que moi sur ce que je ressentais. Un séjour à la mer, à la montagne me ferait le plus grand bien. Seules les forêts m’intéressaient. Alors, je leur échappais en me rendormant et tu venais à nouveau peupler mes rêves.

Chaque jour, j’attendais avec impatience le moment de me coucher. Seul le sommeil me libérait de la pression du monde et me rapprochait de toi, douce pensée lovée au creux de mes nuits. Je pouvais enfin me laisser aller à toutes sortes de débauches nocturnes, de bacchanales primitives. Mes nuits orgiaques étaient un rempart qui me préservait de la vraie folie. Les frontières s’abolissaient, les digues se rompaient. J’étais tantôt un loup solitaire, tantôt un cerf aux bois immenses, couronnaient de vignes et de pampres. J’allais ivre de vin et de bonheur. A mes banquets imaginaires, dans des forêts de Brocéliande où je festoyais en ta compagnie, je convoquais Pan, Priape, Bacchus. Au matin, mon sexe était toujours tendu douloureusement vers toi. Non, rien de pervers ni de contre nature. J’aimais, c’est tout. J’ai tellement rêvé ce moment où l’on serait allongé l’un contre l’autre, où je sentirais la douceur de tes flancs contre les miens, ma main dans le velours de ta toison rousse. Te rejoindre chaque nuit par l’esprit ne me suffisait plus, il me fallait ton corps. Il me fallait te posséder. J’aspirais à cette vie primaire et animale qui me manquait.

Alors, un matin, j’ai claqué la porte de mon domicile sans rien dire à personne et, dépouillé de tout, j’ai rompu les amarres avec les hommes pour vivre en ermite, près de toi. La nature peut être bonne.

A force d’errance, je t’ai enfin retrouvée, presque à la date anniversaire de notre première rencontre. C’était stupide, il me suffisait de t’attendre dans la clairière. Toi, tu m’espérais, dans la même position, belle, lumineuse et hiératique.

Voilà, nous sommes réunis. Je me sens en paix avec moi-même. J’ai prononcé à voix haute : « je t’attendais » et tu n’as pas bougé. J’ai ajouté qu’il n’y avait pas de vie possible pour nous dans ce monde, que seule la nuit était vraiment une solution à notre union. Tu as baissé la tête en signe d’acquiescement.

Au bout de mon bras, l’issue. J’ai tiré.

Une déflagration, un éclair et l’aveuglement. Il le fallait.

Ton effondrement fut lent, doux et lascif. Dans ta chute, ton œil triste me suivait. Pas un cri, à peine un soupir. Comme si tu t’abandonnais. Tu es à moi pour toujours désormais. Rien ni personne ne pourra jamais plus nous séparer.

La scène est telle que je l’avais imaginée dans mes rêves, telle qu’elle l’était dans le récit médiéval. Les branches se sont écartées à mon passage. Le soleil à peine levé, un pâle rayon de lumière filtre entre les arbres et nous baigne d’une lumière blonde. Nous sommes allongés côte à côte, sur un lit de feuilles épaisses que j’ai rassemblées pour nous. Tout bruit légèrement comme si la nature approuvait et s’unissait à nous. Je suis nu, contre toi. Ta toison est encore plus douce que dans mes songes. Je suis ému, impressionné. Tu es tellement plus grande que moi, pauvre humain. Ton immensité me submerge. A la rencontre de l’inconnu, mes doigts suivent le tracé sauvage de tes courbes, te fouillent, t’explorent. Les battements de ton cœur s’amenuisent doucement sous ma paume. Tu n’auras jamais plus peur des hommes. Je n’aurais plus jamais peur de te perdre ; tu n’appartiendras jamais à un autre chasseur que moi. Je colle mon corps, mon nez à ta fourrure, respire ta sauvagerie, m’imprègne de ton odeur animale, enserre tes flancs encore fermes et chauds.

Au coin de ton œil langoureux aux cils immenses, une mouche s’est déjà posée. Une goutte de sang sur mes doigts. Je me souviens maintenant du titre de la gravure qui illustrait la légende de « La Biche du Val sans Retour ». Un chevalier perçait de flèches les flancs d’une biche et rendait vie à la créature enfermée dans ce corps.

L’univers se clôt là, dans cet enlacement ultime et ce dernier spasme de ton cœur. Je suis bien.

Sous mes doigts, peu à peu, ton corps se refroidit.

La nuit est notre seule issue. La dernière cartouche sera pour moi.

FIN

L’Auteur : Née en 1965, habitant à Rueil-Malmaison (92), Catherine Jubert-Asencio a toujours aimé raconter des histoires et faire partager ce plaisir que ce soit par l’animation d’ateliers d’écriture ou de blogs. Son écriture vive et incisive se nourrit de sa passion pour la photographie qui sert de base à certains de ses récits. Elle affectionne tout particulièrement les formes brèves : chroniques, pamphlets, nouvelles, micronouvelles… Elle puise son inspiration chez des auteurs tels que Joyce Carol Oates, Jacques Sternberg, Roland Topor, Raymond Carver, Julio Cortazar, Jorge Luis Borges. Elle est l’auteure d’un recueil de microfictions, 150 nuances de noirs, paru aux éditions Booxmaker.

Kindle

4 thoughts on “Le Val sans retour, par Catherine Jubert-Asencio

  1. Magnifique. Du détail et un achèvement à couper le souffle, mes sincères félicitations pour un récit maîtrisé !

    • Merci ! C’est sympa…elle m’a donné un peu de fil à retordre.

Laisser un commentaire