La Biche, par Dominique Lémuri

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Belle biche / Emmanuel Huybrechts

Le bruissement du laurier sauvage tira Nicklas de la demi-somnolence dans laquelle l’avait plongé cet après-midi de guet. De l’autre côté de la clairière, les feuillages frémirent, signes de l’arrivée imminente de sa cible. Il quitta l’appui du rocher contre lequel il s’était assoupi et se redressa, aussi silencieux qu’un lynx forestier. Malgré l’envie de se dégourdir les jambes après des heures d’immobilité, il prit garde de rester à genoux, dissimulé derrière un buisson d’aubépine. Il n’allait pas ruiner ses efforts alors que l’issue n’avait jamais été si proche. Le prétendant saisit son long bow, encocha sa Flèche, banda l’arme en direction du bruit et attendit, les sens en éveil. Le soleil ne pénétrait qu’à peine sous les frondaisons et seule une dernière lumière dorée éclairait les corolles odorantes des söffelnyls, les fleurs du Chasseur. Lui-même sentait l’humus, la transpiration et d’autres parfums plus intimes, révélés par cette veille patiente dans la tiédeur de ses vêtements de peau. Nicklas pria les dieux, et surtout Lana, déesse de l’Amour, que la brise ne tourne pas.

Se glissant entre les branches d’un saule, la biche apparut, sa robe tendre effleurée par la lueur mourante de cette fin de journée d’été. Ses sabots délicats piquèrent l’herbe soyeuse de la clairière pour trois ou quatre pas gracieux et cessèrent leur danse. La tête au profil ciselé s’inclina avec prudence vers la droite puis la gauche. Les naseaux frissonnaient et humaient les fragrances de la forêt. Nicklas retint son souffle. Quelle beauté ! Il devait réussir, cette fois, ou il deviendrait fou. Il visa le garrot, la corde de l’arc calée contre sa joue et le coin de sa bouche. La biche s’avança. Trop tard, il devait réajuster son tir.

L’animal n’infléchit pas sa marche. Les söffelnyls captaient toute son attention désormais. Heureux avait-il été de découvrir ce plant non loin des sentiers empruntés par sa cible ! Leurs fleurs mauves piquetées d’argent, et surtout les lourds effluves envoûtants, agissaient sur elle et ses semblables comme un sac d’or sur un marchand. Il la contempla avec tendresse alors qu’elle s’inclinait pour saisir une première bouchée puis durcit son âme, affermit sa traction, bloqua son souffle et lâcha son trait. La Flèche partit dans un lent vol où elle se divisa, se déforma, s’amplifia. Il lui poussa des griffes, une gueule menaçante, une queue longue. Le loup gris du Chasseur prit forme parfaite et plana, tous crocs dehors, vers la gorge de sa victime.

Dès le claquement de la corde, la biche avait relevé la tête. Loin de tenter de s’enfuir, elle se redressa sur ses pattes postérieures et se changea en femme, bras écartés au-dessus d’elle. Le pelage de son animal totem s’enroula en robe brune autour de la jeune fille. L’élan du prédateur se brisa sur un mur invisible et, redevenu Flèche, il s’abattit aux pieds de la belle Vilde. Elle se pencha, ses longs cheveux fauve caressant les fleurs de söffelnyls, et ramassa le projectile inoffensif.

Nicklas avait encore perdu.

Il se remit sur ses pieds, aussi vaincu que son loup et sortit de sa cachette. Malgré l’humiliation de ce nouvel échec, le prétendant tint à porter la tête haute et le regard droit. Il rencontra les prunelles brunes de Vilde et son cœur se consuma de déception. Elle lui tendit la Flèche d’une main ferme et si douce…

— Oh, Nicklas… Je suis désolée.

Non ! Tout, mais pas de la pitié.

— Je recommencerai, Vilde, affirma-t-il, les mâchoires serrées pour retenir son trop-plein d’émotion. Je recommencerai, et j’arriverai à la toucher. Alors, tu ne pourras plus te transformer et j’aurai le droit de faire ma demande.

Le trouvait-elle à son goût ? Éprouvait-elle la même douleur que lui de savoir son amour interdit ? Elle manifestait une telle froideur envers lui ! La guilde des herboristes n’accueillait que les jeunes filles les plus douées dans la science des simples et de la métamorphose. La tradition ne leur permettait d’épouser que les prétendants capables de blesser leur part animale. Ils démontraient ainsi leur valeur. L’union de ces êtres d’exception rendait possible la venue au monde d’enfants détentrices du don de leur mère. Quant aux garçons, ils deviendraient Chasseurs. Seulement, certains individus étaient dotés de pouvoirs hors du commun. Vilde était l’une de ces personnes, au désespoir de Nicklas dont les talents ne mettaient jamais la biche en danger.

Il perçut un changement dans son regard, mais il était trop mortifié par la déception pour l’identifier avec certitude. Mépris, fatigue, ou tristesse ?

— Tu devrais abandonner, Nicklas. Je suis hors de ta portée, tu le sais.

Il le savait. Cependant, il ne pouvait se résoudre à interrompre sa cour pour laisser le champ libre à Svengard, ce crétin aviné, ou pire à Björn, dont on disait qu’il avait déjà brutalisé bien des filles et qu’il rêvait d’ajouter une herboriste de renom à la liste de ses malheureuses conquêtes. Nicklas était issu d’une famille noble, ce qui lui donnait la priorité de chasse sur les autres prétendants en âge de faire leur demande. Svengard et Björn devaient patienter en attendant qu’il soit victorieux. Ils ne connaissaient rien à l’amour, mais Nicklas avait assisté à leurs entraînements d’archers. Le jour venu, ils feraient mouche, sans aucun doute. Vilde devrait se soumettre à l’un d’entre eux si lui-même renonçait pour se consacrer à la capture d’une cible plus accessible. Il ne le supporterait pas. Alors, il s’acharnait. Il avait cessé de calculer le nombre de ses tentatives.

— Un jour, tu seras moins attentive. Les fleurs seront particulièrement enivrantes et ta méfiance s’endormira. Je réussirai, Vilde.

— Cela fait quatorze fois, Nicklas. La quinzième aura le même résultat.

Ainsi, elle avait compté ses essais. Curieusement, cette révélation lui mit du baume au cœur. Il la contempla sans répondre. Elle baissa les yeux, replia le bas de son tablier pour y déposer les tiges de söffelnyls, dont les étamines broyées et incorporées à des pommades soignaient les affections du ventre et les raideurs du cou. Il connaissait cette attitude chez sa bien-aimée. Elle marquait la fin de leur rencontre. Pour cette fois encore, il tourna les talons et rentra seul au village, les épaules pesantes.

Vilde ne regarda dans sa direction que lorsqu’il fut hors de vue. Son cœur se serra. Quand Nicklas lui avait fait comprendre qu’il lui ferait la cour, elle avait commencé par mépriser ce Chasseur sans grand talent. Pour qui se prenait-il, lui qui s’imaginait capturer la belle Vilde, convoitée par tous et surveillée par sa mère avec la rage d’un cerbère ? La jeune fille était consciente de sa valeur, repérée dès l’enfance et confirmée par l’apparition de sa biche totem le jour de ses Premiers Sangs. L’animal, symbole de sagesse et de vivacité, ne s’incarnait que dans les herboristes les plus prometteuses. Son éducation soignée et studieuse avait également consisté à lui forger une volonté de fer et un orgueil à la hauteur de ses talents.

Sa mère avait répété à Vilde qu’elle ne devait en aucun cas faciliter sa capture, afin de garantir un père exceptionnel à ses enfants. Alors, quand Nicklas s’était déclaré, la jeune fille s’était piquée au jeu, affûtant son attention et ses réflexes. De son côté, le prétendant s’entraînait sans relâche, progressait à chaque tentative, élaborait des stratégies, ne se décourageait jamais. Son acharnement força le respect de l’herboriste. Le garçon gagnait en assurance au fil du temps et elle finit par comprendre qu’il ne renoncerait pas. Son regard sur lui changea. Elle remarqua la largeur de ses épaules, l’éclat de ses yeux, la finesse de ses longues mains nerveuses. Elle se prit à les imaginer sur elle et en frissonna de plaisir.

Seulement, toute la région connaissait son talent à elle et ses insuffisances à lui. Si elle venait à baisser sa garde afin de lui faciliter la capture, leur honneur à tous les deux serait perdu. Ils continuaient donc cette joute absurde dont elle sortait gagnante en apparence. Au fond d’elle-même, son cœur saignait. Elle n’osait lui avouer son amour, car qui sait de quelle folie il se rendrait capable ? S’ils s’unissaient malgré la tradition, ils seraient bannis tous les deux.

Sur son triste chemin de retour, Vilde songea aux années amères qui les attendaient, à cet incessant jeu de la biche et du Chasseur qui ne s’achèverait que lorsqu’ils seraient trop vieux l’un et l’autre et que tout désir les aurait abandonné. Elle pensa à son ventre qui resterait stérile, à ce corps qui ne connaîtrait pas les mains de Nicklas, à sa tête qui jamais ne reposerait au creux de ses bras robustes, à ses lèvres éloignées des siennes.

L’injustice de cet avenir la frappa et une idée impie lui vint, pour la première fois.

Et si la tradition était mauvaise ?

Et si… ?

FIN

L’auteur : Dominique Lémuri a précédemment publié : Fers et Talons, dans Piment et Muscade numéro 17, In Oculis Veritas, dans Lunatique/Galaxies numéro 23, En Adon, je puise mes forcesen numérique chez Walrus eBooks et en papier dans AOC numéro 32. À paraitre chez Val Sombre une autre nouvelle en anthologie, Flashmob

Dominique sévit également sur Facebook, Twitter et sur son blog L’Œil du Lémurien.

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23 thoughts on “La Biche, par Dominique Lémuri

  1. Très jolie histoire qui rappelle un peu un conte. En tout cas c’est très bien écrit et les sentiments des deux personnages sont parfaitement présentés. J’ai aussi beaucoup aimé le rappel à la nature au sein de tes descriptions.

  2. Merci de votre passage à tous les deux !
    @ Franck : eh bien, non, en fait, c’est juste une histoire comme ça. C’est le drame de la nouvelle : elle peut donner envie de savoir la suite. Mais pour l’instant ce n’est pas au programme !
    @ Marion : merci, ça me fait très plaisir !

  3. Je me suis complètement laissé bercer par le rythme de ton histoire : superbe écriture, vraiment !

    • Merci Jérôme ! Décidément, mes pauvres amoureux ne peuvent pas rester ainsi… Je vais tâcher de m’occuper de leur cas !

  4. C’est vrai que ça donne envie de connaître la suite: le monde décrit est intéressant, les personnages bien dépeints, et le style très agréable.
    Par contre, ce ne serait pas forcément évident d’être original. Et puis, « les histoires d’amour finissent mal… en général ».

    • Ah ça, l’originalité, quand des centaines d’auteurs talentueux planchent sur des histoires, c’est pas évident. Après, ce qui fait la différence, c’est notre patte à chacun ! 😉 Merci d’être passé et de ton commentaire, Pascal !

  5. Je plussoie les autres (du moins l’avis général), une suite est possible. Mais des nouvelles ouvertes existent aussi !
    Idées franchement intéressantes et bien arrangées, je pense que je vais regarder tes autres écrits ;D

    • Merci beaucoup ! J’aime bien les fins ouvertes, mais pas tous les lecteurs, alors… et puis l’histoire va faire son chemin dans ma tête. J’ai encore plein de textes à lire dont le tien ! Je n’y manquerai pas ! C’est super, ces 24h !

  6. J’ai enfin eu le temps de lire ta nouvelle. Superbe, bien trouvé et très bien écrit… Mais extrêmement frustrante ! Heureusement, je crois avoir lu que tu préparais une suite 😉

    • C’est ce que j’ai cru comprendre aussi XD, sinon je devrai me munir d’un bazooka avant de sortir de chez moi, donc… Merci de ton passage et de tes encouragements, ça me touche beaucoup !

  7. Hello !
    Je suis sous le charme… Style fluide, élégant, poétique (aussi gracieux que ta biche en fait), joli conte qui se cache derrière…
    Contrairement à tes autres lecteurs qui ont commenté avant moi, même si je ne dédaignerais pas une suite (loin de là !), je trouve que cette histoire se suffit à elle-même. Laisser une fin ouverte, c’est montrer la vie telle qu’elle est : l’histoire ne se termine jamais, en fin de compte.
    J’ai hâte de découvrir d’autres histoires nées de ta plume !

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