Le chien du voisin, par Claire Abadie

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

A Mis-Marked Ruby Cavalier King Charles Spaniel Puppy / Jessicali345

À Bill que j’admire, mon amie Claire et mon Benjamin

Je m’appelle Micky et je vais vous présenter mon partenaire depuis maintenant dix ans. Son nom : Adrien, un grand blond aux yeux bleus, quelqu’un de sérieux sur qui on peut compter, mais quel abruti, en même temps !

L’histoire commençait de manière banale :

— Mon petit toutou, viens me faire un petit câlin !

Je détestais quand il s’adressait à moi de cette manière, aussi stupide que possible, comme si j’étais un vulgaire chien de basse catégorie. Au contraire, je venais d’une race royale appelée King Charles Spaniel, et lorsque mon partenaire se trouvait de bonne humeur, il aimait me rappeler l’air royal et imperturbable que j’affichais en toutes circonstances. Adrien, lui, affichait un air consterné ces derniers temps. Il s’asseyait tous les soirs avec une tête d’enterrement, il oubliait même de m’accompagner dans mes sorties. Le pauvre, je le comprenais, ce n’était pas facile de chercher un emploi avec un loyer qui lui tombait sur la tête tous les mois, mais je ne supportais pas d’être oublié ou de l’entendre geindre à mes côtés. Je voulais bien l’écouter avec patience et servir de confident, tant que je recevais des récompenses par la suite, au moins de petites friandises, mais ces derniers jours, j’avais l’impression de servir de peluche. Moi, le chien royal, quel déclassement !

— Allez Micky, sois sympa, j’ai des tas de choses à raconter ! J’ai apporté des petites gâteries pour toi en plus.

Enfin, il avait trouvé les bons mots pour me séduire. Je me calai sur le canapé devant lui, prêt à l’entendre débiter une nouvelle fois ses malheurs :

—  Tu sais mon petit toutou, je sors d’un énième entretien d’embauche. Je ne comprends pas, j’ai étudié dans une bonne école d’ingénieurs à Lyon, je suis passé par des grandes entreprises, et depuis que j’ai quitté mon boulot il y a deux mois, c’est comme si rien ne comptait. J’ai beau chercher, valoriser mon CV, même sourire dans mes photos de CV et envoyer à l’aveugle des tas de candidatures partout, j’entends toujours la même réponse : malgré toutes vos qualités, vous ne correspondez pas au poste. Toutes mes qualités ! Non mais, j’ai l’impression d’être rejeté comme un malpropre, qu’est-ce que ça m’ennuie ! Dire que j’ai de l’argent qui me reste pour un seul loyer, et si je ne trouve pas de boulot d’ici un mois, je suis bon pour aller faire la manche.

Au bout d’un moment, j’oscillais la tête de manière contrôlée pour donner l’impression que j’écoutais et au même moment, je regardais la montre en biais. J’adorais mon partenaire, bien sûr, de tout mon cœur, sauf que ces derniers mois, j’avais du mal à le supporter et je commençais à me fatiguer de ses jérémiades incessantes. Si seulement des fois il me regardait vraiment plutôt que de me traiter telle une peluche ! J’eus une idée grandiose. Depuis quelques jours, une nouvelle voisine était venue s’installer en face de notre appartement. Une petite brune aux yeux verts pétillants. Je me retournais sur mes pas dès que je la voyais et dans son chagrin, mon partenaire ne l’avait même pas remarquée. J’avais décidé dès l’instant que je l’avais vue de me rapprocher d’elle, sans savoir comment ni avec quels moyens. Mais un chien décidé ne perdait jamais le nord, comme disait un dicton célèbre par les chiens de race royale. Et alors que j’entendais les pas de la belle voisine retentir, je me précipitais sur la porte d’entrée d’un air décidé. Mon partenaire me connaissait de longue date, il savait que ce mouvement signifiait mon envie de sortir se promener avec lui. Il ne m’avait pas emmené en promenade depuis quelques jours, contrairement à toutes ses habitudes et, me servant de sa culpabilité, j’avais attendu la porte ouverte pour me jeter sur la belle demoiselle. Littéralement. En tant que chien, on avait certains avantages que les hommes, même beaux, ne pouvaient se permettre.

Et voilà, simple comme une griffe à la patte ! Mon partenaire et la femme de mes rêves, par mon habile stratagème, se retrouvaient face à face l’un à l’autre. J’avais envie de lui crier à la tête les mots doux que je rêvais de prononcer à ma ravissante bien-aimée.

Heureusement, avant que mon partenaire ne pût gâcher toute la situation, elle se pencha vers moi et me caressa, une douce et simple caresse qui donnait envie de plus, puis elle prononça ces mots :

— Vous avez un beau chien. Au fait, je suis la nouvelle voisine, je m’appelle Lydia, j’ai emménagé il y a quelques jours.

Mon partenaire lui serra la main et lui souhaita la bienvenue. Je sentis que si je n’agissais pas dans la seconde qui suivait, j’allais perdre toutes mes chances avec elle. Alors, je me serrai contre cette douce Lydia qui se pencha vers moi et je me tournai vers mon Adrien, du regard le plus suppliant de toute ma vie. Que ne faisait-on pas pour une belle femme? Peut-être que mon cher partenaire me comprit enfin, ou qu’il se rappela sa nature d’homme, puisqu’il lui proposa de passer prendre un thé chez lui. Elle accepta, un oui qui sonna bien chaleureux dans mes petites oreilles de chien.

Pendant que mon camarade racontait à sa nouvelle copine ses misères de boulot et que ma chère et belle Lydia parlait de son travail d’avocate, je rêvassais à mes fantasmes habituels, celui de moi et Lydia dans le même lit, serrés l’un contre l’autre. Leur discussion s’éternisait, ils s’échangèrent ensuite leurs numéros de téléphone, se promettant de se revoir bientôt, et je jubilais de plaisir. Mon plan diabolique était en train de se réaliser, j’allais obtenir l’amour de ma chère dulcinée.

Je pouvais féliciter mon cher partenaire, lui qui n’avait pas invité de femmes depuis la débâcle d’il y a deux ans avec sa dernière copine. Il s’en sortait bien, pour un incapable.

Pendant les semaines qui suivirent, mon plan fonctionna à merveille. Mon cher ami cessait de se plaindre de sa recherche inutile d’emploi et me vantait les qualités et la beauté de ma chère bien-aimée. Pauvre fou, il devait comprendre qu’elle n’était pas pour lui, mais l’entendre complimenter ma douce sonnait comme une mélodie à mes oreilles poilues. Lorsqu’elle lui rendait visite, je m’arrangeais pour me poster à des endroits stratégiques, soit pour me faire caresser, soit pour sentir sa peau près de ma fourrure. Dès qu’Adrien sortait pour la rencontrer, je m’agitais et il se sentait obligé de me laisser l’accompagner. Je ne voulais pas perdre une miette de ma belle histoire avec Lydia.

Enfin, un jour, Adrien me prit à part pour me révéler son plan : il voulait offrir à Lydia un dîner romantique pour avancer leur relation qui, selon lui, stagnait au stade de bons amis qui sortaient ensemble. Pendant ce temps, je préparais ma contre-attaque. Il avait beau dire ce qu’il voulait, j’avais vu cette fille avant lui et je ne m’inclinerais pas sans une bagarre.

Lydia arriva à ce dîner avec une belle robe bleue dorée, Adrien avec ses compliments de platitude ordinaire et moi avec ma vivacité légendaire. Lydia se pencha en premier vers moi pour me caresser avec habileté, je frissonnai de désir et de bonheur, elle salua Adrien. Durant tout le dîner, j’écoutais à peine la conservation, je songeais au moment où Adrien allait nous laisser enfin seuls tous les deux. À la seule pensée du moment qui nous attendait, j’aboyais en petits cris et Lydia se retournait vers moi, un clin d’œil dans les yeux et une ardeur commune.

Enfin, après des minutes interminables où je fixais Lydia d’un regard languissant, où je contemplais sa beauté exemplaire d’un œil jaloux, où je laissais Adrien lui parler en long et en large de ses misères de boulot pour une énième fois, mon partenaire sortit de la salle à manger pour préparer le dessert. Je m’approchai avec élégance de Lydia, prêt à lui témoigner mon amour éternel. Elle commença à me parler :

—  Tu es vraiment un beau chien Micky, je suis sûre qu’on te l’a déjà dit plusieurs fois. Adrien est chanceux d’avoir quelqu’un comme toi avec lui. Je vais t’avouer un secret que je n’ai encore dit à personne pour l’instant et que j’ai même du mal à m’avouer à moi-même. Je suis sûre que tu vas garder ce secret comme un bon chien.

Lydia qui me parlait avec sa voix si douce, et qui se confiait à moi. Tout semblait annoncer ma victoire finale et je dus me forcer à rester calme pour ne pas aboyer et m’agiter dans tous les sens de bonheur. Elle finit avec un peu de nervosité dans la voix:

— Je crois que pour la première fois depuis longtemps, je suis en train de tomber amoureuse à nouveau. J’aime ton maître, il est tout ce que j’ai toujours rêvé chez un homme, il est attentionné, prévenant, et je crois que j’ai trouvé mon prince charmant.

Adrien, son prince charmant? Avec le peu de dignité qui restait en moi, je m’écartais du chemin d’Adrien qui revenait avec les desserts. Toujours sous le choc de la nouvelle, je les vis s’embrasser pour la première fois et je compris que j’avais perdu. Alors, dans un ultime sursaut de colère, je sortis de la pièce en courant pour sangloter dans mon coin. Adrien avait réussi à gagner l’amour de la belle femme, devant mes yeux effarés, je le haïssais !

FIN

L’auteur : Étudiante scientifique le jour, Claire Abadie écrit la nuit des histoires de tous genres qu’elle espère un jour publier.

Kindle

8 thoughts on “Le chien du voisin, par Claire Abadie

  1. Une histoire rigolote. Dommage que la belle Lydia n’ait pas eu de compagne à quatre pattes !

  2. Ha ha. Je n’aime pas vraiment les chiens mais ta nouvelle m’a bien fait rire.

  3. Pingback: Claire Abadie | Les 24 Heures de la Nouvelle

Laisser un commentaire