Le Ramazan Bey original, par Philippe Pinel

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Hydra viridis / Oinari-san / Domaine public.

Sonjä Ateşli est l’héritière, unique héritière, de l’empire Eczane. Elle est un pur produit de la TEO. La survivante. L’élue. Choisie par son père pour exister en raison de la « beauté » de son patrimoine génétique. Rêvée, élaborée, construite, cultivée par ce génie pour lui succéder, après l’avoir accompagné toute une vie. Alim avait fait de sa « fille » une sorte de parfaite machine de survie. La question est tordue, mais elle se la pose depuis plusieurs mois : combien de fois meurt-on dans une vie ? Elle est grande, elle est belle, elle est intelligente. Elle fait partie des personnes les plus riches qui soient sur cette terre. Mais tous les mois, tous les 28 jours, comme un cycle menstruel, elle meurt. Mais pas elle. Pas vraiment elle. Mais un peu. C’est tordu.

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Alaatin est le responsable en chef des souris du projet NAGOG. Il les nourrit, les soigne, les bichonne avec amour et respect. Elles portent toutes un matricule minuscule tatoué dans l’oreille droite. Et toutes possèdent un nom qu’Alaatin leur a attribué, selon son humeur ou celle de l’animal. Chacune bénéficie d’une petite cage tout confort, mitoyenne avec d’autres congénères, males et femelles. Les chercheurs lui communiquent régulièrement la liste des sujets qu’il doit préparer, ou isoler en vue de tests, d’examen, ou, le plus terrible, de leur sacrifice pour dissection et analyse. C’est son travail, et il le fait bien. Vixen est une petite souris femelle de deux ans. Une chipie. Elle a déjà eu deux portées. Un premier souriceau prénommé Max, et deux souricettes, Yaramaz et Deli. Vixen est convoquée pour son examen mensuel de routine. C’est une maligne, une coquine. Elle a son rituel. Quand Alaatin vient lui changer sa litière, déposer sa nourriture ou nettoyer sa cage, elle se précipite dans sa petite cabane, et repointe aussitôt son petit museau rose, avec l’air de dire : « Ha ha, je suis dans ma maison ». Alaatin lui gratouille une joue du bout de l’index, et là seulement il peut ouvrir le petit abri et faire son travail, pendant qu’elle s’installe dans un coin de sa cage, feignant l’indifférence, plongée dans une toilette méticuleuse. Habituellement si curieuse du moindre bruit, ce soir Vixen n’est pas au rendez-vous. Alaatin ouvre l’abri pour y découvrir deux souris. Cela n’est pas possible. À moins d’une plaisanterie totalement stupide et improbable de la part d’un laborantin. Il ne peut pas non plus s’imaginer, même un instant, qu’il ait pu se tromper en replaçant par erreur un autre animal dans la mauvaise cage. Les deux rongeurs sont éveillés mais apathiques. Il vérifie leurs matricules respectifs. C’est le même. C’est encore plus impossible. Il place les deux sujets dans deux Plexitubes, verrouille les opercules puis libère les aérateurs. Sur chaque tube il place un autocollant triangulaire rouge, et note le matricule de Vixen sur chaque tube. Alaatin prend le téléphone. Sa main tremble, sa voix chevrote.

― Professeur Manoukian ? Pardon de vous déranger tardivement, mais je crains que nous ayons un problème de sabotage.

― Un problème de sabotage ? Rien que ça ? Alaatin, calmez vous et dites moi ce qui vous alarme de la sorte.

― J’ai trouvé deux sujets dans une cage. Les deux sujets en question portent le même matricule. J’ai vérifié trois fois.

― Placez les dans des Plexitubes séparés et identifiés. Identifiez également la cage. Combien d’animaux avez-vous en charge ?

― Deux cent trente-cinq.

―  J’arrive. En m’attendant commencez à vérifier toutes les cages, pour voir s’il vous manque un pensionnaire. Identifiez chaque cage après vérification. Je serai là dans un quart d’heure.

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Vers 2025, la Türk Eczane Özgür, TEO, a atteint une situation de quasi-monopole mondial. Celle de la fabrication de virus, vecteur de transport du ré-encodage des cellules malades. La TEO a inventé la thérapie génique « Low Cost ». Elle sait produire ces traitements pour des coûts dérisoires. Traitements efficaces, il faut le souligner. Alim Alp Ateşli, fondateur de la TEO, était un humaniste socialo-capitaliste, qui dirigeait son entreprise comme un gourou dirige sa secte. Généticien de formation, riche de naissance, économiste de nature et surtout visionnaire. Plus d’un million de salariés, associés, sous-traitants, tous exclusivement recrutés, en plus de leurs compétences, sur la foi qu’ils portaient à cet homme étrange, et néanmoins charismatique. Sur la base de ses propres travaux sur la dystrophie musculaire, il crée, en 2015, la Türk Eczane Özgür et se lance dans l’aventure de la thérapie cellulaire. Mais pas les yeux fermés. Il a les yeux grands ouverts sur l’avenir. La thérapie génique allait enrayer la maladie, c’était une évidence. L’autre évidence, était que lorsque nous serions à l’abri de la maladie nous resterions exposés à la sénescence. Notre mort étant définitivement inéluctable, même en bonne santé, même avec un visage surlifté et une dentition de jeune premier, nos cellules sont programmées pour mourir, et à terme nous aussi. Beaucoup de théories et de recherches. Beaucoup d’investissement en temps, en argent, en matériels, machines, toujours plus sophistiqués. Pour Alim Alp Ateşli, le problème n’était pas pris à la bonne extrémité. Tous les postulats de recherche s’établissaient autour du vieillissement, autour des programmes génétiques de sénescence intra cellulaire. Il demandait à ses équipes de travail de faire abstraction de la notion de vieillissement, et de ne s’attacher qu’à la jeunesse de la cellule. Alim Alp Ateşli n’a pas cherché à lutter contre l’inéluctable. Il justifiait sa démarche par l’image de l’eau.

― On n’arrête pas l’eau, disait-il, on peut espérer la contenir un certain temps, comme dans un barrage. On peut la guider comme dans un canal de navigation ou d’irrigation. On peut tenter de s’en isoler comme dans un sous-marin. Il en est de même du temps qui passe, use et corrompt toutes matières. Acceptons que l’eau circule librement. Acceptons que nos cellules vieillissent et meurent. Acceptons que le temps passe sur nous. Il était coutumier de ce genre de discours de Motivnagement, à l’intention de ses collaborateurs plus ou moins directs.

Discours qui se terminaient toujours par un rituel théâtral. D’un geste précis et vif, il sortait de sa poche un couteau pliant.

― Ce couteau est un Ramazan Bey original. Je le tiens de mon aïeul. Il en a fait l’acquisition au début du XXe siècle, à Karamanmaraş, auprès de Ramazan Bey lui-même. La lame a déjà été changée deux fois et le manche trois fois. Qui pourra prétendre que ce couteau n’est pas celui dont mon aïeul s’est porté acquéreur ? Je n’ai pas cherché à préserver cet objet derrière une vitrine… ou dans un sous-marin. Je n’ai pas cherché à le ménager contre la corrosion ni l’usure. Cet objet a eu, a, et aura toujours l’usage de sa destination. Je ferai toujours que ce que j’ai fait : remplacer en temps voulu les pièces usagées par des pièces neuves, strictement identiques aux pièces d’origines. Car à Karamanmaraş, les ateliers de Ramazan Bey sont capables d’innover, de créer de nouveaux couteaux, adaptés à notre siècle et à ses goûts, mais également de reproduire à l’identique tout ou partie d’un ancien modèle. Et cela, grâce à Ramazan Bey qui a établi le plus beau, le plus fabuleux, le plus extraordinaire protocole de transmission du savoir-faire. Si ce protocole est respecté, et il n’y a aucune raison pour qu’il ne le soit pas, dans mille ans, ce couteau sera toujours celui de mon aïeul. Pourquoi, me direz-vous, ce protocole, qui est une merveille, ne fait-il pas l’objet d’une diffusion mondiale, universelle ? Eh bien parce que l’intelligentsia mondiale ne parle pas turc, ne s’intéresse pas aux couteaux, et surtout serait incapable d’y penser. Donc notre travail, votre mission, ma vocation, est de parler le NAGOG couramment, de nous intéresser aux cellules dormantes, et de penser à tout ce à quoi les autres ne penseront jamais. I-si olmak senin için saygı (j’ai du respect pour vous).

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Je suis à la tête de la TEO depuis plus d’un siècle. La TEO n’est plus une entreprise. La TEO est devenue une hydre tentaculaire qui « encadre » la vie de cinq milliards d’individus, répartis sur l’ensemble du bloc eurasien. De l’Atlantique nord au détroit de Béring, et de l’océan Arctique à l’équateur. Une sorte de confédération de pays partiellement autonomes, dirigés par des représentantes de la TEO. Les deux Amériques sont en guerre permanente par continent africain interposé. Istambül, capitale culturelle, économique et politique d’Eurasie, entretient cependant des relations diplomatiques avec les mondes barbares américains et africains. En mourant mon père m’a affirmé m’avoir fait don du plus beau cadeau qui soit. Naïve, je pensais au don de la vie. Que pourrait-on imaginer de plus beau à offrir ? L’argent, le pouvoir, la notoriété. Pour lui ce n’était que des outils, des moyens. On les a, on les gagne, on les vole éventuellement.

― Sonjä. Ma fille, mon enfant, tu es un peu moi, un peu ta mère et infiniment la vie. Tout ce que je possède va t’appartenir. Tu seras riche et puissante. Tu seras crainte et adulée parfois. Mais tout cela, tu pourras le perdre. En un jour ou en un siècle. Mais la vie jamais tu ne perdras. Il y aura un protocole à suivre et respecter, comme pour mon Ramazan Bey. C’est la seule chose que je te lègue directement. De moi à toi. Ce petit couteau pliant, et son histoire, contiennent l’essence même de l’œuvre de ma vie. Tu en es la quintessence. C’est le plus beau cadeau que je puisse t’offrir. Longtemps j’ai cherché le sens de ses paroles. J’ai trituré, ouvert, fermé, déplié, replié son couteau. Les questions se sont posées plus clairement à moi, quand j’ai vu les imperceptibles changements que le temps opère sur les gens et sur les choses, sans ne serait-ce que m’effleurer. J’ai vu vieillir et mourir mes collaborateurs, mes proches, mes amis. J’ai plus de cent cinquante ans, et l’apparence d’une jeune femme de vingt-cinq ans. Ma jeunesse réelle m’a, dans les premiers temps, attiré beaucoup de sollicitude de la part de gens plus ou moins sincères. Au fil des années cette sollicitude a fait place à la crainte, à la défiance, parfois à la haine, à la jalousie. Le cadeau de mon père s’est révélé à moi dans toute sa splendeur et dans toute son horreur lors de ma première mort. Un piètre assassinat, il faut le reconnaître, sponsorisé par un mouvement gauchiste français, opposé à l’eugénisme, auquel j’étais également hostile, mais dont ce mouvement m’attribuait tous les méfaits, étant à la tête de la plus puissante entreprise de génie génétique. Le tueur était une tueuse, avec pour mission de m’occire d’un accident amoureux, dirons-nous. Elle s’appelait Léopoldine. Mon inclination notoire pour mes semblables rendit sa mission d’autant plus aisée qu’elle était d’une beauté époustouflante. Cultivée, brillante, polyglotte, d’une intelligence redoutable et d’une finesse encore plus redoutable, elle était le parfait vecteur de mort, pour n’importe quelle autre cible que moi. Mais pas pour moi. Décapitée. Elle m’a décapitée. Avec un yatagan. C’est un petit sabre à lame recourbée et dont le tranchant forme, vers la pointe, une courbe rentrante. J’en avais toute une collection. Au sortir de mon bain, suite à un après midi d’ébats amoureux, elle me cueillit comme une fleur, qui succombe à son jardinier.

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À l’arrivée du professeur Manoukian, Alaatin était dans un état de tension avancé. Son monde était l’objet d’un chaos. En l’espace de quelques minutes, la ronronnante tranquillité de sa vie, réglée comme un programme de routine séquentielle, lui semblait avoir basculé dans le labyrinthe d’un programme de nombre aléatoire. S’il avait trouvé une cage vide, à présent il en serait heureux. Il aurait pu dire qu’il s’était trompé, qu’il avait commis une erreur. Il aurait été sanctionné, et aurait redoublé de vigilance dans son travail. Il aurait prit la décision difficile de mettre un peu distance affective entre lui et ces petits animaux qu’il aimait tant. Il n’y avait pas de cage vide, mais beaucoup de doublons dans les cages.

― Professeur Manoukian, Professeur… c’est… c’est… – Alaatin éclata en sanglots- …impossible, Professeur, c’est impossible.

Il avait devant lui un chariot métallique rempli de plexitubes. Manoukian contempla alternativement le chariot et Alaatin avec perplexité.

― Alaatin, merci. Votre perspicacité et votre réactivité nous sauvent sans doute d’une catastrophe. Vous avez bien fait de m’appeler. Maintenant, vous allez prendre un moment de repos. Mes collègues et moi-même allons assurer la suite du contrôle des cages. Nous aurons besoin de vous pour identifier avec certitude les différents animaux. Je peux compter sur vous, Alaatin ?

―  …

― Alaatin, puis-je compter sur vous ?

Alaatin se reprenait doucement. Rasséréné par les paroles du professeur. Il lâcha son chariot, et se raidit dans une position proche du garde à vous.

― Monsieur le professeur. Je suis opérationnel. Vous pouvez compter sur moi.

― Bien. Alors allez vous asseoir quelques minutes. Buvez un thé, et préparez-en pour toute l’équipe, y compris les gardes. Vous en aurez assez pour tout le monde ?

― Oui, Professeur. Ma réserve personnelle. Un thé de Rize.

― C’est parfait. Le professeur Behçet va arriver. Elle adore le thé noir de Rize.

― Le professeur Refika Behçet ?

― Vous en connaissez une autre ?

Alaatin, allait rencontrer Dieu. Enfin, plutôt, un de ses bras droits. Et gauches. Elle était la conceptrice, l’initiatrice du projet NAGOG. Une, si ce n’était LA sommité mondiale, du génie génétique.

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Je suis le corps. J’ai régénéré ma tête en quelques heures. La tête n’a pas eu le temps de régénérer la totalité du corps. J’ai ordonné son incinération immédiate, et exigé la vitrification des cendres. J’ai convoqué le conseil scientifique de la TEO, en comité restreint. L’omerta semblait être la règle de mise. Après la narration de l’incident, il me fut prodigué moult conseils de repos, d’aides et de conseils amicaux ou psychiatriques, en vrac et dans un brouhaha digne de n’importe quelle réunion de politiciens. Le silence revint, suite à la présentation calme et théâtrale du Ramazan Bey fermé, puis ouvert avec délicatesse.

― Mesdames, Messieurs. Vous savez l’estime et la considération que je vous porte. Je ne vais cependant pas y aller par quatre chemins. Soit vous me dites les choses comme elles sont, quelles qu’elles soient. Soit, à la fin de cette réunion, vous serez tous raccompagnés chez vous par le service de sécurité, à qui vous confierez les disques durs, et autres supports mémoriels en votre possession, et vous ne remettrez plus jamais les pieds dans aucune entreprise de la TEO, ni de génie génétique. De votre vie.

― Sonjä, je suis la directrice scientifique de la TEO. Mes collègues ici présents ignorent tout des causes ayant entraîné les conséquences, contrariantes je le reconnais, que tu subis aujourd’hui. Je souhaite que tu libères le conseil, et que tu m’accordes une entrevue privée. Ce que j’ai à te dire ne regarde que toi. Et moi. Et feu ton père.

― Refika ? Soit. Suis-moi. – s’adressant aux autres membres du conseil – Je ne vous libère pas. Je vous autorise à rester assis, à continuer à respirer, jusqu’à notre retour.

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Hiver 2030

Université d’Istanbul Salle du Darülfünun / Symposium de la thérapie génique.

Refika Behçet, éminente généticienne, présente les premiers éléments de recherche développée par son équipe au sein de TEO, sur l’hydre d’eau douce et ses capacités régénératives. L’hydre d’eau douce présente deux modes de reproduction : la régénération et le bourgeonnement.Pour que l’hydre d’eau douce se reproduise par bourgeonnement, deux conditions incontournables sont nécessaires : une température de l’eau adéquate et une nourriture abondante.Si ces conditions sont réunies, un diverticule est émis au tiers du corps, et migre en direction du pied. Ce bourgeon grandit, produit en premier lieu une bouche, qui rapidement se garnira de tentacules. À maturité, ce bourgeon se désolidarise de l’hydre mère pour devenir autonome. Les deux entités sont génétiquement, rigoureusement identiques. La reproduction par régénération fait suite à une amputation. L’animal entier peut être régénéré à l’identique, à partir de n’importe quel fragment du corps. Une production permanente de cellules dans le tissu adulte est à l’origine de cette étonnante capacité à ce régénérer. Les cellules de la colonne gastrique sont produites de façon ininterrompue, et se diffusent vers les extrémités, tête et pied, induisant ainsi la croissance de l’hydre d’eau douce. Les cellules anciennes disparaissent au même rythme que sont produites les cellules neuves. Selon les conditions fournies par le milieu, la totalité des cellules a été renouvelée en quelques semaines. L’hydre ne connaît pas le vieillissement. Les cellules souches sont des cellules totipotentes, prolifératrices et capables d’auto renouvellement. Chez l’hydre, elles migrent du centre du corps vers les extrémités, où elles peuvent enclencher le processus de différenciation. La production permanente de cellules souches confère à l’hydre un caractère d’immortalité. L’hydre mère et ses bourgeons devenus autonomes sont à considérer comme un seul clone. Une hydre d’eau douce peut être bien sûr victime d’un prédateur, ou d’une modification de son milieu, mais elle ne mourra pas de vieillesse. Cette hypervitalité de l’hydre d’eau douce est due au gêne KAZAL 1. NAGOG. Tous les scientifiques du monde connaissent ce gène. Il a été découvert en 2003, dans les cellules souches embryonnaires, par une équipe de l’Institute of Stem Cell Research (ISCR) d’Edinburgh, en Ecosse, et par l’équipe de Shinya Yamanaka, de l’Institut de Science et de Technologie de Nara, au Japon. Il a été baptisé NAGOG, d’après le nom du territoire, théâtre du mythe celtique ‘Tir nan Og’, dont la population reste éternellement jeune. C’est le gène maître, le chef d’orchestre, qui coordonne les autres gènes de la cellule souche, inhibant ou déclenchant les phases de différenciations. De la découverte de Nagog jusqu’à une période récente, son principal intérêt à été de permettre de produire des cellules souches en quantité industrielle afin d’alimenter les laboratoires du monde entier travaillant sur la thérapie cellulaire ou la thérapie génique. La découverte de ce gène a permis aux chercheurs et aux industriels de s’abstraire, de s’exonérer, des contraintes légales ou éthiques concernant l’embryon humain. Au sein des laboratoires d’ingénierie génétique de la TEO, nous avons utilisé un rétrovirus HIV désactivé comme vecteur de ré encodage du gène NAGOG avec KAZAL 1, sur des cellules souches embryonnaires de souris. Les trente sujets initiaux n’ont manifesté aucun signe de vieillissement au bout de six mois. Dix d’entre eux, mâles et femelles, ont été sacrifié pour analyses. Aucun signe de sénescence au bout d’un an. Leur taux de reproduction est cependant notablement bas. Deux portées maximum par an, avec un à deux individus par portée. Les descendants de la troisième génération semblent présenter les mêmes caractéristiques que leurs parents en terme de vieillissement, ou plutôt d’absence de vieillissement. Grâces à la thérapie génique et à la thérapie cellulaire, nous sommes en passe d’avoir vaincu la maladie. L’espérance de vie est passé de 80 à 120 ans en un demi-siècle. Mais nous continuons à mourir de vieillesse. Sur la base de nos travaux, il n’est pas impensable de prétendre que d’ici la fin de ce siècle nous aurons vaincu aussi le vieillissement.

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Sonjä s’affala dans son fauteuil, en fixant le professeur Refika Behçet dont le regard ciblait déjà un autre fauteuil.

― Non, non Refika. Toi, tu restes debout. Ça t’encouragera à rester dynamique, et donc à faire bref. Je t’écoute, mais évite la version : « On se connaît depuis ta naissance, la mémoire de ton père, etc ».

― Tu connais le projet NAGOG ?

― Je sais parler, marcher, nager, écrire, compter. Tu demandes à la patronne de la première entreprise mondiale de génie génétique, si elle connaît NAGOG. NAGOG, c’est mon fond de commerce. Je t’ai demandé de faire bref.

― Excuse-moi, Sonjä. C’est difficile de résumer une vie de travaux scientifiques en deux mots.

― Eh bien, essaye, avec quatre ou cinq, ca ira aussi.

― Tu es éternelle, Sonjä. Tu ne mourras jamais.

― Putain de bande d’apprentis sorciers… C’est pour ça que je ne vieillis pas ?

― Oui.

― Et mon père ? Qu’est ce qu’il à voir là-dedans ?

― C’est ton père. Je veux dire qu’il t’a conçu. Comme un ingénieur conçoit une machine, comme un artiste conçoit une œuvre.

― Et ma mère ?

― C’est moi. Enfin, tu as mes gènes. La femme qui t’a incubée était une employée. Je veux dire qu’elle était payée pour ça. Une mère porteuse comme on disait à cette époque. Mais tu as également, en quelque sorte, un troisième parent. C’est une hydre d’eau douce. L’hydra fusca ou hydre brune. Pour faire simple, comme tu le demandes, au stade pré-embryonnaire, avant la phase de différenciation cellulaire pilotée par le gène NAGOG, nous avons ré-encodé ce gène, à l’aide d’un rétrovirus HIV désactivé porteur du gène KAZAL 1 issu d’une hydre. En gros ce gène permet aux hydres de se reproduire par une sorte d’autoclonage. Comme une scissiparité, mais pour un organisme multicellulaire. L’expérience a été menée parallèlement avec des souris et des hommes.

Le professeur Refika Behçet pénétra dans l’animalerie alors que le professeur Manoukian terminait l’inventaire du désastre. Alaatin mettait la dernière touche à sa mission, en vérifiant la température de son thé, et la présence incontournable des petites tasses en verre, des petites cuillères pour ceux qui accommoderaient leur thé d’une note sucrée. Le professeur Refika Behçet salua rapidement les personnes présentes avant de s’adresser au professeur Manoukian.

― Que se passe-t-il, Andom ? En version courte.

― Quatre-vingt-dix pour cent des sujets de la première génération se sont dupliqués spontanément. Ce qui nous amène à quinze doublons. Nous avons isolé le seul sujet encore stable. Nous en avons trois en cours de duplication. Ils sont isolés également et sous monitoring vidéo. Ils semblent effectuer une sorte de scissiparité.

Manoukian, entraîna rapidement le professeur Behçet vers un groupe de vivarium.

― Observe ce sujet, il ne ressemble plus à grand chose. Une balle de tennis blanche avec des pattes, des queues, des museaux qui émergent de la masse. Je pense que c’est le plus avancé des trois. Les deux autres sont juste gonflés. Je te propose de laisser celui-ci terminer sa duplication sous monitoring, et de sacrifier les deux autres pour analyse. Un immédiatement, le second lorsque qu’il en sera au stade de celui ci.

― Les autres générations ?

― Stables.

― Je valide ta proposition. Ne garde que le personnel nécessaire. Renvoie les autres. Ça sent le thé noir de Rize ?

― Oui, viens, je vais te présenter Alaatin. C’est le responsable de l’animalerie. C’est lui qui m’a prévenu. Il est très consciencieux et très impliqué dans son travail.

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― L’expérience a été menée parallèlement avec des souris et des hommes ? Combien ? Nous sommes combien à avoir fait les frais de vos délires ?

― À l’origine une vingtaine de souris et cinq fœtus humains. Tu es la seule survivante. Tous les autres, souris et humains, ont développé un caractère inattendu de l’hydre d’eau douce. Ils se dupliquaient spontanément. Nous avons du les détruire. Une souris a survécu également, pendant presque trente ans, sans que nous ayons pu expliquer pourquoi elle restait stable. Et sans que nous puissions l’expliquer non plus, elle s’est dupliquée.

― Intéressant ! Du jour au lendemain, je peux me mettre à me « dupliquer » ?

― Oui.

― Et alors ? Il faudra me détruire ?

― Ton père avait envisagé cette éventualité. Le problème vient de la multiplicité. Les êtres issus de cette duplication sont des clones parfaits. Au-delà même de la perfection. Ils possèdent la même mémoire. La même histoire. La même personnalité. La même pensée. Combien de toi-même pourrais-tu accepter de côtoyer quotidiennement, sachant que ces autres toi possèdent la même faculté de se dupliquer ? Deux ? Dix ? Mille ?

― Pourquoi ne sommes nous pas infestés, envahis, par les hydres d’eau douce ? ― Elles se font bouffer. Elles ont des prédateurs.

― Bien, donc mon père -de génie – a inventé le Sonjïvore, grand consommateur de Sonjäs.

― Ne sois pas injuste. Il était persuadé de ta stabilité, et avait une confiance totale dans tes facultés à t’adapter à toutes les situations. Il disait de toi que tu étais le plus parfait modèle de survie. Je pense qu’à travers toi il cherchait à gagner sa part d’éternité.

― Super. Et il avait envisageait quoi en cas « d’instabilité » ?

― Supprimer le ou les duplicants.

― Je ne saisi pas la petite nuance « le ou les ».

― En théorie, je dis bien en théorie, dans des conditions optimales d’environnement, n’importe quel fragment de ton corps d’une centaine de cellules serait à même de te régénérer en totalité, mémoire comprise, à condition d’en avoir le temps. C’est à dire que les conditions optimales perdurent durant cette régénération. Statistiquement impossible, mais mathématiquement probable.

― Je ne peux pas me suicider ?

― Mathématiquement probable, mais statistiquement impossible, même avec l’aide d’un tiers.

― Bien, je rentre en « mitose », je m’auto-ponds une parfaite jumelle, qui aura autant envie de vivre que moi et vous la supprimez. Mais comment saurez-vous que vous supprimez la copie et non l’originale ?

― On ne le saura pas, sauf à convenir d’une règle. Mais dans les faits, il n’y aura pas de « copie » et « d’original ». Ce seront deux individus strictement identiques. Aucun des deux n’acceptera la nécessité de mourir, étant totalement persuadé, à juste titre, d’être toi.

― Alors je te donne la règle qui devra prévaloir pour les siècles à venir, si tant est qu’ils viennent jamais : celle qui a le Ramazan Bey dans la main est moi, la fille de mon père. L’autre sera supprimée.

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La question est tordue, mais elle se la pose depuis plusieurs mois : combien de fois meurt-on dans une vie ? Tous les mois, tous les 28 jours, comme un cycle menstruel, elle meurt. Mais pas elle. Pas vraiment elle. Mais un peu. C’est tordu.

FIN

L’Auteur : Philippe Pinel. « J’ai fait gardien de parking, cobaye au CNRS de Strasbourg, pion, assureur, courtier en produits financiers, bûcheron, acheteur pour hypermarchés, laveur d’eau, dépollueur des eaux résiduaires industrielles, agroalimentaires, textile et traitements de surfaces, graphiste indépendant, maître esclave dans un centre d’appel et aujourd’hui agent de services aux cuisines d’un hôpital, à la recherche d’un nouveau job…mais je me soigne. J’ai publié un (petit) bouquin fin des années 80. Je suis en train d’en terminer un autre. Entre tout ca, je fais de la peinture, écris des nouvelles, photographie et sculpte. Pour conclure j’ai 55 ans et je suis marié. »

Blog : http://kargoline.wordpress.com/

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4 thoughts on “Le Ramazan Bey original, par Philippe Pinel

  1. Très sympa ta nouvelle ! J’ai bien aimé l’alternance de points de vue et la façon dont tu as brossé les personnages ^^. Ptet juste un peu trop d’explications scientifiques pour moi mais en même temps, ça s’explique par le contexte.

  2. Miah me précède: beaucoup de détails scientifiques, mais essentiels. Et la chute est bonne. La base est un problème philosophique non (un item dont on remplace les parties par d’autres parties identiques) ?

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