In Rust We Trust, par François Delmoor

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Rouille et saleté sur une plaque de four / Copyright (c) Roger McLassus. Permission is granted to copy, distribute and/or modify this document under the terms of the GNU Free Documentation License, Version 1.3 or any later version published by the Free Software Foundation; with no Invariant Sections, no Front-Cover Texts, and no Back-Cover Texts. A copy of the license is included in the section entitled « GNU Free Documentation License ».

 À deux muses rock’n’roll qui se raccoonaîtront

« (…) Bien qu’étant un animal ayant fait de la prudence sa règle de survie, l’eunobie résiste difficilement à la tentation de son plat favori. Aussi, c’est au cœur d’un profond dilemme que nous le retrouvons aujourd’hui. Un dilemme qu’il va résoudre à force de patience et d’astuce, deux traits de caractère qui l’ont rendu légendaire.

Cette fois, entre le rongeur et sa proie, des duellistes se font face, prêts à s’entretuer. Mais le temps s’est arrêté pour les deux ennemis, ignorant le supplice enduré par la petite bête. Leurs armes sont pointées l’une vers l’autre, menaçantes, potentiellement dévastatrices, et l’eunobie le sait. Par un processus de mémoire de l’espèce, déjà identifié sur certaines populations animales terriennes, il se souvient des massacres qui ont décimé les générations passées et, en particulier, des armes à l’origine de ces destructions. Et les pointes brillantes au bout des bras tendus des deux adversaires en font partie. L’animal – comme tous ses clones au même moment de cette histoire – sait que la lumière qui émane de ces appareils est mortelle et peut se déclencher à tout moment.

Aussi reste-t-il en retrait. Et observe-t-il patiemment la scène.

Alors que l’appétissante proie de l’eunobie continue de l’attirer, le rongeur, rustique mais ingénieux, utilise ses pattes afin de procéder à des tests. À intervalles réguliers, il saisit des cailloux entre ses griffes et les jette en direction des duellistes. D’abord tout près de lui, puis de plus en plus loin, comme s’il voulait reproduire de façon artisanale les échos radar de la chauve-souris terrienne. Après chaque lancer, il retourne à couvert derrière son buisson et épie longuement les personnages de la scène et leurs réactions. Rien. Les pierres avancent et les ennemis continuent de se fixer, immobiles, dans cette ville elle aussi figée. Tout à leur querelle silencieuse, ils ne semblent pas s’apercevoir de la présence de l’eunobie, et si c’est le cas, ils n’y accordent aucune importance.

Après une heure d’essais et de résultats strictement identiques, c’est le moment. De plus en plus convaincu que les duellistes ne vont finalement pas bouger, l’eunobie sort de sa cachette et entame une lente progression vers son repas, prêt à battre en retraite en cas d’alerte. Un amas d’herbes sèches tourbillonne soudain, malmené par le vent. Venu de la terrasse d’un logement proche, il traverse la scène et nargue quelques instants les protagonistes, en se posant entre les ennemis. Puis il est de nouveau emporté par le courant d’air. L’animal s’est figé devant ce mouvement inattendu, mais il n’hésite pas à reprendre son parcours, car lui et ses congénères connaissent bien ce phénomène. Il s’approche alors du dernier caillou, celui qui a touché l’un des deux combattants et a rebondi sur sa jambe métallique. Encore méfiant, il pose une griffe timide sur cette jambe. Toujours aucune réaction.

Il grimpe alors rapidement sur le duelliste inerte et se jette sur les plaques de rouille qui recouvrent sa partie supérieure. L’eunobie savoure enfin son repas, surveillant les alentours grâce aux yeux situés sur le haut de son crâne, tandis que les deux autres, sous sa gueule, lui permettent de localiser au mieux les éléments les plus atteints par la corrosion.

Rapidement, d’autres eunobies, qui ont assisté à la scène, se précipitent sur les deux êtres de métal et se délectent visiblement des tâches rousses dont ils sont recouverts. Les rongeurs grouillent bientôt sur les deux corps qui vacillent sous le poids et s’effondrent. Surprises, les petites bêtes s’éparpillent dans les recoins, laissant les carcasses trouées et en partie nettoyées de leur rouille.

Alors commence une nouvelle série d’expériences menées de concert par une dizaine d’eunobies. Après un long silence, des cailloux viennent tâter le terrain. Devant l’absence d’autre mouvement, le rythme des tests s’accélère et, bientôt, les rongeurs reparaissent encore plus nombreux pour finir leur travail. L’énergie que leur a fourni la première partie de leur repas de rouille leur a en effet permis de procéder à leur reproduction et, ainsi, de commencer à partager le fruit de leur patiente observation.

Car, ce qu’en définitive l’animal est en train de découvrir sous nos yeux, c’est que les combats qui secouaient la colonie de TerraX4 ont été brusquement interrompus six mois plus tôt par une impulsion électromagnétique provenant d’une étoile voisine. Les robots mobilisés par les deux camps sur cette planète ont immédiatement été figés, laissant aux rongeurs un festin, disponible dès lors que la corrosion aura fait son chemin et que les eunobies se seront transmis l’information, génération après génération.

Et il est désormais absolument certain que (…) »

(Extrait du documentaire animalier « L’eunobie, entre mystère et ultrascience, adaptation d’une espèce à un électrosystème bouleversé », disponible en version courte remontée et augmentée de trois heures auprès de toutes les médiathèques de la Fédération.)

FIN

L’auteur : Journaliste présumé. 37 ans. A 24 heures de retard et un mot d’excuse. 

 

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11 thoughts on “In Rust We Trust, par François Delmoor

  1. Ooh j’adore le format « documentaire », très réussi ! On visualise bien la scène et on se figure de mieux en mieux tes bestioles au fur et à mesure qu’on avance, une très bonne idée :3.

  2. L’idée du documentaire est juste géniale 🙂
    Le nom de l’animal c’est à cause de Star Wars, Obi-Wan ?
    Obi-Wan (K)eunobie…
    … ok je sors 😛

  3. Merci. Sur la forme, je ne me suis toujours pas remis de Demain les chiens (Clifford D. Simak), qui décrit une uchronie à travers des contes retrouvés.

  4. Et pour le nom de la bestiole, j’avais d’abord choisi « nombie », pour non vivant. J’y ai ajouté le préfixe grec « eu » (bien) pour faire plus joli. Aucun lien donc avec Star Wars.

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