Destin d’un dieu, par Karele Dahyat

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Je le sens, il est là, tout près. Trop proche. Courir à perdre haleine et chercher un refuge entre les racines des arbres, je me suis tant éloignée de ma rivière natale. Déjà son souffle me poursuit, ma terreur monte d’un cran.

Folle que je suis, de m’être risquée à fouler du pied le sable chaud des plages. Mes empreintes s’y effacent, comme vont s’évaporer mes rêves innocents d’Océanide. Connu de nous toutes pour son insatiable concupiscence, il y a loin des histoires contées dans les thermes à ma cruelle réalité. En cet instant j’incarne la proie, l’objet de sa convoitise.

Je suis perdue.

À quoi me sert-il en ce cas d’avoir pour père un Titan, si de son frère je deviens la cible ?

Le visage déchiré par les branches, et les ronces enroulées tels des pièges autour de mes chevilles, les larmes sur ma peau blanche tracent des ravines de sel. Jamais je n’ai dû courir aussi vite.

Son pas ! Sa foulée de géant résonne dans le sol, et mes entrailles se tordent à l’idée que ses mains sur mon corps vont se poser, me saisir, m’effeuiller. Je repars vers un tronc, puis un autre plus large que j’espère salvateur. D’arbre en arbre, je sillonne cette contrée méconnue. La sueur dépose ses griffes de glace dans mon dos, sur mon torse, pendant que mes veines charrient des langues de feu.

Sa voix ! Pas un râle, une demande, une caresse, mais un ordre qui m’attire et m’envoûte malgré tous mes efforts. Je résiste, pour combien de temps ?

Je suis forte !

Enfant des eaux, occupée à batifoler au milieu des dauphins, je n’ai perçu le danger que bien tard. À peine un point à l’horizon, flamboyant à la proue de son navire, il m’a vue. Les créatures marines s’en sont allées, impuissantes à me secourir, si ce n’est pour plonger prévenir mon père. Dès lors, le traqueur n’a eu de cesse que de me trouver. La chasse est ouverte, le gibier tendre et goûteux à souhait, pour cet ogre qui n’a pas hésité à dévorer ses rejetons. Je savais pourtant qu’il parcourait les côtes, à la recherche de son dernier né, Zeus.

— Phil ? Phylira, allez ma belle. Nous n’allons pas faire durer ce plaisir mutin durant des jours, n’est-ce pas ?

Je me fige, perdue. Le monstre est derrière moi, ses effluves le devancent, sauvages, ensorcelants. Les poings serrés jusqu’à rentrer mes ongles dans la chair fragile de mes paumes, je me dégage de son emprise fugace. Les yeux écarquillés, je cherche au-delà de l’orée le moyen d’échapper à ce destin funeste. Mon cœur écrase ma poitrine et mes jambes flageolent, je dois me reprendre.

Je peux m’en sortir.

Après les ultimes sylves, une vaste clairière me fait l’effet d’un piège, car alors plus rien ne me cachera à sa vue. Un regard furtif derrière le tronc qui me protège me confirme la proximité de l’animal. Sa silhouette massive se déplace par longues enjambées.

Peut-être un espoir fou, une solution, la tentative insensée de celle qui se sait condamnée à l’étreinte d’un dieu. Seule certitude, il ne m’aura pas sans mal, moi la frêle étourdie qui ose défier Kronos, le maître des Titans. Vierge je suis des injures de luxure, aussi longtemps qu’il me sera possible, je fais serment de le rester. Il ne sera pas dit que je me serais livrée sans combattre, fut-ce pour mourir une fois l’ignominie achevée. Si de nous tous, sans conteste il se veut le tyran, mon rang ne fait cependant de moi en rien son esclave.

Soudain un hennissement inquiet transperce le silence, quand un troupeau de cavales foule l’herbe tendre. Leur passage m’offre le salut espéré.

Voilà ma diversion !

— Phylira ? Tu sais que ta chasse me procure un plaisir infini. Tu n’aurais pu mieux te comporter pour attiser la flamme du désir qui me consume.

Sa voix m’électrise jusqu’au bout des doigts. La branche qu’il écrase de son pied sûr éclate et pousse mon âme dans ses derniers retranchements. Inutile de tergiverser, il n’est que temps d’agir. Je dois prendre sur moi, descendre au plus profond de ma psyché pour qu’opère la magie. C’est un don mystérieux, un cadeau, une grâce.

Il est temps.

Je me laisse tomber sur la mousse, et plonge dans les méandres secrètes de mes énergies. Mes doigts enfoncés dans la terre drainent les sources alentour, le pouvoir afflue. Une force inouïe s’infiltre et se diffuse, stimule chacun de mes nerfs, développe ma force, ma vitesse et ma foi, jusqu’à provoquer enfin la métamorphose.

Forte de quatre pieds et d’une puissance équine, je m’élance vers mes sœurs de l’instant, persuadée d’avoir trompé de fait l’agresseur bestial, à défaut d’avoir pu le vaincre. Mon hennissement de joie pure sonne telle une trompette, et crinière au vent je goûte l’ivresse de ma fuite.

Je suis libre !

Répit de courte durée, quand hélas la frappe d’un sabot lourd mais rapide s’élance à ma poursuite. Le Tartare va devoir m’ouvrir grandes ses portes, car cette bête-là je ne saurai distancer.

Il est sur moi. Tantôt femme, tantôt jument, je renâcle, griffe ou m’épuise en vaines ruades. Qui suis-je pour espérer contrer un Titan ? Satisfait, Kronos se veut tendre, bien qu’émoustillé plus que de raison, par cette chasse offerte à mes dépens. Ma tunique arrachée dans l’élan de sa fougue, la fibule se détache et plante son ardillon dans mon épaule. Je souffre, dans ma chair et en conscience, certaine que ma vie bascule à jamais. Plaquée au sol, je ne suis que son jouet quand il s’amuse, me pince ou caresse, mordille ou triture mes tendres secrets. Soudain, en moi le dieu se fait puissant, alors que des nuages un rugissement de rage annonce la colère d’une épouse bafouée. Son nom meurt sur mes lèvres.

— Rhéa.

Aussitôt démasqué, le monarque volage reprend ses formes d’étalon et s’enfuit en me laissant, seule. Anéantie, j’attends le châtiment qui ne saurait tarder. À genoux, l’échine courbée et les bras repliés sur ma honte, je prends l’attitude qu’il sied à une condamnée. Les déesses ne pardonnent pas aux faibles créatures, quand bien même partagent-elles une proche parenté. Les époux frivoles s’amendent car l’immortalité leur assure une forme d’impunité. Dans l’affaire je ne suis que l’objet, la cause de mon infortune, ou le fruit gourmand et par trop tentateur.

Loin de moi tout rêve de noces sublimes, égayées par la musique des faunes, ivre de joie plus que de vins capiteux, adulée et fondant sous un regard noyé d’amour.

Les larmes coulent à flot pour déverser la mesure de l’outrage, hors de cette enveloppe à présent pervertie. Je me tasse un peu plus, trouvant l’attente pire que la sentence. Pourquoi me torturer quand j’ai déjà tout perdu ? Je désespère. Résolue à mourir alors que si jeune, dans un dernier soubresaut de défi, j’ose lever les yeux vers la fille de Gaïa. En secret j’en appelle à la foudre, qu’elle me brûle et que j’en finisse. Pourtant, entourée de ses lions elle domine. Ses prunelles, loin de me couvrir de haine, semblent s’apitoyer sur mon sort.

— Va, pauvre enfant. En toi il a planté son engeance, comme avec tant d’autres déjà. Toutefois, je devine que pour toi ce sera différent. De tes entrailles surgira un fruit utile à l’humanité. Va, et que ton destin s’accomplisse.

Abasourdie, je ne sais si je dois me réjouir ou la supplier de ne pas m’épargner, mais déjà elle s’élève. À la faveur d’une nuée complice, elle disparaît à ma vue. De mémoires d’Océanides, et nous sommes trois mille, nul n’a jamais relaté pareille mansuétude, quand d’une déesse une simple fille devient la rivale.

Je m’effondre.

#

L’aube surprend mon réveil, courbatue, affaiblie par ce terrifiant combat, face à ma solitude nouvelle. Mon premier élan consiste à retourner auprès des miens, mes sœurs les Rivières et les Rus, mes frères les Fleuves. Ignorant du drame qui s’est joué, un papillon volette puis se pose sur mon bras bleui. Tout mon corps n’est qu’égratignures, gonfles, plaies et bosses. Le moindre mouvement m’arrache des cris, pourtant il va bien me falloir envisager l’avenir. Non content de salir mon existence, ce dieu opportuniste m’abandonne, déjà lourde du produit de ses errances lubriques.

Je dois ignorer l’appel de ce qui fut mon foyer, et chercher ailleurs gîte et couvert au plus vite. Mes viscères se nouent et protestent, pourtant il convient de presser le pas car, en matière de naissances, les immortels n’ont que peu de règles. Déjà en mon sein, le petit se fait connaître, vivant il exige mon attention pleine et entière. Les terres reculées de Thessalie cacheront au mieux mon déshonneur.

Arrivée sans encombre, aidée en cela par les flots, je m’attribue une retraite, puis attends que Nature accomplisse son œuvre. Ce qui ne tarde pas. Un matin, les prémices du grand moment annoncent ma joie future d’être mère. Seulement, à mesure que le travail avance, me voilà pendue par les bras aux branches basses d’un arbre, à pousser sans raison, mais surtout sans résultat. Le ventre tordu dans d’atroces souffrances, je hurle aux Cieux impassibles toute ma haine à l’égard du traite métamorphe. Des heures durant je sue et je serre les dents, assaillie par les affres de cet enfantement, que je pressens contre-nature. Rhéa m’a donc menti quand elle m’a assuré que du bon devait sortir de ma panse distendue.

— Je vous exècre, tous autant que vous êtes, hurlé-je dans un effort violent qui me laisse exsangue.

Impavides, les dieux restent muets devant ma détresse, et malgré les vagissements timides de mon premier-né, je me coule sur le sol. Dans ce temps de répit, qui pour lui devient trop long, je rassemble quelques forces et le cœur plein d’amour, me tourne enfin vers ce petit.

Dans le mouvement, mon élan s’entrave face à l’horreur de ce que j’ai laissé grandir en moi. Là, entre mes jambes ensanglantées, gît le produit d’amours interdites. Si d’un dieu je fus la pâture, du destin je suis la proie rêvée. Encore assise sur le sol dur, je me traîne et recule aussi loin que je puisse faire de l’ignominieuse horreur. Une main plaquée sur ma bouche béante, la gorge enserrée dans un étau mortel, je contemple le monstre que l’on m’a contrainte à engendrer.

Par tous les dieux, faites que je meure sur le champ !

D’un nourrisson, il a sans conteste le haut du corps, mais à partir de la taille c’est d’un poulain qu’il tient l’anatomie. Ses grands yeux d’un bleu sombre m’observent en silence, et son pouce questionne ses lèvres quand, prise de nausées, je lui refuse le sein. C’est à genoux, en rampant tel un chien apeuré, que j’approche du petit être innocent. Alors, dans un unique geste de compassion, j’attrape une étoffe de laine tissée de mes mains, et le couvre en douceur bien que tremblante des pieds à la tête. Encore choquée, je me saisis de lui, cherche du regard un sommet isolé. Pas à pas, au bord de l’épuisement, j’arrive à le porter sur les flancs du Pélion où je le dépose puis, sans un regard, l’abandonne.

Meurtrie, ravagée au-delà de la raison, je divague et titube jusqu’aux rives des ondes qui bordent mon refuge. Le cœur mort et l’âme broyée, je supplie les dieux une dernière fois. Je ne désire plus que l’oubli de ma vie, de mon échec et de ma honte. Quand je crois n’avoir pas été entendue, mes pieds se déforment et mes jambes, devenues épaisses, durcissent. Avec toute la délicatesse dont ils sont parfois capables, ces souverains de l’Univers daignent enfin me faire don de leur miséricorde. Peu à peu je m’enfonce dans une douce somnolence, alors que mes racines plongent aussi loin dans la terre que mon front vers le ciel dresse sa cime. Sur mes bras surgissent des branches et leurs rameaux se couvrent d’un feuillage au vert tendre. Ainsi, née Océanide, me voilà végétal et tilleul. Loin des douleurs de ce monde, je vais pouvoir m’apaiser. Prise de court par l’assaut d’un ultime germe de conscience, je lance aux vents complices le nom de ma géniture :

— Kheírôn.

FIN

L’auteur : Karele Dahyat pour un pseudo… équin, hommage à un temps révolu ou ma passion se voulait force de loi. Coincée depuis ma naissance –et peut-être bien avant- entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. C’est donc tardivement que j’entreprends d’écrire, puisque le demi-siècle m’a déjà bousculée. Des dieux oubliés, des animaux perdus dans les contes, les passions humaines, sont autant de personnages qui me soufflent leurs histoires. « Destin d’un Dieu » se fait l’ambassadeur de six tomes, où la résurgence de créatures que nous avons un jour adorées, confirme ce que les textes anciens ne cessent de nous annoncer.

Kindle

6 thoughts on “Destin d’un dieu, par Karele Dahyat

  1. Ah je suis friand de toutes ces histoires qui explorent ces thèmes. C’est ton domaine de jeu préféré ? J’aime beaucoup toutes les scènes descriptives.

    • Merci c’est gentil. Cette nouvelle est en rapport avec le challenge que je m’escrime à faire avancer dans la mare. Une forme de genèse sur un thème assez peu exploré si j’en crois mes recherches.

  2. Ecriture qui suggère en finesse, angle original… intéressante nouvelle. Vraiment !

    • Merci beaucoup pour cet avis qui me fait du bien car je doute sans cesse. Je ne suis pas à l’aise avec les nouvelles, et je me suis lancée dans l’aventure sans filet.

    • Merci tu vas me faire fondre là. Je doute tellement en tant que bbauteur

Laisser un commentaire