La Marchande de sable, par Anaïs La Porte

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Unspecified river, Bangladesh. / Source: USAID Bangladesh

— Désolé, Madame, ça ne va pas être possible.

— Pardon ? C’est nouveau, ça !

Aura Dragon laissa planer le silence, espérant déstabiliser son interlocuteur. Sa méthode marchait à merveille. Habituellement.

Mais pas aujourd’hui, apparemment. L’adjoint aux ressources naturelles tint bon sous le regard acide de la jeune femme.

La patience d’Aura n’étant pas illimitée, son temps encore moins. Elle repoussa d’un geste rageur la frange brune qui lui tombait dans la figure.

— Mais enfin, que se passe-t-il ? J’ai un accord écrit du Maire. Voyez ! Cet accord, il me l’a signé il y a des mois.

— Certes. Mais ce que vous demandez est impossible.

— C’est un scandale ! Vous voulez empêcher d’honnêtes gens de travailler ? Je vais en référer à mes clients. Ils entendront parler de votre patelin, soyez-en sûr !

— Je comprends, Madame. Mais c’est notre dernier mot. Tenez, voici une copie de la délibération.

— Mais la Maison Dragon traite avec Ablis depuis des années, des décennies, même ! Je vous rappelle que je suis passée en prospection il y a six mois. On ne m’a rien dit alors. Vous allez retarder mon train de dragons ! Voyez vous-même !

Elle désigna derrière elle la colonne de machines rutilantes. Ces engins fonctionnant à l’énergie solaire avaient fait la renommée de la Maison Dragon depuis son ouverture, il y avait de cela quatre générations. Le mécanisme leur permettant de mettre à profit la chaleur du soleil était un secret extrêmement bien gardé par la famille d’Aura. Son arrière-grand-mère, Naria Dragon, avait trouvé amusant de donner aux navires de l’affaire familiale l’aspect de ces grands reptiles fantastiques à tête de chien, corps tortillant de serpent et pattes de lion. Ainsi la pelle de curage avait une gueule plus élargie, les tombereaux un dos creux et profond.

L’adjoint aux ressources d’Ablis haussa les épaules et fit demi-tour, pressé semblait-il de regagner ses pénates.

Il ferma la porte de la cité fluviale au nez d’Aura. La jeune femme se sentit bouillir mais se rappela qu’elle n’avait pas de temps à perdre. Puisque cette carrière de sable ne lui donnerait rien, inutile d’y traîner ses guêtres. D’un pas vif, malgré le poids de ses cuissardes de caoutchouc, Aura se dirigea vers le dragon en tête de train, aligné le long de la rive. Elle embarqua et entra dans la cabine.

— Il n’y a rien pour nous à Ablis, siffla-t-elle entre ses dents à son pilote. Cité suivante !

Omar opina du chef et appuya sur un levier, relançant les machines. Le convoi de dragons solaires s’ébranla lentement dans un grand bruit de pompes hydrauliques. Après un départ poussif, il atteignit sa vitesse de croisière, fendant l’eau verte dans un mouvement fluide. Aura se pencha sur sa carte de prospection sans un regard en arrière. Ablis et ses habitants pouvaient aller se faire cuire un œuf, ils ne reverraient pas de Dragon de si tôt.

Olyans, la cité suivante, avait préparé un comité d’accueil similaire aux extracteurs. Aura pesta tant et plus, mais rien n’y fit.

— Mais enfin ! Votre Maire m’a donné son accord il y a six mois ! J’ai acheté cinq tombereaux de sable de rivière à ramasser à l’embouchure du ruisseau Gallé, à l’amont immédiat de votre ville. C’est écrit là ! Vous savez lire, non ?

La vieille adjointe chaussa ses lunettes en tremblotant. Elle déchiffra péniblement l’autorisation d’extraction que lui présentait Aura et hocha la tête.

— Bien entendu, Madame, tout est en règle.

— Parfait. Je commence tout de suite. Dans moins d’une semaine je serai repartie.

Aura s’interrompit en voyant son interlocutrice branler du chef, le visage fermé.

— Je répète, c’est impossible.

— Mais…

— Laissez-moi terminer, s’il vous plaît. C’est impossible pour la simple et bonne raison que nous n’avons plus de sable.

Les yeux écarquillés, Aura chercha autour d’elle. Y avait-il une délégation d’élus cachés quelque part dans le poste fluvial, attendant le dernier moment pour lui tomber dessus en criant « surprise ! » ?

Mais la pièce était vide à part cette vieille chouette.

— Plus de sable ? C’est une plaisanterie ?

— Hélas non. Je croyais que vous veniez d’Ablis. Ils ne vous ont donc pas prévenue ?

— Prévenue ? Mais de quoi ?

La vieille dame soupira et commença à se déplacer, contournant à petits pas tremblés le lourd bureau de chêne. Elle se dirigea vers la porte en faisant signe à Aura de la suivre. Cette dernière poussa le battant de bois et le tint pour que l’adjointe puisse sortir sans risque : entre le contrat d’Aura qu’elle avait encore et la canne sur laquelle elle s’appuyait, il ne lui restait plus de main libre pour quoi que ce soit d’autre.

Dehors, la vieille demanda à Aura de sa faible voix si elle avait un moyen de locomotion. Sans mot dire, la jeune femme l’entraîna vers sa vedette solaire.

Le Dragonnet était une petite embarcation très maniable, avec une proue en forme de tête de dragon et des panneaux solaires semblables à des ailes de papillon étalés de part et d’autre de la coque. Il passait la majeure partie de la saison d’extraction bordé sur le pont du dragon de tête. Omar connaissait les habitudes de sa patronne et veillait toujours soigneusement dessus, au cas où l’envie prendrait à Aura de faire un petit tour avec.

Les deux femmes embarquèrent. Aura fit des pieds et des mains pour éviter que sa passagère ne finisse à l’eau. Pas facile, cette vieille était un véritable poids mort. Lui arrivait-il encore de sortir de son bureau pour visiter sa cité ou les environs ?

Le visage impassible, malgré ses réflexions agacées, Aura tourna une manivelle et déploya les panneaux solaires. Elle chaussa ses lunettes de protection et embraya. Le voyage jusqu’à la confluence du ruisseau Gallé fut assez court.

La vieille adjointe ne semblait pas gênée par la réverbération sur les panneaux solaires, ni par la chaleur qui régnait sur la rivière. Elle désigna l’embouchure du petit cours d’eau, un simple filet argenté à cette époque de l’année. Aura s’approcha autant qu’elle l’osa puis mit au point mort et jeta l’ancre. Le Dragonnet s’immobilisa.

Aura sauta du canot et avança, soulevant précautionneusement un pied après l’autre. Le poids de ses cuissardes l’empêchait de sentir le courant, assez faible au demeurant. L’eau lui arrivait à peine au-dessus du genou. Les conditions étaient idéales en ce début de saison d’extraction. Pourtant ce qu’elle voyait là n’avait rien d’idéal.

Rivière au lit creusé, rives dénudées laissant apercevoir le noir de la terre, une odeur d’algues desséchées flottant dans l’air. Où était donc la couleur claire du sable, ce matériau qui faisait vivre les Dragon depuis quatre générations ?

Soudain, la jeune femme se mit à courir, levant les pieds très haut à chaque pas à cause des cuissardes. Elle devait avoir une allure grotesque mais s’en souciait comme d’une guigne. Elle arriva sur le rivage, s’agenouilla et prit une poignée de terre, l’approchant de son visage comme si elle n’en croyait pas ses yeux.

Incroyable, en effet. Il n’y avait plus une trace de sable, seulement une glaise sombre sans intérêt pour l’économie deltienne.

Dans sa confusion, Aura ne songea qu’à Mena, sa grand-mère. Elle comptait tant sur cette saison pour amasser l’argent suffisant à son voyage… Il semblait tellement important pour la vieille dame. Si cela continuait, Mena ne bougerait pas de Delta cet automne. Compte tenu de son état, qui savait si elle serait encore là l’année prochaine ? Quelle poisse !

— Alors ? demanda l’adjointe qui n’avait pas quitté le Dragonnet. Vous me croyez, maintenant ?

Aura jeta la boue et rejoignit la petite vedette, laissant sa main trempée dans l’onde pour la rincer des dernières traces de terre. Arrivée près du rebord, elle leva un visage ahuri vers son interlocutrice. Celle-ci la regardait d’un air satisfait, un peu méprisant. Aura serra les poings. Cette harpie avait bien de la chance de lui rappeler Mena. Sans cela, elle serait déjà à la flotte, en train de battre de ses vieux bras à la peau flasque pour lutter contre le faible courant de l’étiage.

Par acquit de conscience, Aura vérifia l’état des carrières des deux cités fluviales suivantes. Il fallut alors se rendre à l’évidence : le sable avait disparu.

Le visage fermé, elle ordonna à Omar de retourner à Delta. Le jeune pilote eut le bon sens de ne faire aucun commentaire, laissant sa patronne à son silence courroucé.

Une saison perdue, toute la prospection faite en amont, en pure perte. Et aucune carrière en vue dans les prochaines semaines. Aura songea à ce qu’aurait dit Naria, son illustre arrière-grand-mère, si elle avait connu pareil étiage.

Le seul souvenir qu’Aura avait de Naria était une gravure sépia précieusement conservée par sa grand-mère. La pétillante aïeule avait été elle aussi prise d’une intense envie de retrouver les montagnes à la fin de sa vie. Mena se montrait très évasive à ce sujet, et Aura devinait que ce voyage avait été le dernier. Qu’avaient donc toutes les femmes de la famille à se rendre en pèlerinage aux sources de la rivière Onyx quand elles sentaient la mort approcher ?

Quoi qu’il en soit, à moins d’un miracle, elle ne pourrait pas accomplir le souhait de sa grand-mère. Où dénicher du sable, maintenant ? L’Onyx était la chasse gardée de la Maison Dragon. Les rivières du Pays d’Ô avaient peu à peu été récupérées par les autres extracteurs. Mais le sable ne se trouvait pas uniquement au bord des cours d’eau.

Aura inspira un grand coup, retroussant inconsciemment les narines devant l’odeur un peu vaseuse qui émanait de l’Onyx. Il y avait une solution. Elle devait ajuster son convoi de dragons pour une extraction maritime. La jeune femme savait que c’était possible, mais elle n’avait jamais eu besoin de le faire, car jusqu’ici les rivières lui avaient toujours fourni plus de sable qu’elle n’en demandait.

Elle devrait obtenir une autorisation au Conseil deltien. Ils étaient généralement très arrangeants avec la Maison Dragon, grâce à sa renommée bien établie.

Le train de dragons s’ébranla tranquillement et commença à descendre l’Onyx. Aura contempla sans les voir les rives mises à nu par l’étiage. L’étiage… Une période de transition, le point le plus bas des eaux de surface comme souterraines, un moment béni pour les extracteurs de sable, mais une période douloureuse pour les agriculteurs. Aura les rencontrait rarement, elle ne s’aventurait jamais loin des rivières, son élément naturel.

Aura passa la tête par la porte de verre. Elle avait aperçu sa grand-mère Mena à travers la muraille translucide de sa chambre. Les habitants de Delta n’aimaient pas les parois opaques. L’industrie verrière connaissait de beaux jours depuis que la mode des constructions de verre avait été lancée, longtemps avant la naissance d’Aura. Mena lui avait raconté maintes fois comment elle avait redessiné l’immeuble tout entier, mettant à profit la matière première fournie par la Maison Dragon.

Aujourd’hui, la femme vigoureuse qui avait arpenté les pièces de son pas léger, prenant les mesures, décidant dans un envol lyrique d’abattre telle cloison pour laisser entrer encore plus de lumière, cette femme-là n’était plus qu’une petite chose racornie.

À chaque fois qu’Aura la voyait, étendue dans sa chambre ou tassée sur un fauteuil hydraulique, elle se remémorait la douloureuse période qui avait suivi son attaque. Du jour au lendemain, Mena était devenue une infirme, récupérant patiemment quelques parcelles de force ou d’agilité, sans jamais parvenir à une autonomie complète.

Ces déficiences physiques n’empêchaient pas son cerveau de fonctionner. Mais parfois, le corps prenait le dessus sur l’esprit, le bloquait. Il fallait absolument effectuer ce voyage dans les montagnes, à la source de l’Onyx, avant qu’il ne soit trop tard.

Qu’il eût été simple de mettre Mena sur le dragon de tête, d’activer les machines et de remonter le cours d’eau. Malheureusement, le Conseil deltien avait installé des écluses et interdisait le passage des embarcations d’un trop fort tonnage au-delà de celle de Heim.

Aura avait bien tenté de leur faire comprendre que ses dragons pouvaient tout à fait voguer sur un filet d’eau : leur fond était plat et leur fonction d’envol pouvait les maintenir à quelques centimètres au-dessus de la surface.

Mais le Conseil n’avait rien voulu savoir. Ils semblaient craindre que les Dragon ne se mettent à récolter du sable jusqu’à la source, ce qui ne serait jamais venu à l’idée de Mena ou d’Aura. Les deux femmes connaissaient leur rivière.

Alertée par le faible bruissement du pantalon de toile sombre de sa petite fille, Mena tourna la tête, une expression inquiète sur le visage.

— Aura ! Que fais-tu là ? Tu devrais être en train de remonter l’Onyx pendant encore six semaines !

La jeune femme soupira. La mémoire affûtée de sa grand-mère tenait un compte trop exact des jours pour pouvoir lui en raconter.

— J’ai dû… écourter. Le sable n’était pas de qualité suffisante, alors j’ai préféré rentrer. Je voudrais tester le sable marin. Et toi grand-mère, comment vas-tu ?

— Le sable marin ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Mena Dragon fronça les sourcils et, l’espace d’un instant, Aura put imaginer l’aspect que prenait son propre visage quand elle remontait les bretelles à Omar.

— C’est une idée que Naria avait développée, tu me l’as dit plein de fois. Est-ce que tu sais où sont ses plans ? Je suis persuadée que c’est le bon moment pour essayer !

Un voile de fatigue passa devant les yeux de Mena.

— Je ne me rappelle plus bien. Dans les archives, sûrement. Mais Aura, l’Onyx…

— Oui, grand-mère ?

Seul le silence lui répondit. Aura retint un soupir et vint s’asseoir aux pieds de Mena, comme elle le faisait étant toute petite. Sa grand-mère semblait complètement perdue.

— Je… Aura ?

— Qu’y a-t-il, Mamie ?

— Qu’est-ce que je te disais ? Bon sang de bois, je ne m’en souviens plus !

Aura sourit pour masquer son désarroi. Elle détestait voir sa grand-mère dans cet état.

— Je crois que tu me parlais de l’Onyx.

— Ah oui… Elle accueille les meilleures carrières de sable de toute la région, tu le sais, n’est-ce pas ?

— Oui, grand-mère.

— C’est sur cette rivière que notre entreprise familiale s’est bâtie. Je t’ai montré les gravures ? Ma mère et ses dragons tous neufs…

— Bien entendu.

Mena s’interrompit à nouveau. Aura lui prit la main, sentant le faible pouls à travers la fine peau ridée, bleuie par endroits par les veines délicates. Mena n’était pas du genre à avoir les doigts glacés. Aura tenait de sa grand-mère. Ses amants de passage s’étaient tous étonnés de serrer entre leurs bras une femme aussi chaleureuse. Au propre, bien entendu. Parce qu’au figuré… Le bruit courait que les femmes de la Maison Dragon étaient de vrais dragons. Aura en ressentait de la fierté malgré les rires étouffés des gens quand cette plaisanterie était répétée.

Mena rouvrit ses yeux d’ambre et les braqua sur sa petite-fille. Aura fut parcourue d’un frisson qui n’avait rien à voir avec la température.

— T’ai-je dit pour le dragon ? murmura la vieille dame.

Aura soupira. Elle se leva et posa un baiser sur le sommet de la tête aux cheveux neigeux.

— Grand-mère, il faut que je te laisse. Je dois aller chercher des plans aux archives. À plus tard.

Le soleil se couchait sur la ville de Delta. Aura marchait dans les rues, toute légère sans ses cuissardes. Elle ne pourrait pas s’en servir dans la mer.

La jeune femme poussa la porte du Saloon, perdue dans ses pensées. Les archives de Naria étaient très complètes. Bien que n’ayant jamais été testées sur tout un convoi de dragons, les modifications pour l’extraction marine ne devaient pas poser trop de problèmes. Restait à obtenir l’autorisation du Conseil deltien pour se lancer.

— Aura ! Ça par exemple !

La jeune femme leva la tête et sourit. Un ancien pilote de Mena, Taran, se tenait au comptoir. Il avait pris sa retraite cinq ans plus tôt. Heureusement, Mena avait prévu son départ en formant Omar, ce jeune orphelin qu’elle avait recueilli, et l’extraction s’était plutôt bien déroulée cette année-là. La dernière à laquelle sa grand-mère avait pris part, se rappela Aura.

— Comment va Mena ? demanda Taran.

— Pas trop mal.

— Et toi ? Attends, ne me dis rien. Tu as dû interrompre ton extraction cette année.

Aura regarda le vieil homme avec des yeux ronds.

— Euh… Oui.

Elle vit son sourire en coin et se reprit. Il ne fallait pas être un grand devin. Après tout, elle se pointait à Delta en plein étiage, à l’époque de l’année où tous les extracteurs trimaient sur leurs machines le long des fleuves et des rivières du Pays d’Ô.

— Et je sais pourquoi, continua Taran. Il n’y a plus de sable sur les rives de l’Onyx.

— Je…

Aura fronça les sourcils et se tourna vers le tenancier du bar.

— Un whisky-citron, s’il vous plaît. Et servez à mon ami un autre verre.

À peine servie, elle paya et s’empara des deux boissons, entraînant Taran vers l’un des boxes. Elle nota au passage l’affluence inhabituelle dans le Saloon. Pourtant, avec l’étiage, tous les extracteurs auraient dû être de sortie.

— À la santé de Mena, s’exclama Taran.

Il but la moitié de sa citronnade au gingembre et, d’un coup sec, reposa le verre sur la table.

Aura sirota une gorgée de whisky tout en détaillant son interlocuteur, se demandant comment le cuisiner sans en avoir l’air. Il avait beau être un vieil ami, elle avait pris l’habitude de ne faire confiance à personne en dehors de la Maison Dragon. Peut-être l’esprit secret de son aïeule s’était-il instillé en elle ? Elle était garante des recettes familiales pour l’extraction de sable, c’était lourd à porter.

Taran partit dans un grand rire.

— Décidément, tu me rappelles ta grand-mère ! Toujours sur le qui-vive, même avec moi. Pendant les quarante ans que j’ai passés dans la Maison Dragon, jamais je n’ai eu les coudées franches. Elle contrôlait tout. Ce n’était pas un manque de confiance de sa part, ça non. Mais elle voulait être au courant de tout.

— Peut-être est-ce la raison pour laquelle la Maison Dragon est encore debout après quatre générations, dit froidement Aura.

Taran hocha la tête. Il s’absorba dans la contemplation de son verre et continua à parler comme s’il s’adressait à ce dernier, d’une voix si basse qu’Aura dut se pencher pour saisir les mots.

— Tu n’es pas la seule à rentrer bredouille cette année. La plupart des extracteurs fluviaux sont revenus.

— Mais que se passe-t-il ? J’ai remonté l’Onyx jusqu’à Lynx, j’ai demandé à voir la Mairesse pour savoir depuis quand le sable avait disparu. Elle m’a expliqué qu’après la grande crue du printemps, ils avaient été surpris de constater que les rives avaient été… dépouillées.

Taran hocha la tête. Aura serra son verre, sentant ses doigts glisser sur la paroi à cause de la condensation.

— Et tu dis que c’est pareil sur les autres rivières ? Béryl, Citrine, Malachite ?

— Oui.

— Bon sang. Une année de perdue, entre les prospections inutiles et les extractions impossibles.

— Ne te plains donc pas. Une année en moins pour des marchands de sable du calibre des Dragon, ce n’est rien. Pour les Sableurs, par exemple, ce n’est pas la même chanson.

La jeune femme secoua la tête. Qui se souciait des Sableurs ? Des marchands sans âme, qui n’étaient venus à l’extraction de sable que parce qu’ils avaient sous les yeux l’éclatante réussite de la Maison Dragon. Aura aurait tant voulu pouvoir confier à quelqu’un ses craintes au sujet de Mena. Sans doute Taran aurait-il compris ses peurs pour la frêle vieille dame. Mais il n’était pas temps d’en parler.

— Certaines rumeurs courent la ville, continua Taran encore plus bas. On murmure que le sable quitte les côtes également. De nouvelles plages s’effacent à chaque printemps. Les rivières affluentes du Fleuve de Jade, l’Onyx, Béryl et toutes les autres ne sont pas des cas isolés de dessablage.

— Mais à quoi est-ce dû ? C’est incroyable !

— Et mademoiselle, dit une voix bruyante à l’oreille d’Aura, vous n’avez rien vu ! Des îlots entiers disparaissent de l’océan !

La conversation d’Aura et Taran avait attiré l’attention d’un groupe d’hommes attablés au centre du Saloon et l’un d’eux s’était approché. Aura fit une moue méprisante devant le visage rougeaud. Ce n’était pas un marchand de sable, celui-là. Quoi, alors ?

— Damian, bâtisseur de cités, pour vous servir ! s’exclama le malotru. Vous me prenez pour un lourdaud, damoiselle dragonne, mais je suis un de vos meilleurs clients !

— Non je ne crois pas, répondit Aura avec froideur.

Elle ne traitait jamais avec les entrepreneurs du bâtiment, réservant son sable d’excellente qualité pour les manufactures verrières. Ce Damian n’avait pas besoin d’un matériau aussi noble pour élever des murs.

Il interpréta correctement son expression mais ne se départit pas pour autant de son assurance.

— Allons, dame Dragon, ne soyez pas si hautaine. Les beaux jours du verre sont terminés. Désormais, il faut compter avec notre produit phare.

Aura se permit un sourire méprisant.

— Quoi, le mortier qui fait tenir vos briques ensemble ? Vraiment ?

— Vous n’y êtes pas, jeune insolente !

Taran esquissa un geste en voyant la chopine de bière brune de Damian se rapprocher dangereusement de la tête d’Aura. Avant qu’il n’ait pu faire plus, la chopine se retrouvait à terre, vidée de son contenu. Ledit contenu était allé atterrir sur les chaussures de l’entrepreneur aviné. Ce dernier hurlait de douleur et pour cause : Aura lui tordait le bras dans le dos d’un air exaspéré.

— Lâchez-moi, espèce de furie !

— Bien sûr, monsieur. Puisque vous avez terminé votre boisson, vous feriez bien de profiter des rayons de soleil. Delta est vraiment magnifique à cette époque de l’année.

Elle relâcha l’homme et se rassit. Son propre verre était presque intact. Elle s’en saisit et avala rapidement son whisky, ignorant superbement le regard meurtrier de Damian l’entrepreneur qui sortait à petits pas du Saloon.

— Eh bien, s’écria Taran en se donnant une grande claque sur la cuisse. Tout comme ta grand-mère, te dis-je !

— De quoi parlait-il, Taran ? Cette histoire de matériau phare ?

— Ma petite Aura, tu devrais te tenir informée du marché. Il s’agit d’un nouveau mortier très solide, assez pour bâtir des tours de plusieurs étages. Ça remplace la pierre de taille !

— Ah ? fit Aura d’un ton indifférent.

— On appelle ça le béton, Aura. C’est très gourmand en sable. Les entrepreneurs vont vite devenir les meilleurs clients des extracteurs. Cet imbécile de Damian a malheureusement raison.

Aura soupira. Tout plutôt que devoir traiter avec des gens aussi stupides.

— Mais il n’y a pas que ça, continua Taran. Je te parlais tout à l’heure de la disparition de plages maritimes. On ignore encore d’où tout cela vient, mais c’est à l’étude.

Aura termina son verre.

— Tout ça est très intéressant, Taran, mais je dois filer.

— Où vas-tu ?

— Solliciter l’autorisation du Conseil pour débuter l’extraction maritime. Il ne faut pas perdre de temps, c’est l’époque des grandes marées.

— Tu ne seras jamais prête à temps.

— J’ai mis Omar sur la modification des dragons ce matin-même. Tu verras : en deux jours nous serons partis.

— Je ne parlais pas de technique mais d’administratif. Ils ne t’accorderont pas l’autorisation.

Aura haussa les épaules. Ce qui n’était pas possible pour un extracteur normal, elle se faisait fort de l’obtenir en un rien de temps. Elle était une Dragon.

La jeune femme fronça les sourcils. Elle était persuadée que cet homme grand et maigre lui avait emboîté le pas à sa sortie du Saloon. Il continuait maintenant à jouer avec son ombre sur le chemin du Palais municipal.

Aura fit brusquement volte-face et se retrouva nez à nez avec son suiveur. Ce dernier bondit en arrière.

— Vous avez l’œil, Madame.

— Vous êtes qui ? Vous me suivez ? Vous ne savez pas à qui vous avez à faire !

Un semblant de sourire s’afficha sur le visage allongé.

— Croyez-moi que si !

Aura le toisa sans rien dire. Cette fois, sa technique fonctionna. L’importun se mit à parler. Il ne paraissait malheureusement pas du tout intimidé.

— Vous êtes Aura Dragon, vous vous rendez au Conseil deltien pour obtenir une autorisation d’extraction maritime parce que le sable a disparu de toutes les rivières des environs.

— Je vois que vous avez l’oreille et le savoir-vivre assez fins pour écouter les conversations des gens dans les bars. Dois-je vous en féliciter ?

L’homme partit dans un grand éclat de rire qui ne fit qu’échauffer encore plus la jeune femme.

— Vous pouvez m’appeler Ellis. Sachez que votre cause est perdue. Le Conseil a des demandes d’extraction maritime par-dessus la tête. Ils ne souhaitent pas que le fond des océans disparaisse aussi vite que celui des rivières d’Ô. Par contre, ils ont une autre proposition pour vous.

Aura se détourna, envoyant ses cheveux voleter dans la figure de l’individu.

— Je ne suis pas intéressée, dit-elle en s’éloignant.

En un quart de seconde, Ellis l’avait rattrapée et lui barrait la route.

— Je crois que si. Il s’agit de mener votre convoi aux sources de l’Onyx. Cela vous intéressera. En tout cas, cela intéressera madame Mena Dragon.

Aura cligna des yeux. Mais qui était donc ce type ?

— Je vous accorde une demi-heure, répondit-elle d’un ton mauvais. Vous avez intérêt à avoir une proposition solide. Au cas où vous ne le sauriez pas, l’Écluse de Heim est interdite de franchissement pour les navires, à plus forte raison pour mes dragons.

Ellis balaya l’objection d’un geste de la main.

— Ne vous en faites pas pour les détails techniques, voulez-vous ?

Ellis n’avait pas menti au sujet des extractions maritimes. Quand il l’eut présentée au Maire de Delta, ce dernier débuta la conversation par un long monologue sur les ennuis des extracteurs de sable qui tentaient par tous les moyens de sauver leur saison.

Aura envisagea un instant de se lever et de le planter là. Se rendrait-il compte de son absence ? Ellis dut lire son intention sur son visage car il manœuvra habilement le Maire vers le problème qui la préoccupait.

— Monsieur le Maire, vous rappelez-vous notre discussion de ce matin ? Les résultats des observations de nos agents fluviaux sont formels…

— Ah oui, merci Ellis. Je ne savais plus où je voulais en venir.

Aura se voyait très nettement mettant un coup de tête à l’édile en face d’elle. Mais ce n’était que son imagination. Était-ce également son esprit qui lui indiquait qu’elle bouillait littéralement ? La pièce lui paraissait extrêmement chaude tout d’un coup.

— Nous avons des agents chargés de la surveillance de tous nos cours d’eau. Ils sont disséminés à travers le territoire. C’est une mesure indispensable quand on sait que la moitié des productions du Pays d’Ô ont un lien avec ces rivières.

— Je suis au courant, monsieur le Maire, parvint à articuler calmement Aura. Ma famille travaille dans ce milieu depuis des générations. C’est un Dragon qui, le premier, a suggéré la mise en place de l’Agence des Rivières.

Le Maire sembla légèrement interloqué, mais se reprit au bout d’une longue minute et continua sa digression.

— Bien. Or donc, depuis cette disparition inexpliquée de tout sable dans nos cours d’eau, nous avons mandé une étude. Le rapport d’expertise a été rédigé par le docteur naturaliste Ellis Bard ici présent. Il a rapproché les événements, les dates, les chiffres et… hum…

— Monsieur le Maire, si je puis me permettre, peut-être pourrais-je donner ma conclusion de spécialiste, intervint Ellis fort à propos.

Aura se tourna vers lui avec soulagement.

— Il s’avère que les disparitions de sable ont commencé à l’embouchure du Fleuve de Jade, se propageant petit à petit aux différents affluents. L’Onyx a été le dernier touché. Nous voulons le remonter pour trouver ce qui a pu protéger le sable de cette rivière. Nous en saurons alors peut-être plus sur les raisons de ces disparitions. Votre système de dragons solaire est le moyen de transport fluvial le plus rapide à l’heure actuelle. Nous souhaitons l’utiliser. Le gouvernement vous dédommagera pour ce voyage à hauteur des gains habituellement réalisés pendant un étiage. Vous êtes bien sûr libre d’emmener une passagère.

Mena était assise à l’avant du dragon, dans la petite véranda de verre qu’elle avait elle-même fait poser trente ans auparavant. À la barre, Omar sifflotait. Ellis était quelque part dans la queue du dragon, faisant des prélèvements d’eau claire pour ses recherches. Il était arrivé à bord avec tout un attirail pour faire des analyses au fur et à mesure.

Étonnée, Aura lui avait demandé en quoi la composition de l’eau pouvait leur donner des indications sur la disparition du sable, mais Ellis avait répondu dans son jargon de chimiste enjoué habituel.

Elle avait toujours du mal à accepter la façon dont il s’était renseigné sur elle et sa famille pour la convaincre de prêter son dragon solaire à l’expédition. Aura détestait ce genre de méthodes. Mais elle devait reconnaître qu’au moins, Mena voyait son dernier souhait s’accomplir.

L’Onyx n’était plus désormais qu’un petit ruisseau aux berges étroites, couvertes de végétation touffue mais verdoyante, un soulagement après ces longs méandres perdus au milieu de champs jaunâtres. Le courant était plus rapide en raison de l’encaissement, le dragon solaire ralentissait d’heure en heure.

Parfois, pour passer le temps pendant que Mena faisait la sieste, Aura parcourait la salle des machines, écoutant s’entrechoquer les mille et une pièces qui propulsaient le navire à la force du soleil. Elle aurait aimé rencontrer Naria, son aïeule disparue et lui dire quelque chose comme : « Beau travail, mère-grand ».

— Aura !

Le cri secoua la jeune femme à moitié endormie par la douce chaleur qui ne la quittait plus depuis des semaines. Elle se précipita sur le pont, effrayée par l’urgence qu’elle avait perçue dans la voix de Mena.

Une fois à l’air libre, elle écarquilla les yeux. Une grande silhouette écarlate survolait son dragon de métal. La peau écailleuse, les ailes membraneuses, les naseaux fumants… Aura se pinça. Elle n’était vraiment pas en train de dormir.

Le dragon de chair semblait guider sa pâle copie mécanique, la précédant jusqu’à un vaste bassin d’eau pure. Il n’y avait là aucune cascade. Aura devina que la source de l’Onyx était souterraine, une résurgence, aurait dit Ellis.

— Eh bien, Aura, tu recherches notre sable ?

Le reptile fabuleux s’était posé doucement face à eux dans le bassin. Et il parlait !

— Euh… oui.

Aura sentit la main d’Ellis saisir son bras et se crisper. Il n’en croyait visiblement pas ses yeux. Aura non plus, mais ce n’était pas une raison pour qu’il la touche. Elle se dégagea brusquement.

— Je n’ai pas beaucoup de temps, continua le dragon, alors je vais résumer le problème, ma fille. Les rivières et les mers font constamment des échanges de matériaux. Cela est régulé, normal. La nature est bien faite. Mais tes fameux constructeurs de bâtiments ont tout fichu par terre avec leur extraction de sable à grande échelle. Le sable ne se renouvelle plus. Les carrières se vident. La faute à leur… béton. À leur création d’îles artificielles. Et non contents de déposséder les cours d’eau, j’ai cru comprendre qu’ils s’attaquent même aux fonds marins, désormais. Quelle impudence !

— Allons, intervint Mena, tu es un peu gonflée de dire cela. C’est bien toi qui as commencé, après tout.

Affolée, Aura regarda sa grand-mère qui s’était levée et s’approchait d’elle sur le ponton. Que racontait-elle là ?

Le dragon rit et quelques étincelles jaillirent de sa gueule rouge.

— Oui, sans doute. Je n’avais pas prévu que mon entreprise d’extraction de sable aurait autant de succès. Quoi qu’il en soit, la Maison Dragon doit donner l’exemple. Aura, tu vas mettre l’exploitation en arrêt pour quelques années, le temps que la nature reprenne ses droits. Tu as les capacités financières de le faire. Et assure-toi que ces benêts de l’Agence des rivières fassent leur travail vis-à-vis des autres extracteurs.

Ellis leva la main en tremblotant.

— Je suis un benêt de l’Agence des rivières.

Le dragon le regarda sans aménité.

— Ah oui ? Qu’est-ce que vous attendez pour expliquer à tous ces extracteurs qu’ils flanquent leur ressource par terre en la surexploitant ?

Ellis choisit ce moment pour tourner de l’œil. Peut-être était-ce dû à l’haleine brûlante du dragon qui s’était approché imperceptiblement du bateau.

Mena éclata de rire et commença à enjamber la rambarde de fer forgé.

Aura se précipita pour la rattraper mais plouf ! il était trop tard. Éberluée, elle contempla sa grand-mère qui rejoignait à grandes brasses vers le dragon. À chaque brasse, son corps semblait s’étirer et se couvrir d’écailles.

— Allez, ma petite, grogna Naria. C’est toi qui prends les rênes à partir d’aujourd’hui. Au travail !

Naria Dragon fit un signe de tête à Mena Dragon, qui arborait désormais de magnifiques ailes dorées. Toutes deux s’envolèrent dans un clapotis d’eau pure.

FIN

L’Auteur : Tombée dans la lecture et l’écriture toute petite, comme d’autres dans la potion magique, Anaïs La Porte a toujours un livre ou un stylo à la main ! Fantasy, SF ou littérature blanche, elle aime toucher à tout, le temps d’un appel à textes, d’un match d’écriture ou de la rédaction d’un roman. Toujours à l’affût d’idées, elle remplit petit à petit sa boîte à histoires, s’appuyant sur ses origines indiennes et réunionnaises pour y apporter une petite touche de couleur.

Blog : http://www.contes-et-nouvelles.com

Kindle

8 thoughts on “La Marchande de sable, par Anaïs La Porte

  1. Je suis totalement conquise *__* j’ai envie de remonter les rivières de ton pays d’Ô… Dis moi, c’est que y a de quoi écrire toute une novella ^^
    Bravo, c’est du beau travail, j’ai adoré 😀

    • Merci tout plein ! Comme à chaque fois que je me mets à fond dans une histoire, j’ai envie de prolonger le moment… Novella, série, je ne sais pas mais j’adorerais continuer l’aventure 🙂
      Je n’ai pas eu le temps de lire les histoires des autres, je m’y mettrai dès demain je pense 😉

  2. Je suis entièrement d’accord avec Chloé, il y a du bon matériau pour écrire bien plus qu’une nouvelle… Tu voudrais participer à « 24h du Roman » ? 😛

    Belle nouvelle 🙂

  3. Pingback: Le Labyrinthe de gemme, par Anaïs La Porte | Les 24 Heures de la Nouvelle

Laisser un commentaire