L’Appel de l’océan, par Florence Chevalier

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

— Bonjour !

Derrière son guichet, Delia relève la tête de son livre. Elle n’a pas entendu arriver le garçon qui lui fait désormais face. Il doit avoir son âge, seize ans. Il n’est pas très grand, il doit faire environ sa taille. Mais contrairement à elle, il a le teint hâlé.

— Bonjour, quand souhaitez-vous partir ? l’interroge-t-elle avec professionnalisme.

Ce n’est qu’un job d’été, et elle l’a débuté seulement depuis cette semaine, mais elle aime bien vendre des tickets pour le ferry. Ça lui permet de côtoyer de nombreuses personnes venues d’horizons différents, et pendant les heures creuses, elle peut lire.

L’inconnu esquisse un sourire.

— Je compte bien rester tout l’été.

Une famille de cinq personnes arrive juste derrière lui.

— Donc, vous ne voulez pas de ticket, peut-être un renseignement ?

Après avoir pris une profonde inspiration, il déclare à Delia :

— En fait, j’aurais voulu savoir si vous accepteriez une promenade avec moi… enfin quand vous aurez terminé votre travail ?

Totalement prise au dépourvu, elle reste muette. A-t-elle bien entendu ? Lui propose-t-il un rendez-vous ? Elle ne comprend pas pourquoi, alors que c’est la première fois qu’ils se rencontrent. C’est probablement un touriste de passage sur l’île, a-t-il prévu à son programme estival de batifoler avec une fille du coin ?

— Je ne suis pas intéressée, et j’ai des clients. Maintenant, si vous pouviez me laisser travailler, ça m’arrangerait…

— Vous vous méprenez sur mes intentions, je ne veux pas m’amuser avec vous. Et puis je ne suis pas un touriste…

Delia est interloquée. Comment a-t-il deviné si précisément ce qu’elle pensait ?

— Ce jeune homme vous ennuie ? intervient le père de la famille qui patiente.

Le garçon lève aussitôt les mains en l’air en signe de reddition.

— Je ne voulais pas vous importuner, je suis désolé. Je m’en vais, mais j’espère vraiment que nous aurons l’occasion de discuter à un moment ou un autre.

Puis il s’éloigne. Et pendant les heures suivantes, Delia n’a pas l’opportunité de songer davantage à l’inconnu. Elle est occupée à vendre des tickets pour le continent, à indiquer à des touristes où se trouvent le syndicat d’initiative, la poste, le restaurant gastronomique, etc. Quand Owen, employé à l’année de la compagnie de ferry, vient prendre sa relève, elle quitte son poste avec soulagement. Chaque matin, elle travaille cinq heures au port, puis elle a ses après-midis de libres. Même si elle n’a pas pu quitter l’île comme la majorité de ses camarades de lycée, elle a au moins l’impression de profiter un peu de ses vacances.

Tandis qu’elle marche le long de la jetée, Delia aperçoit au loin un animal qui sort la tête des vagues. Elle plisse les yeux pour mieux l’observer. C’est un phoque gris, elle en aperçoit à l’occasion. On lui a appris à l’école que de très grandes colonies vivaient à proximité. La créature marine replonge sous l’eau. Delia scrute un instant l’horizon pour voir si elle va remonter, mais lorsqu’au bout de plusieurs minutes, elle ne réapparaît pas, la jeune fille repart elle aussi.

#

Le lendemain, après son travail, Delia vient de passer à la bibliothèque emprunter un nouveau roman lorsqu’elle décide de s’arrêter au salon de thé Chez Molly pour une glace. Aujourd’hui, le soleil tape particulièrement fort, et elle a rêvé d’en déguster une toute la matinée. Il est quinze heures de l’après-midi, la plupart des touristes sont sortis de table, il n’y a que de rares clients.

Après avoir commandé une crème glacée à la praline au comptoir, Delia s’installe au fond de la pièce principale. En attendant la propriétaire, elle sort son livre de son sac. Il s’agit de Restoring Harmony de l’auteure américaine Joëlle Anthony, que lui a recommandé madame Fitzpatrick, la bibliothécaire. Comme elle, l’héroïne habite une île, mais celle-ci est située au Canada, et l’action se déroule en 2041. Alors que Delia entame le deuxième chapitre, déjà happée par sa lecture, elle est interrompue par un raclement de gorge.

Devant elle, elle ne découvre pas Molly avec sa glace, comme elle s’y attendait, mais l’inconnu de la veille.

— Puis-je m’asseoir ? s’enquiert-il avec politesse.

Delia se recroqueville sur sa banquette. Comment l’a-t-il retrouvée ? S’agirait-il d’un maniaque qui poursuit les jeunes femmes même quand celles-ci lui ont fait clairement comprendre qu’elles n’étaient pas intéressées ?

Comme s’il sentait sa méfiance, le garçon fait un pas en arrière avant de lui déclarer :

— Je vous promets que je ne vous veux aucun mal, je veux juste qu’on fasse connaissance. Si vous avez des doutes sur moi, vous pouvez interroger mon oncle, Michael Ferguson. C’est un des pêcheurs de l’île, il pourra vous confirmer que je n’ai rien d’un harceleur.

— Vous êtes le neveu de monsieur Ferguson ?

Le garçon acquiesce, il pourrait lui mentir, mais il lui semble sincère. Bien que Delia ne comprenne toujours pas pourquoi il souhaite la connaître, elle a envie d’accepter sa proposition. Depuis que Judy, son unique amie sur l’île, est partie mardi dernier pour deux mois chez ses cousins à Toronto, elle se sent un peu seule. En réalité, ce garçon, même s’il lui paraît bizarre, n’a pas l’air bien méchant. Et s’il tente quoi que ce soit, tant qu’ils sont au salon de thé, elle pourra toujours demander à Molly de le mettre à la porte de son établissement.

— D’accord, vous pouvez vous asseoir.

Il s’installe sur la chaise en face d’elle, puis lui tend la main.

— Je m’appelle Dylan, ça veut dire « fils de la vague ».

Ils se serrent la main.

— Moi, c’est Cordelia, enfin les gens m’appellent Delia.

— Pour « joyau de la mer », c’est un très beau prénom.

C’est la première fois qu’on lui en fait la remarque. Pour être honnête, elle ne connaissait même pas la signification de son prénom, mais c’est toujours bon à savoir.

Molly choisit ce moment-là pour lui apporter sa crème glacée.

— Voilà, ma petite Delia, dit-elle en déposant la coupe sur la table.

Le regard de la propriétaire du salon de thé va de Dylan à Delia, avant de t’attarder sur la seconde.

— Tu veux que je t’apporte une autre cuillère pour partager avec ton ami ?

— Euh… Est-ce que ça vous tente ? Je n’arrive jamais à tout finir.

— Pourquoi pas, répond Dylan en lui adressant un sourire ravi.

Tandis qu’ils dégustent ensemble le dessert préféré de Delia, les deux adolescents entament la conversation. Delia n’a pas l’habitude de parler avec des étrangers, mais elle découvre vite que Dylan a le don de mettre les gens à l’aise. Selon ses dires, il est en vacances chez son oncle pour quelques semaines. Il lui indique qu’il habite « dans l’ouest », et quand elle cherche à savoir précisément quelle ville, il reste vague, lui affirmant qu’elle ne connaît sûrement pas cette toute petite bourgade. Lorsqu’il lui apprend qu’il n’a jamais mis les pieds à l’école, qu’il a toujours suivi des cours par correspondance, Delia est intriguée. Apparemment, les parents de Dylan déménagent souvent, et comme il est obligé de les suivre, ce type d’enseignement lui convient mieux. D’un commun accord, ils finissent par décider de se tutoyer.

— Moi, je n’ai jamais quitté l’île, lui avoue-t-elle.

— Tu as encore le temps pour parcourir le reste du globe.

Au bout de deux heures, Delia ne regrette pas du tout de l’avoir laissé s’installer à sa table. Dylan ne ressemble à aucun des garçons qu’elle fréquente au lycée. Il s’intéresse aux écosystèmes, à la préservation de l’océan et a déjà une idée bien précise de ce qu’il veut faire dans la vie. Lorsqu’elle lui parle de sa passion pour la littérature, il paraît sincèrement intéressé et connaît même la plupart des ouvrages auxquels elle fait référence.

Il lui propose de payer l’addition à sa place, mais elle refuse. Il est gentil, et elle est contente de pouvoir l’inviter.

Lorsqu’ils sortent de Chez Molly, Dylan se tourne vers elle. Au soleil, elle remarque qu’il a les yeux bleu marine : c’est la première fois qu’elle rencontre quelqu’un qui les a de cette couleur. Alors qu’elle les observe, elle a l’impression de plonger au cœur de l’océan – même si ce n’est pas le genre d’activités auxquelles elle s’adonne et elle ne pourrait donc jurer que cela procure les mêmes sensations.

— Est-ce que ça te plairait d’aller à la plage ? Je sais qu’il commence à se faire tard et que tu as peut-être envie de rentrer…

— J’adorerais !

Delia se mord la langue. Elle n’aurait peut-être pas dû se montrer aussi enthousiaste, mais c’est sorti tout seul.

Le sourire de Dylan s’élargit encore davantage, et ses fossettes ressortent. Delia trouve ça plutôt charmant.

Puisqu’ils sont d’accord, Dylan et Delia prennent la direction de la côte sud de l’île. Sur le chemin, ils croisent des vacanciers qui retournent à leurs hôtels.

Lorsqu’ils arrivent à la plage principale, quelques personnes prennent encore le soleil, mais beaucoup se préparent à repartir.

— Si on continue encore environ un peu, il y a une jolie petite crique qui n’est pas très fréquentée, dit Delia à Dylan.

Et ils continuent jusque-là. Comme Delia le présumait, l’endroit est désert, ça a toujours été son préféré sur l’île. Elle s’assoit sur un rocher et observe le paysage. Les vagues se retirent lentement, avant de déferler à nouveau sur le sable. Delia a toujours eu une relation assez ambiguë avec l’océan, il l’effraie tout autant qu’il l’attire.

Au lieu de s’asseoir à côté d’elle, Dylan reste debout. Il ôte ses mocassins, puis entreprend de retirer son T-shirt. Elle s’apprête à lui demander ce qu’il fabrique lorsqu’un détail l’interpelle. Pas son torse musclé – bien que celui-ci ne la laisse pas indifférente –, mais ses pieds : ils sont palmés. Elle aussi souffre de syndactylie, et c’est la première fois qu’elle rencontre quelqu’un d’autre avec cette malformation congénitale. Contrairement à elle, il n’a pas l’air d’être complexé à ce sujet, peut-être n’a-t-il pas vécu les mêmes expériences qu’elle. Quand elle avait six ans, Delia a été invitée à un soirée pyjama chez Colleen O’Brien, la fille la plus populaire de son école. Lorsqu’elles se sont mises en chemise de nuit, Colleen a aperçu ses pieds avant de se mettre à crier d’horreur. À partir de ce moment-là, elle et la plupart de ceux qui avaient été les amis de Delia l’ont surnommée « le monstre ». Rien n’a pas plus jamais été comme avant.

Tout en posant ses chaussures sur son T-shirt, Dylan lui demande :

— Tu viens te baigner avec moi ?

Delia baisse les yeux, espérant qu’il n’a pas vu où se portait son regard. Elle ne prend pas le temps de réfléchir à sa réponse.

— Non, merci. Vas-y seul, je t’attends.

— Tu es sûre ? Elle a l’air bonne.

Plaisante-t-il ? Tout le monde sait que la température de l’eau dépasse rarement les 15° C, même en plein milieu du mois d’août.

— Non, je t’assure. Mais vas-y, comme je te l’ai dit, ça ne me dérange pas.

— D’accord.

En short, il s’avance vers l’eau et y entre sans aucune hésitation. C’est impressionnant. Dès que l’eau lui arrive au niveau de la taille, il plonge et s’enfonce sous les vagues.

La mère de Delia est morte noyée quand elle était petite, on n’a jamais retrouvé son corps. Lorsque Delia avait six ans, elle était censée prendre des cours de natation à l’école. Mais son père a fait des pieds et des mains pour qu’elle n’y participe pas, il craignait qu’elle ait le même destin tragique que sa mère, si bien que Delia n’a jamais appris à nager.

#

Cela fait déjà une semaine que Delia voit Dylan tous les jours. Parfois, elle a l’impression qu’il la connaît mieux que personne. Aujourd’hui, il va lui apprendre à nager. Elle a longtemps hésité avant d’accepter, mais la tentation était plus forte que la peur. Dylan a même réussi à lui dénicher une combinaison de plongée à sa taille, ce qui l’arrange beaucoup parce qu’elle est loin d’être aussi résistante que lui au froid.

— Vas-y, l’encourage Dylan, ça va bien se passer. Je resterai à tes côtés.

Delia quitte la plage et entre dans l’eau. À mesure qu’elle avance, son rythme cardiaque s’accélère. Et s’il lui arrivait la même chose qu’à sa mère ? Bien entendu, elle n’a pas prévenu son père de sa leçon de natation avec Dylan, il l’aurait empêchée de venir. Et qu’adviendrait-il de son père si elle mourrait ? Qui prendrait soin de lui ? Qui lui préparerait à manger ? Qui lui rappellerait de prendre ses médicaments pour la tension ?

Elle prend de profondes inspirations et essaie de se calmer. Elle a confiance en Dylan. Si elle était en danger, il la sauverait, elle en est persuadée.

Dylan lui demande d’abord de s’allonger sur le dos. Bien que l’appréhension l’envahisse, Delia s’exécute. Elle garde sa main fermement attachée à celle de Dylan au début, puis elle se rend compte qu’elle n’en a pas besoin, elle flotte toute seule. La sensation est loin d’être désagréable, c’est comme si elle se laissait bercer par le mouvement des vagues.

Ensuite, Dylan lui montre les mouvements de la brasse, et elle l’imite, c’est bien plus facile qu’elle ne l’imaginait.

— Je nage ! s’écrie-t-elle avec enthousiasme.

— C’est bien, Cordelia. Je savais que tu pouvais le faire. Maintenant, on va essayer autre chose, tu vas mettre la tête sous l’eau.

Même si elle a fait preuve aujourd’hui de bien plus d’audace que d’ordinaire, Delia hésite.

— Je ne sais pas trop, je ne pourrai pas plutôt tenter ça demain ?  J’ai déjà fait pas mal de progrès.

— Oui, mais rien ne sert de repousser au lendemain ce que l’on peut faire le jour même. Et puis je serai là en cas de besoin.

Boostée par la confiance que son nouvel ami a en ses capacités, Delia accepte finalement de relever le défi. Après avoir pris une profonde inspiration, elle met la tête sous l’eau. Elle aperçoit Dylan à quelques mètres, cela l’encourage à retenir son souffle un peu plus longtemps. Il s’approche d’elle et elle tend la main vers lui quand quelque chose d’étrange se produit. Alors que sa combinaison était trop grande, Delia se sent soudain serrée à l’intérieur. Il lui semble aussi que sa vision se modifie, comme si elle voyait désormais en noir et blanc plutôt qu’en couleurs. Étonnamment, elle discerne ce qui était autour d’elle avec beaucoup plus de netteté.

La sensation d’oppression ne fait qu’augmenter, il faut qu’elle desserre sa combinaison au niveau du cou. Décidée à remonter à l’air libre, elle lève le bras droit et se rend compte qu’il était emprisonné sous son haut. C’est comme s’il avait rapetissé, alors qu’au contraire, le reste de corps enfle de plus en plus ! Cédant à la panique, Delia ouvre la bouche pour crier, mais ne fait qu’avaler de l’eau salée.

— Dylan, à l’aide ! pense-t-elle.

Tendu au maximum, le tissu en Néoprène de sa tenue commence à se déchirer, puis cède totalement.

Contre tout attente, elle obtient une réponse à son appel au secours silencieux.

— Je suis là, Cordelia. Ça va aller.

Sans conteste, c’est Dylan qui s’adresse à elle. Mais c’est impossible ! Comment peut-elle l’entendre ? Elle a presque l’impression qu’il est dans sa tête.

— Je suis en train d’halluciner ! se lamente-t-elle en tentant de distinguer la masse informe qu’était devenu son corps.

Sur son menton, ou plutôt son museau, elle aperçoit une moustache plus que fournie !

— Nous communiquons par télépathie, lui explique-t-il. La première transformation n’est pas évidente, mais je suis certain que tu vas te débrouiller comme un chef. Essaie juste de te calmer.

De quoi parle-t-il ? Dylan est visiblement lui aussi en plein délire.

— Comment veux-tu que je me calme ? Je suis devenue un monstre marin, et je vais vraisemblablement finir noyée !

Sur le visage de Dylan, seulement à quelques centimètres, elle voit qu’il se retient de rire.

— Tu n’es pas un monstre marin, juste un phoque. Et si tu as besoin d’oxygène, il te suffit de remonter à la surface. Aie confiance en ton instinct, il te sera particulièrement utile pour apprendre à maîtriser ton nouveau corps.

— Un phoque ? Mais ce n’est pas possible. Qu’est-ce qui m’arrive ?

— Et pourtant, c’est bien ce que tu es, du moins à moitié. Et si on remettait les explications à plus tard ? Remonte à la surface sinon tu vas manquer d’air.

Delia sait qu’il a raison, si elle ne respire pas bientôt, elle va tourner de l’œil.

— Mais comment ? s’apitoie-t-elle.

— Tu n’as pas vraiment besoin d’apprendre à te mouvoir, tu n’as qu’à suivre ton instinct.

Delia se résout à suivre son conseil et finit, même si elle ne sait pas trop comment, par remonter à la surface. Lorsque l’oxygène parvient de nouveau à ses poumons, c’est comme une délivrance.

Dylan a lui aussi sorti la tête de l’eau.

— Tu te débrouilles très bien, lui déclare-t-il à voix haute.

Même si elle est rassurée de ne pas être morte asphyxiée, Delia a aussi envie de pleurer.

— Est-ce que je vais rester comme ça toute ma vie ?

— Mais non, voyons. Je suis un selkie, tout comme toi, et nous pouvons choisir à quel moment emprunter une apparence une humaine et à quel moment redevenir phoque. Moi, mes deux parents sont des selkies, j’ai donc la capacité de prendre ces deux apparences depuis ma naissance. Mais toi, tu n’es qu’à moitié selkie, alors pour provoquer ta première transformation, il était nécessaire que tu sois immergée dans l’eau de mer pendant plusieurs secondes.

— Selkie, comme dans les légendes ?

Les selkies sont des créatures imaginaires du folklore local. Elles sont souvent décrites comme des jeunes filles, mais si Dylan dit vrai, il y a aussi des mâles. Elles ont une apparence humaine et lorsqu’elles revêtent leurs peaux de phoque, elles se transforment en cet animal. Delia comprend soudain pourquoi ils ont tous les deux les pieds palmés. Dans certaines légendes qu’elle a entendues, c’est une des caractéristiques physiques des selkies.

— Exactement.

— Tu ne voudrais pas me dire comment retrouver mon propre corps, s’il te plaît ?

— Si tu veux, mais tu es certaine de ne pas vouloir tester un peu le nouveau avant ?

— Pourquoi pas.

Suivant une nouvelle fois les conseils de Dylan, Delia essaie de nager. Il lui faut quelques minutes pour trouver la manière adéquate de se mouvoir, mais lorsqu’elle y parvient, la sensation de liberté qu’elle ressent devient rapidement grisante. Dylan à ses côtés, elle glisse sur les courants et répond enfin à l’appel de l’océan qu’elle a ignoré si longtemps. Au bout d’un moment pourtant, la fatigue l’envahit et elle exprime de nouveau le souhait de revenir sur la terre ferme.

Comme le lui indique Dylan, Delia rampe jusqu’à la plage. La crique est déserte, et elle se félicite d’avoir insisté pour qu’ils se retrouvent ici cet après-midi. Son corps de phoque ne lui permet pas de se déplacer facilement sur le sable. Elle avance quelques mètres, avant de se laisser choir, épuisée.

— Maintenant, l’informe Dylan, tu n’as besoin d’aucune formule magique, tu as juste à souhaiter reprendre ton apparence.

— C’est si simple que ça ?

— Essaie donc.

— Je veux redevenir humaine, je veux redevenir humaine, répète Delia en boucle dans sa tête.

Soudain, elle sent son corps rétrécir, ses jambes s’allonger. Elle reste grise jusqu’au dernier moment, puis sa peau animale se désolidarise de sa peau humaine. Alors qu’elle avait le nez dans le sable, Delia se redresse, son pelage de phoque glisse sur le côté, et c’est à ce moment qu’elle s’aperçoit qu’elle est totalement nue en dessous. Elle rattrape sa peau et s’empresse de l’enrouler autour de sa poitrine. Celle-ci est grande et la recouvre largement, elle est lisse et douce comme de la soie au toucher.

En relevant la tête, Delia voit Dylan lui tendre son T-shirt, elle lui adresse un regard reconnaissant. Pendant qu’il détourne un instant le regard, elle enfile le haut qui, bien trop grand également, lui arrive presque aux genoux.

— Merci. Tu peux me donner plus d’explications maintenant qu’on n’est plus en train de nager ?

— Bien entendu, mais d’abord je veux t’avertir qu’il faut que tu fasses attention à ta peau comme à la prunelle de tes yeux.

Il l’aide à la plier comme une couverture, afin qu’elle puisse facilement la transporter, puis enchaîne :

— Conserve-la précieusement, chacun d’entre nous n’en a qu’une, c’est grâce à elle que tu pourras te métamorphoser de nouveau quand tu le souhaites. Et surtout, prend garde à ce qu’on ne te la vole pas.

La jeune fille se souvient des légendes.

— Parce que sinon je serai obligée d’obéir à celui qui me l’aura dérobée ?

— Exactement, on dirait que je n’ai presque plus rien à t’apprendre, plaisante-t-il, en faisant ressortir ses fossettes.

Mais Delia refuse de se laisser distraire.

— Oh que si ! Et je veux que tu répondes à toutes mes questions, lui réplique-t-elle en s’asseyant sur un des rochers à proximité, et en l’invitant à faire de même. D’abord, puisque tu semblais le savoir, pourquoi ne m’as-tu pas prévenue que j’allais me métamorphoser ?

Dylan se met à rire.

— Parce que tu m’aurais pris pour un fou. Est-ce que j’ai tort ?

— Non, admet-elle volontiers, mais d’ailleurs, comment étais-tu au courant ?

Cette fois-ci, le visage de Dylan s’assombrit. On dirait qu’il hésite un instant, puis il se lance :

— C’est ta mère qui m’envoie. Toutes les selkies savent quand leurs enfants se transforment la première fois, et elle s’inquiétait que tu n’aies pas encore vécu cette expérience. Comme elle ne pouvait pas venir elle-même, elle m’a confié cette tâche.

Delia est incrédule, puis la déception s’insinue en elle. Comment ose-t-il plaisanter à propos de la mort de sa mère ? Comment peut-il prétendre qu’elle est toujours en vie alors qu’elle lui a confié à quel point elle était peinée de n’avoir aucun souvenir d’elle ?

— Je suis désolé de te l’apprendre comme ça, mais ta mère n’est pas morte, ton père t’a menti à ce sujet. Il ne faut pas lui en vouloir, sans doute a-t-il préféré t’épargner. Ta mère t’a laissée de son propre gré, même si elle parle souvent de toi et si tous les membres de notre colonie savent à quel point tu lui manques, elle aurait dépéri si elle était restée avec toi et ton père. Chez les selkies, l’appel de l’océan est parfois si puissant qu’il est irrésistible. Même si ta mère t’aimait et t’aime encore de tout son cœur, sa nature selkie surpasse ses sentiments humains.

À présent, la contrariété laisse place à la colère chez Delia, elle serre les poings. Et le réconfort qu’elle sentait en tenant sa peau de phoque contre elle se dissipe.

— En fait, ce que tu es en train de me dire, c’est que ma mère m’a abandonnée, c’est ça ?

Il prend la main de Delia dans la sienne pour l’apaiser, mais la jeune fille la retire aussitôt.

— Tu n’as pas besoin d’embellir les choses pour moi, je suis capable  d’affronter la vérité.

— C’est vrai, elle t’a abandonnée, mais elle a toujours espéré que vous vous retrouveriez un jour…

— Peut-être, mais ce n’est pas une raison…

Delia n’arrive pas à concevoir comment une mère peut faire endurer ça à sa fille.  Arrivera-t-elle à lui pardonner un jour ? Pour l’instant, elle est loin d’en être convaincue.

#

À son réveil le lendemain, Delia se demande si elle n’a pas rêvé ce qui s’est passé. S’est-elle réellement transformée en phoque ? En ouvrant son armoire, elle y découvre sa peau qu’elle a soigneusement rangée entre deux couvertures, c’est la preuve concrète qu’elle n’a rien inventé. Elle la caresse du bout des doigts, avec cette même impression de toucher de la soie. Au plus profond d’elle-même, elle le sait, ce pelage est comme une extension de son être.

Après un passage à la salle de bain, elle hésite à descendre au rez-de-chaussée. À son retour hier, son père était parti au pub avec quelques-uns de ses vieux amis, elle n’a pas eu à l’affronter. Il faudra pourtant bien qu’elle lui parle des récents événements. Contrairement à lui, elle n’a jamais su garder un secret.

Mais sentant son courage s’amenuiser à chaque seconde, Delia retourne dans sa chambre et sort le petit album photo qu’elle a trouvé l’année dernière au grenier, et qu’elle n’a jamais mentionné à son père de crainte qu’il lui confisque. Ce sont des photos de ses parents à l’époque où ils se sont rencontrés. Ils ont une vingtaine d’années. En regardant les clichés, Delia a déjà pu constater à quel point elle ressemble à sa mère. Même si à son humble avis, cette dernière était bien plus jolie qu’elle ne pourra jamais espérer l’être. Elles ont la même carrure, la même forme de visage avec des hautes pommettes. Elles possèdent aussi la même peau claire et les mêmes cheveux blond foncé. Quant à son père, il a beaucoup changé depuis cette époque. L’une des différences notoires est qu’il était rasé de près, alors qu’il porte désormais la barbe. Dans ce passé qu’elle n’a pas connu, ses parents ont l’air heureux, pleins d’espoir, confiants en l’avenir. Qu’a-t-il pu se passer pour que sa mère finisse par partir ? Sa nature selkie est-elle seule en cause ? Delia a du mal à y croire, il doit forcément y avoir d’autres raisons.

Alors qu’elle remet l’album à sa place, elle entend quelqu’un l’appeler. Sous l’effet de la surprise, elle sursaute, puis se retourne. Le son était étouffé, mais elle est certaine de l’avoir entendu. S’agirait-il d’une hallucination auditive ?

— Cordelia ? Est-ce que tu m’entends, Cordelia ?

Cette fois-ci la voix est plus claire, et elle comprend d’où elle provient. Elle l’entend dans sa tête, c’est Dylan ! Mais quelque chose inquiète la jeune fille. Son nouvel ami paraît épuisé, presque à bout.

— Dylan, est-ce que c’est toi ?

— Oui, c’est moi, je n’étais pas certain de parvenir à te contacter.

Elle ressent le soulagement de son ami, mais aussi le désespoir qui le submerge.

— Qu’est-ce qui se passe ? Tu n’as pas l’air bien.

— J’étais parti nager, et je me suis retrouvé pris dans des filets de pêche. Jusqu’à présent, je suis parvenu à remonter à la surface régulièrement pour respirer, mais mes forces s’épuisent, je ne crois pas pouvoir résister beaucoup plus longtemps.

La panique de Delia s’accentue, et l’adrénaline afflue dans ses veines.

— Où es-tu ? Comment je peux t’aider ?

— Je suis au nord-est de l’îlot de Brigit, à un, peut-être deux nœuds.

— J’arrive, j’ai ma peau avec moi.

— Non ! C’est trop dangereux, tu risquerais toi aussi de te retrouver coincée. Va plutôt chercher mon oncle. Il est au courant pour les selkies, il viendra à mon secours. Il n’a pas prévu de sortir en mer aujourd’hui, il doit être dans son hangar à bateaux. Tu sais où il est situé ?

— Oui ! répond-elle en commençant aussitôt à dévaler les escaliers.

En l’entendant, son père sort de la cuisine.

— Cordelia, je…

Il est hors de question qu’elle lui parle maintenant.

— Je n’ai pas le temps ! lui crie-t-elle se dirigeant en toute hâte vers le garage.

Elle sort la vieille bicyclette rouge qu’elle utilise à l’occasion, puis aussitôt en selle, pédale le plus vite possible jusqu’à ce qu’elle atteigne le port. Devant le hangar de M. Ferguson, elle pose son vélo sans ménagement, avant d’aller frapper à la porte. Lorsqu’il ne répond pas tout de suite, elle tambourine encore plus fort. Interpellés par le bruit, plusieurs voisins demandent déjà à Delia d’arrêter son vacarme quand il finit par lui ouvrir. Lui aussi semble mécontent, mais en l’apercevant, il change d’expression :

— Qu’est-ce qui se passe, Delia ? Tu voulais me voir ? Tu as un problème ?

— C’est Dylan, il s’est fait prendre dans des filets, il faut absolument qu’on aille le tirer de là.

Michael Ferguson fronce les sourcils, visiblement perplexe.

— Mais comment peux-tu être courant ?

— La télépathie, il m’a dit que vous étiez au courant pour les selkies ?

— Oui, en effet, mais si je ne savais pas que vous étiez capables de communiquer à distance.

— Ça fait déjà plus d’un quart d’heure qu’il est coincé. Il faut partir dès maintenant sinon il va finir par s’épuiser et…

— Va au ponton n° 6, on va emprunter le hors-bord de Douglas, comme ça on arrivera plus rapidement sur place. Je prends les clés et je te rejoins.

Tandis qu’il s’engouffre dans son hangar, Delia court jusqu’au ponton et repère le bateau pneumatique qui y est amarré. Elle tire sur la corde pour le ramener vers elle, quand M. Ferguson arrive et l’aide à la détacher. Une fois qu’ils sont à bord, elle lui indique la localisation approximative de Dylan et il démarre aussitôt.

Alors qu’ils filent sur l’océan, Delia essaie de nouveau de contacter Dylan, mais sans résultat. Le bruit du moteur est assourdissant, et elle pense que c’est pour ça qu’elle n’y parvient pas, bien qu’elle ne puisse pas totalement s’en persuader. Lorsqu’ils arrivent à destination une dizaine de minutes plus tard, monsieur Ferguson et elle observent l’océan, mais ne réussissent pas à repérer Dylan. Son oncle songe à appeler les autres pêcheurs du coin par radio pour leur demander où ils ont précisément placé des filets dans cette zone, quand Delia aperçoit enfin quelque chose.

— Là !

M. Ferguson redémarre le bateau quelques secondes avant de l’arrêter de nouveau et de le laisser dériver.

— Cordelia ! entend-elle dans sa tête.

— C’est lui ! confirme-t-elle à son oncle.

Celui-ci passe un gilet de sauvetage et sort son couteau, avant de se jeter à l’eau. Delia s’apprête à sauter à son tour lorsqu’il lui dit que c’est inutile. Elle sera plus utile si elle les aide tous les deux à remonter dans le canot. Rongeant son frein, elle assiste à l’opération de sauvetage. Pendant de longues minutes, Michael Ferguson coupe une à une les mailles du filet qui retiennent son neveu. Lorsque celui est enfin libéré de son piège aquatique, Delia ne peut réprimer un soupir de soulagement. Même s’ils ne se connaissent pas depuis très longtemps, elle ne peut désormais plus imaginer sa vie sans Dylan. Si elle l’avait perdu, elle ne s’en serait sans aucun doute jamais remise.

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— Delia, j’ai ton père au téléphone, lui annonce M. Ferguson, alors que tous deux ont ramené Dylan sur la terre ferme depuis déjà plusieurs heures et que les deux adolescents profitent de sa terrasse, allongés sur deux grands transats. Il a entendu sur le port que tu étais ici. Il est très inquiet depuis ton départ précipité de ce matin, et il veut que tu rentres absolument pour lui fournir des explications.

Tout en se remettant en position assise, Delia s’empare du téléphone que lui tend l’oncle de Dylan. C’est avec appréhension qu’elle le porte à son oreille.

— Papa, c’est Cordelia, tu voulais me parler ?

— Ma chérie ! s’exclame celui-ci à l’autre bout du fil, je me suis fait un sang d’encre, ça fait du bien de t’entendre. Tu vas rentrer à la maison et m’expliquer ce qui s’est passé, j’avoue que ça me rassurerait.

— D’accord, je serai là d’ici une heure. De toute façon, moi aussi, j’ai besoin de te parler.

Alors qu’elle lui rend le téléphone, M. Ferguson propose de la raccompagner dans sa camionnette et elle accepte avec plaisir.

— Nous partirons d’ici une trentaine de minutes, l’informe-t-il avant de rentrer à l’intérieur de sa maison et de les laisser seuls.

— Tu vas lui annoncer que tu pars quelque temps avec moi dans notre colonie pour rencontrer ta mère, ou alors tu préfères attendre encore un peu ? s’enquiert Dylan en se tournant vers elle sur sa chaise longue.

— Autant lui dire la vérité tout de suite et qu’il ait le temps de s’habituer à mon départ. Et puis de toute façon, je n’ai jamais su mentir, il remarquerait que quelque chose cloche.

— Tu veux que je te t’accompagne ?

De coin de l’œil, Delia observe son nouvel ami pour voir s’il est sérieux. Bien qu’il soit revenu sain et sauf, il est loin d’être indemne. Sous son T-shirt, les marques qu’il s’est faites en tentant de se libérer sont bien visibles, et elles le resteront probablement longtemps. Par ailleurs, elle l’a surpris à plusieurs occasions en train de bailler. Il serait donc probablement plus raisonnable qu’il aille se coucher pour récupérer. Pourtant, lorsqu’il insiste, elle cède facilement. Elle appréhende d’être confrontée à son père, et elle sait que Dylan prendra son parti en cas de nécessité.

M.  Ferguson vient de les avertir qu’il va démarrer son véhicule et qu’il les attendra devant maison, lorsque Delia se souvient d’un détail qui l’a interpellée et à propos duquel elle a oublié de questionner son ami.

— Au fait, tu m’as dit que les selkies pouvaient communiquer par télépathie, mais tu ne m’avais pas prévenue que c’était possible à une telle distance.

Avant de lui répondre, Dylan baisse les yeux et marque un silence. Il relève ensuite la tête, puis plonge son regard marine dans le sien.

— En fait, ce n’est possible que dans de rares cas, c’est possible… entre deux âmes sœurs, finit-il par lâcher.

Il guette sa réaction avec appréhension. De son côté, Delia n’est pas sûre de comprendre, et de nouveau, elle n’a pas à énoncer ses questions à haute voix pour que Dylan y réponde.

— Dès que je t’ai rencontrée la première fois, j’ai su que tu ne serais pas qu’une simple mission. Je l’ai senti au plus profond de moi, c’est comme si nous étions connectés par une puissance qui dépasse l’entendement. Est-ce que tu l’as sentie toi aussi ?

Rien ne servirait de le nier. Delia n’a jamais été aussi proche de quelqu’un. Non seulement, Dylan l’attire, mais personne ne l’a jamais aussi bien comprise auparavant.

— Oui, répond-elle en un souffle.

Et lorsqu’il dépose un baiser sur ses lèvres, elle a l’impression qu’elle pourrait exploser de joie tant elle est heureuse.

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Lorsqu’ils arrivent devant chez Delia, elle et Dylan sortent de la camionnette de son oncle. Le père de Delia l’attend sur le porche, sur la vieille chaise à bascule qui y est installée depuis aussi longtemps que sa fille s’en souvienne.

Tandis que monsieur Ferguson repart, Delia glisse sa main dans celle de Dylan, comme si son contact pouvait lui insuffler la force nécessaire pour affronter son père. Alors qu’ils s’approchent, elle remarque sa contrariété. Il fronce les sourcils, et les rides sur son front sont plus accentuées qu’à l’ordinaire.

— Tu vas bien, ma chérie ? Qui c’est celui-là ? lance-t-il sur un ton suspicieux quand ils ne sont plus qu’à quelques pas.

— C’est Dylan. Si je suis parti ce matin, c’est pour aller l’aider. Il s’était empêtré dans les filets de pêcheurs et ne parvenait pas à s’en dégager seul.

Elle constate qu’il n’a pas l’air particulièrement surpris par ces nouvelles. En tout cas, il n’est nullement inquiet de ce qui aurait pu arriver à Dylan.

— Allons dans le salon pour parler de ça et d’un autre sujet que j’aimerais aborder.

Probablement étonné par la fermeté dans sa voix, il ne proteste pas. Tous trois vont s’asseoir dans les fauteuils en cuir décoloré autour de la table basse.

— Est-ce qu’il est obligé d’être présent pendant notre discussion ? s’enquiert le père de Delia, visiblement agacé.

— Oui, car Dylan m’a fait des révélations et je voudrais être sûre de ne pas me tromper en te les répétant. D’abord, il m’a dit que Maman était toujours vivante. Pourquoi est-ce que tu as prétendu qu’elle était morte noyée ?

Après avoir commencé par blêmir, son père se ressaisit. Son regard s’est durci lorsqu’il reprend la parole :

— Parce qu’elle nous a abandonnés et parce que j’ai jugé qu’il était mieux pour toi de l’ignorer. Crois-moi, c’est préférable de croire que quelqu’un est décédé plutôt que de se répéter encore et encore qu’il ne tenait pas assez à toi pour rester.

Son père est amer, il n’a toujours pas pardonné à sa mère sa désertion du domicile familial.

— Et pourquoi m’avoir caché que j’étais à moitié selkie ? Puisque ça aussi, tu étais au courant, je suppose…

— Pour ton bien ! Pour que tu aies toutes les chances de t’intégrer à notre communauté. Je ne voulais pas que tu te sentes à part, différente.

— Et pourtant, c’est ce qui s’est produit, même si je ne savais pas exactement pourquoi.

Après quelques secondes de silence, pendant lesquelles son père dévisage Dylan avec hostilité, et que ce dernier tente avec plus ou moins de succès de ne pas baisser le regard, Delia enchaîne :

— Tu es au courant que Dylan est un selkie, n’est-ce pas ?

Son père fait de son mieux pour rester de marbre, mais l’apparente indifférence de celui-ci ne fait que renforcer les soupçons de sa fille.

— Papa, j’ai décidé de partir avec Dylan quelques jours pour faire la connaissance de ma mère. Normalement, nous partirons vendredi après-midi après que j’aurai terminé mon travail. Ne t’inquiète pas, je te tiendrai au courant de nos déplacements et je serai de retour avant que les cours ne reprennent.

Cette-fois, la réaction de son père ne tarde pas.

— Jamais ! Tu m’entends, jamais je ne te laisserai partir, Cordelia ! s’écrie-t-il en se levant de son siège. Et tu veux savoir pourquoi ? Attends un peu, je vais te montrer.

Alors qu’il se dirige à grands pas dans sa propre chambre au rez-de-chaussée, Delia se demande s’il n’aurait pas perdu l’esprit. Déboussolée par sa déclaration, elle se met elle aussi debout. Lorsqu’il revient presque aussitôt dans la pièce, ce qu’il porte dans ses bras atteste qu’il est en pleine maîtrise de ses capacités. Sa peau de phoque ! Comment l’a-t-il découverte ?

— Avec ça en ma possession, je suis certain que tu resteras ici.

Et tandis qu’il prononce ces paroles, Delia sent déjà sa détermination s’affaiblir. Les légendes sont véridiques, celui qui détient la peau d’une selkie contrôle sa volonté. Vaincue bien malgré elle, soudain totalement oppressée, elle s’effondre de nouveau sur son fauteuil.

Le désespoir est sur le point de l’envahir lorsqu’elle entend Dylan intervenir.

— Vous ne pourrez pas la garder prisonnière toute sa vie. On n’enferme pas les gens qu’on aime, car à la longue, ils finissent par vous détester. Ce qui s’est passé avec votre femme ne vous a-t-il donc rien appris ? Si vous tenez vraiment à votre fille, vous devez la laisser partir, c’est le seul moyen pour qu’elle revienne un jour de son plein gré. Ce serait dommage de répéter les mêmes erreurs.

Tandis que Dylan se tait, Delia relève la tête et aperçoit son père. Il a les larmes aux yeux, c’est la première fois qu’elle le voit pleurer. Le discours de Dylan l’a touché, elle en est persuadée.

Lentement, il avance vers elle. Et à mesure qu’il approche, la chape de plombe qu’elle sentait sur ses épaules se fait plus légère jusqu’à totalement disparaître. Lorsque son père dépose enfin son pelage sur ses genoux, Delia sait qu’il a accepté sa décision.

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Dylan à ses côtés, Delia se dirige vers la colonie où elle retrouvera sa mère. Se laissant à moitié porter par les courants, elle nage vers l’inconnu et pourtant elle est confiante. Comme les lèvres de Dylan, la liberté a un goût irrésistible, et elle n’a désormais plus envie de s’en passer.

FIN

L’auteur : Passionnée par les littératures de l’imaginaire, Florence Chevalier a une prédilection pour les ouvrages destinés aux adolescents et aux jeunes adultes. Elle a suivi des études d’anglais et d’arts plastiques et travaille dans le milieu du livre depuis le début de sa carrière. En 2012, sa nouvelle « Bientôt… » a été publiée dans l’anthologie Magie Celtique : Sombre Rencontre chez les éditions Sortilèges. Celle que je croyais être, le premier tome de sa trilogie SF « Plusieurs Reflets dans le miroir », est parue aux éditions Valentina fin 2013.

Blog : http://florenceetleslivres.blogspot.fr/

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9 thoughts on “L’Appel de l’océan, par Florence Chevalier

  1. Je ne connaissais pas les selkies, mais j’aime bien ce que tu en fais 🙂
    C’est un folklore intéressant, faudra que je le creuse… Belle histoire 😀

    • Merci, Luce. Moi, j’ai découvert les selkies grâce au film « Ondine » il y un ou deux ans, j’avais cherché quelques légendes sur le sujet sur Internet, et c’était l’occasion ou jamais d’exploiter cette thématique 🙂

  2. J’adore les selkies, et ça a été un plaisir de lire ta nouvelle ^^ j’ai juste eu quelques réserves à propos de ces histories d’âmes soeur, pas trop mon genre, et de la facilité avec laquelle le père cède. Mais en tout cas, nouvelle très sympa et belle reprise des légendes 🙂

  3. C’est gentil, Nariel 🙂 Tu n’es pas la seule à m’avoir fait la remarque sur les âmes sœurs, et je suis d’accord. En fait, ça fait trop, surtout que je développe déjà la mythologie déjà assez dense des selkies. Pour les réactions de Delia et de son père, quand j’ai relu mon texte récemment, certaines m’ont paru un peu radicales, c’est pour ça que je suis d’ailleurs en train d’essayer de le réécrire. Merci pour ton avis !

    • Oh, c’est chouette que tu la reprennes comme ça ! Dommage, à quelques jours tu aurais pu le soumettre à l’appel à textes de Griffe d’Encre sur l’eau. Bon y’en a pas mal d’autres heureusement 🙂

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