La Bougie qui s’enflammait sans fin, par Alexis Lauriet

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

À cet instant un chat passa dans la rue.

Et il se demanda :

Peut-être que je n’arriverai plus à écrire. Peut-être que je suis totalement bloqué. Mais pour quelle raison ? Ce que j’écris n’est pas si mal. Je fais peu de fautes, la tournure de mes phrases n’est pas catastrophique.

La musique que j’écoute est inspirante.

J’ai plein d’imagination.

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Il lâcha tout. Oublia qu’à un moment ou un autre il devrait s’arrêter. Que d’un instant à l’autre, un obstacle serait là pour le briser, le bloquer, le balancer.

Il s’en ficha de tout cela, et, pris son élan. Puis s’élança dans le vent sans réfléchir aux conséquences. Sans prendre conscience qu’il fallait ne se retourner en arrière pour être sûr qu’il n’avait rien oublié. Mais de toute manière, il ne possédait plus rien d’autre que cet air libre qui le possédait à cet instant même au rythme de ses pas.

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Mon oncle me disait toujours : « Tu sais, Cello, les gens que tu croises penseront souvent que tu es une mauvaise personne. Mais si tu sais au fond de toi que ce n’est pas le cas, alors on finira par te croire ».

Quand j’y repense, ça sonnait un peu bizarre, un peu trop morale de conte, morale d’histoire pour personnes mièvres qui aiment quand tout est bien qui finit bien. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui, je me demande ce que je fous là.

Je sais que j’ai mauvais caractère, que je n’ai pas d’amis en particulier, mis à part peut-être Frédéric qui pour un mystère quelconque passe son temps à me suivre dans les couloirs, au point que je me demande s’il ne recherche pas en secret, à remplacer mon ombre. Je sais que j’ai tendance à insulter les autres, à leur dire tout ce qui peut être mauvais chez eux, pour moi. À les rabaisser. À m’en moquer. Ou bien encore à m’en lasser. Je ne mâche pas mes mots et n’aime pas grand-chose, ce qui fait que peu de gens parviennent à m’apprécier.

À part Frédéric, qui me suis tel un fidèle toutou, prétextant que de toute façon je suis trop génial, et il faudrait me nommer président de la République tellement je suis géant.

J’aurais presque envie de lui dire que si jamais je devenais Président de la République, le pays serait en décadence totale, et que de toute manière, mes notes médiocres ne me le permettent pas.

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Le petit garçon observa son paquet. Il n’en restait pas grand-chose. Encore une. Peut-être qu’il finirait par ne plus avoir froid. À craquer des allumettes, il finirait par allumer la bougie de son cœur. Infinie et éternelle.

Il n’aurait plus mal. Il ne souffrirait plus.

D’ailleurs, ça y est, le froid s’envolait déjà.

Et sa grand-mère qui venait le chercher.

La fin. À moins que quelqu’un le ramasse. Et la rallume. Cette bougie minuscule qui subsistait avec autant de folie qu’il pouvait s’en dégager.

Il ne lâcherait pas. Finalement.

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Lorsque le crash eut lieu, il trembla bien sûr de tout son corps. Il garda la bougie en main et ferma les yeux, manquant de se faire brûler par la douce flamme qui faisait fondre la cire avec une lenteur digne d’un escargot.

Lorsque que la voiture explosa en face de lui, il crut que son dernier jour était arrivé. Que même s’il survivait, l’explosion allait le rendre sourd. Aveugle. Ou brûlé au troisième degré.

Pourtant quand il rouvrit les yeux. Il était dans la rue, face à un feu intense, sa bougie intacte dans sa main. Le feu de celle-ci n’avait pas même pas rejoint celui qui lui faisait face, et il ne semblait pas être blessé.

À cet instant, Cello haussa un sourcil, et se posa des questions sur ce qui venait tout juste de se produire.

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D’aide. Voilà, il avait besoin d’aide. Alors il se leva pour de bon, prit un sac, prit les clés de sa moto, ferma la porte, descendit les escaliers, ferma l’autre porte, mis son casque, monta sur sa moto, et démarra.

À cet instant le vent souffla, et il préféra cela à la chaleur suffocante du feu. Un tremblement imperceptible traversa son corps, et il accéléra un peu plus.

L’air lui faisait du bien.

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Et au milieu de tout cela, Cello. Sa peau un peu brune, beaucoup chocolat, hâlée, due à son métissage. Ses cheveux noirs, lisses et fins, courts. Ses yeux verts brillants qui à cet instant tentaient de comprendre ce qui venait juste de se produire, pour qu’il soit épargné par une telle explosion.

Mais s’il n’y avait que ça…Pourquoi la voiture avait-elle explosée, elle ? Ce n’était tout de même pas un enchaînement de coïncidences possible, ça. Que la bougie soit à terre. Que la voiture soit face à Cello.

Qu’elle explose. Et que le jeune homme survive.

Alors, au lieu de courir partout en levant les bras comme un fou, Cello avança vers la voiture. Silencieusement. Et il eut cette impression que le temps s’arrêtait, comme le font souvent les moments du même genre. Il avait l’impression d’être un héros, un élu, quelqu’un rayonnant de toutes parts.

Il tendit sa main vers le feu intense, qui poussait çà et là, menaçant quiconque oserait s’approcher. Il semblait vivant.

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Encore ça peut paraître normal, je pourrais être un garçon avec des déficiences mentales, ayant pour sujet des addictions, ou même autre chose, et que pour me soigner, une thérapie me serait grandement recommandée. Pourtant rien de tout cela. Je suis bien dans mes baskets, et je me porte parfaitement. Je n’ai même pas de problèmes au lycée, mis à part mon mauvais caractère naturel.

Je ne comprends vraiment pas pourquoi je me retrouve là.

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— Arrête.

La voix de Cello était forte, froide. Le brun ne tremblait pas, et lui-même se demandait ce qui pouvait lui arriver.

C’est à ce moment là que l’étrangeté se produisit : Le feu s’arrêta.

Les gens aussi, par la même occasion, lorsqu’ils constatèrent ce miracle.

Et le jeune garçon ne sut plus quoi faire ensuite.

Il rentra chez lui.

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La bougie refusait de s’éteindre. Il ne rejoindrait jamais sa grand-mère. Il vivrait.

Il lutterait contre l’eau, le vent, les souffles intenses.

On aurait beau le sous-estimer, se dire qu’il finirait bien par fondre, par se mêler au ciel et à s’en aller pour toujours, cela ne s’arrêterait jamais.

Parce qu’il avait cette détermination incroyable qui ne cessait de faire renaître à l’infini sa flamme.

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Cello se posa sur son lit. Passa en revue ce qui venait de lui arriver.

La bougie, celle qu’il venait de ramasser. Parce qu’elle était là. Par terre. Les deux secondes suivantes.

La voiture. L’explosion. Sa voix. Le feu qui s’arrête.

Sa survie.

Cello n’avait jamais eu peur du feu, il n’était pas non plus pyromane, et pas non plus masochiste. Lui-même ne comprenait réellement pas ce qui venait de se passer. Tel un pantin, il se rendit dans sa cuisine, but un verre d’eau, se posa de nouveau sur son lit. Puis se remit debout. Puis se rassit.

Si son visage semblait arborer des traits calmes, à l’intérieur, c’était plutôt l’inverse. Des questions se déversaient, tel un torrent de lave, l’étouffant presque. D’ailleurs, il se sentait oppressé, enfermé, il avait besoin de sortir à nouveau, de ne pas rester là. De réfléchir. De constater. D’essayer de comprendre.

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Posé sur le bureau, elle ne cessait de vivre. Elle ne savait pas où elle était. Ni ce qu’elle faisait là. Mais la bougie vivait.

Et peut-être qu’un jour, il reviendrait à la vie, avec un vrai corps. Peut-être qu’il pourrait alors lutter contre la mort autrement qu’en état de bougie. Être une bougie n’était pas intéressant.

Mais avait-il été déjà un humain ?

Et si c’était le cas, avait-il eut un nom ? Une famille ? Des gens qui l’apprécient ?

À cet instant il n’était qu’une flamme.

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L’auteur contempla sa page blanche. À notre époque, ce n’était plus une feuille, mais bel et bien un écran d’ordinateur, qui faisait souvent face aux écrivains.

Il restait muet, réfléchissant à ce qu’il pourrait marquer. Ces temps ci, il avait juste l’impression que tout ce qui pouvait s’écrire soudainement sous ses doigts avait forcément quelque chose de mauvais. Que ce soit parce que c’était du revu, parce que ses expressions étaient mauvaises, que ses tournures de phrase étaient étrange.s L’auteur avait juste la sensation que tout ce qu’il écrivait ne serait jamais bien.

Quand il vit ce paragraphe qui vint enfin à être fini d’écrit, il le relut, corrigeant çà et là les fautes de conjugaison. Mais surtout constatant, avec crainte, les diverses choses qui pourraient ne pas lui plaire.

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Comprendre, c’est ça, et pour comprendre il n’y avait qu’une seule solution : Il devait essayer de nouveau. Il s’empara alors d’une feuille blanche, une petite feuille innocente qui n’avait fait de mal à personne et qui voulait juste être utile pour écrire ou encore dessiner. Mais à la place d’un crayon, c’est d’un briquet dont s’empara Cello. Il entreprit de brûler la feuille, et alluma donc l’objet qui provoqua une flamme et commença à venir faire flamber cette jeune feuille blanche. L’adolescent posa ensuite le papier sur son bureau en métal, et essaya.

― Arrête !

Mais la feuille, plutôt que de s’arrêter, continua de se consumer en se comprimant peu à peu en une sorte de minuscule boule de cendres. Cello haussa un sourcil et chercha à comprendre. Pourquoi donc cela ne fonctionnait-il pas ?

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Et cette flamme comprenait tant de choses. Elle savait tout. Comme si le fait d’être le feu lui apportait une connaissance infinie. Prométhée avait eu raison d’apporter le feu aux humains. Sans cela, ces êtres bipèdes n’auraient peut-être jamais pu ouvrir leurs yeux à la lueur d’une flamme, durant la nuit.

Ils seraient restés effrayés par ces ténèbres denses, capables de les dévorer avant même qu’ils ne s’en rendent compte.

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Cello n’avait aucun ami, tout ça parce qu’il ne pouvait pas s’empêcher de fermer sa bouche, et que ce n’était pas tellement de sa faute. C’était juste… que ses parents l’avaient éduqué ainsi, ils n’avaient cessé de lui répéter que se taire n’était jamais la solution, et que dire tout ce qui passait par notre tête était quelque chose de bien, de pas si mal, pour éviter de stresser, de se sentir mal. Pour éviter de contenir en soi des pensées en trop grosses quantités et de finir par exploser.

Le jeune garçon s’assit sur son bureau et eut un vague soupir.

― Et maintenant je fais quoi ?

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Maintenant, je n’ai qu’à te surprendre, pensa la bougie en silence.

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Soudain, quelque chose d’étrange se produisit. Le feu se ralluma sous ses yeux, et commença à prendre forme. Bien évidemment, la première réaction de Cello fut de reculer pour éviter de se faire brûler par cette force étrange qui donnait vie au feu qui s’était éteint.

Cello observa l’étrange esprit qui s’agitait et se transformait peu à peu en une espèce d’animal.

Une sorte de… de… d’inconstance, voilà. Tantôt ça avait des plumes, tantôt des écailles. Parfois juste des poils, des fois simplement de la peau, et ça n’avait jamais la même forme.

La flamme était l’inconstance même et ne cessait de s’agiter.

Alors Cello ne savait pas comment on pouvait appeler cela. Mais en tout cas, cette chose le regarda avec un petit air enjoué et fit :

― Ah. Bonjour !

― Attends, quoi ?

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La bougie avait réussi. À survivre. À provoquer un premier contact.

Elle avait survécu.

Et cela lui suffisait.

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Je me donne tant de barrières, que je finis par m’écrouler. Et même cette phrase sonne forcé.

Bien sûr, écrire est un art. Il faut faire plaisir aux autres à un moment donné, sauf que moi, je le fais sans cesse.

Alors je pense que je vais arrêter.

Que je ne vais pas essayer. Cela ne sert à rien. Je n’arriverais pas à écrire bien. Juste pour moi.

Alors, va-t-en, espèce de chat inutile. Tu ne viens même pas chercher des caresses. Chat ingrat.

FIN

L’auteur : Alexis Lauriet est un koala mangeur de livre et tapeur sur le clavier, qui adore Photoshop et les mangas. Actuellement étudiante en BTS Médias Numériques, elle passe son temps libre à lire, à écrire et à participer à des forums de jeux de rôles. « J’ai beaucoup d’idées mais c’est parfois difficile de les mettre en place, du coup j’écris surtout des nouvelles parce que je suis sûre d’en finir ! »

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2 thoughts on “La Bougie qui s’enflammait sans fin, par Alexis Lauriet

  1. Drôle de nouvelle. J’avais du mal à suivre l’histoire mais on s’habitue vite. La forme sert un peu le fond, dans le fait que cela soit complètement tordu.

  2. Tu ne pourras pas utiliser cette astuce l’année prochaine ;D
    Néanmoins, j’admets que ta nouvelle est intrigante et originale. Donc bonne !

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