Dans un trou de souris, par Rébecca Borakovski

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Broom Rat, New Orleans / (c) Banksy

Broom Rat, New Orleans / (c) Banksy

— Lévine ? Mais qu’est-ce que tu fabriques accroupi ici ?

Le garçon se releva brusquement, tentant de cacher son trésor derrière son dos, mais sa mère le repoussa sur le côté, découvrant une boîte en carton. Aussitôt, elle hurla et écrasa sauvagement ses amis, ce que voyant, Lévine ne put retenir ses larmes.

Lévine était un étrange garçon rêveur si l’on écoutait ses parents. Surtout sa mère. Pour son père, il n’existait pas encore. Il faudrait qu’il soit en âge de travailler pour devenir intéressant. Quant à l’avis de ses camarades de classes, Lévine leur semblait effrayant. Bizarre et pas fini. Il aimait jouer avec les insectes et ne courait pas avec les autres enfants de son âge. Rien ne semblait plus le préoccuper que les files de fourmis ou les circonvolutions des vers. Par conséquent, il n’avait que peu d’amis, si ce n’était aucun. C’était ce qui expliquait sa réaction face à sa mère écrabouillant les cafards qu’il avait recueillis et élevés avec soin depuis trois heures. Il fut renvoyé à l’étage, avec interdiction de revenir dans la cave de sitôt. Bien entendu, il eut le droit à une correction par son père. Des cafards, dans une auberge ! Désirait-il la fin de leur investissement ?

Tout cela laissait le pauvre enfant indifférent. Comment aurait-il pu comprendre le danger que représentaient ces nuisibles ? Il ne recherchait qu’un peu de compagnie. Quelqu’un qui l’écoute et qui le comprenne. Mais tout cela était beaucoup plus compliqué que ce qu’il paraissait. Perdu dans ses pensées mélancoliques, il fut surpris par des cris provenant de la salle. Curieux, malgré la punition – il restait un petit garçon après tout – il tenta une sortie discrète vers l’escalier. Et un de ses rares sourires éclaira son visage en voyant le nouvel arrivant à travers la rampe. Ne pouvant contenir sa joie, il s’élança vers le voyageur et le percuta de plein fouet.

— Oncle Victor ! Vous êtes de retour !

Son oncle était la seule personne qui semblait réussir à communiquer avec lui. Il lui rapportait toujours des cadeaux incroyables et des histoires plus merveilleuses encore. Et surtout, il l’écoutait avec gravité, ce qui n’avait pas de prix pour un enfant. Même ses parents n’osaient rien dire lorsqu’il était présent. Pourtant, au froncement de sourcils de son père, Lévine sut que sa punition n’était pas oubliée, mais Victor venait de placer un bras protecteur sur ses épaules tout en signifiant que cela lui ferait plaisir que le petit reste un moment. La punition reprendrait dès son départ.

— Alors, gamin ? J’entends que tu t’amuses à élever des parasites ? Si c’est un nuisible que tu veux, je vais t’en offrir un ! Et un beau encore. Ne t’inquiète pas, Miranda, il est sous clé.

Devant l’air de plus en plus horrifié de sa mère, Victor dégagea une cage d’un de ses sacs d’où provenaient des petits couinements. Retirant alors le tissu qui l’entourait, il révéla un rongeur blanc de neige. Sa longue queue rose rangée contre elle, la bête semblait aussi curieuse de son entourage que fascinée. Le coup de cœur de Lévine fut immédiat, comme l’escomptait son oncle. Sa stratégie pour occuper son neveu était toujours la même : lui offrir quelque chose qui l’occuperait suffisamment pour qu’il puisse le renvoyer tout en ayant l’air de répondre à la demande de l’enfant. Ce qu’il fit après lui avoir recommandé la douceur et la patience avec son nouvel animal. Lévine ne demanda pas son reste et se réfugia bien sagement dans sa chambre avec son nouvel ami.

— Comment oses-tu rapporter une telle horreur chez nous ? explosa Miranda dès que les oreilles de son fils furent hors de portée. Lui offrir un familier ? As-tu donc perdu l’esprit ?

— J’ai d’excellentes raisons pour cela, ma chère sœur, que cela te plaise ou non. Crois-tu vraiment que je suis heureux de faire des cadeaux empoisonnés ? Je n’ai pas le choix. Il faut briser le lien que son ancienne maîtresse exerçait sur ce rat et le tuer n’en fera rien. L’esprit qui l’habite aurait eu tôt fait de s’emparer du corps le plus proche et je n’ai aucune envie de partager le mien avec un esprit démoniaque, merci bien. Non, pour s’en débarrasser il faut que le corps de l’animal le rejette et ainsi, dans un milieu aussi en dehors de la sorcellerie qu’ici, il sera renvoyé dans les limbes sans échappatoire possible. Vous ne vous rendrez compte de rien !

— Et si Lévine décide de le disséquer ?

Ce n’était pas parce que son père n’existait que pour les punitions qu’il ne voyait pas la dangereuse pente que son fils suivait. Cette simple question coupa Victor dans son élan et le laissa sans voix. Et celle-ci chevrotait lorsqu’il réussit à affirmer que son neveu ne pouvait commettre une telle abomination. Seuls les sorciers commettaient des actes aussi vils. D’une voix plus stable, il reprit :

— Non, Lévine n’en est pas un. Je les connais, je les traque suffisamment pour les démasquer au premier coup d’œil. Il est juste un petit garçon qui a besoin de sortir plus souvent. J’ai une idée. Et si je l’emmenais avec moi lors de ma prochaine mission ? Comme cela, il verrait la réalité de la sorcellerie et vous seriez assurés qu’il ne suivrait pas ce chemin. Il est intelligent, il n’y a pas de raison qu’il ne comprenne pas où se situent le bien et le mal.

La décision ne sembla pas aussi évidente à sa sœur et à son beau-frère. Le danger que la magie noire séduise leur fils était un risque majeur du métier de chasseur de sorciers, si l’on excluait le risque de mourir cela s’entendait. Et Victor travaillait habituellement seul, surveiller son neveu en plus de réduire à néant sa cible serait forcément plus difficile qu’à l’accoutumée. Cependant, les besoins de Lévine ne pouvaient être ignorés et il leur incombait que leur fils grandisse avec un esprit sain. Sauver ce rat représentait la première étape sur la voie de la stabilité. Finalement, après de nombreuses palabres, ils convinrent de voir l’évolution du rongeur, et si celui-ci se libérait de l’emprise de la sorcière, alors Lévine partirait avec son oncle. Celui-ci acceptait même de prendre un associé le temps que son neveu resterait sous sa garde.

Le garçon ne se doutant en rien des décisions de ses parents eut la surprise de voir revenir son oncle un mois seulement après son départ. Et celle-ci s’agrandit encore lorsqu’il demanda à voir son rat.

— Elle s’appelle Griselda et c’est une rate !

Tout fier de lui, Lévine présenta l’animal qu’il portait dorénavant sur lui.

— Elle est très intelligente et je lui ai appris plein de tours. Jamais elle ne mord ni ne griffe.

— Tu oublies le petit Grégoire…

— Mais Maman ! La faute lui incombait, elle cherchait juste à me protéger de cette brute…

Sans se préoccuper de la discussion, Victor étudiait le rongeur avec application. Si l’esprit se cachait encore dans l’animal, il devait être l’esprit le plus vicieux qui devait exister, car il ne laissait apparaître aucune caractéristique de possession. Lévine avait libéré le familier ! Victor s’autorisa un soupir de contentement. Encore une mission réalisée d’une main de maître. Le gamin avait tenu sa part du marché, à son tour de respecter la sienne.

Aussitôt dit, aussitôt fait, le sac du garçon fut préparé, et sans comprendre ce qui lui arrivait, il se retrouva en train de faire ses adieux à ses parents.

— Ne t’en fais pas petit, tu les reverras. On trouve juste que tu es assez grand pour te mesurer à la noirceur du monde. Si tu apprends à t’en protéger dès maintenant, tu survivras. Tu comprends ce que je te dis ?

Lévine acquiesça. Lorsque son oncle discourait de cette manière, mieux valait le laisser continuer. Tout ce que Lévine voyait, c’était une aventure. Dorénavant, à l’école, tout le monde le respecterait et il n’allait pas s’en plaindre ! Même s’il faisait nuit noire lorsqu’ils arrivèrent enfin en vue du lieu où ils mangeraient et dormiraient : la grange de leur client. Sa belle ferme et celles des alentours subissaient une malédiction les empêchant de prospérer et lui seul avait osé appeler quelqu’un à leur rescousse. Tous craignaient l’ire de la sorcière car la réputation de son courroux n’était pas usurpée. Sans se laisser démonter par d’aussi affligeantes nouvelles, son oncle assura la réussite de leur expédition avec des résultats visibles dès le lendemain ! Cette audace impressionnait énormément le garçon, d’autant plus que l’associé de son oncle ne donnait aucune nouvelle. Il s’en ouvrit à celui-ci, qui lui répondit d’un ton désinvolte qu’il n’existait pas.

— Je l’ai inventé pour que tes parents te laisse partir avec moi. Je n’ai pas l’utilité d’un associé. Il me ralentirait plus qu’autre chose. Mais ne t’inquiète pas, je doute que cette créature puisse quoi que ce soit contre moi et par conséquent, contre toi.

Et il s’endormit sans plus de cérémonie après avoir enjoint Lévine à faire de même. Ce qui se révéla une tâche particulièrement ardue pour le pauvre garçon terrorisé qu’il était, et le matin apparut beaucoup trop rapidement à son goût. Ils partirent sans prendre le temps de déjeuner, une pause superflue qui les ralentirait par la suite. Un bon chasseur doit toujours avoir le ventre vide pour avoir les réflexes vifs, ne cessait de lui répéter Victor. Un maigre réconfort pour son neveu qui tentait piètrement de faire taire son ventre gargouillant.

Ils arrivèrent en vue de la maison de la sorcière à midi – la meilleure heure pour les combattre – et ils s’arrêtèrent enfin pour que son oncle lui transmette les dernières recommandations d’usage ainsi que l’art de tuer une sorcière.

— Tu verras, c’est tout simple. Il te suffit de l’égorger et de la saigner. Une fois vidée de son sang et donc, de ses pouvoirs, il te faudra la découper et mettre à brûler les différents morceaux ainsi obtenus. Évidemment, combattre une sorcière est beaucoup plus facile que combattre un sorcier car vois-tu, à midi, ils sont privés de pouvoir ou presque, il ne leur reste que leur force brute. Et une bonne corde alliée à de la ruse parvient toujours à gagner dans ce cas. Maintenant, cache ton sac sous cette racine et viens te mettre en position devant la fenêtre. De là, tu verras tout sans aucun risque.

Lévine obéit promptement tandis que son oncle s’avançait d’un pas résolu vers la porte qu’il ouvrit à toute volée. La sorcière se leva brusquement, surprise de cette intrusion. D’un geste vif, elle remonta ses cheveux en chignon pour ne pas qu’ils la gênent : un combat s’annonçait et cela ne nécessitait pas de posséder le don de double vue pour le comprendre.

Le garçon voyait les deux adversaires se jauger du regard, mais à sa grande surprise, son oncle attaqua rapidement, sans attendre que la jeune femme ne puisse admettre ses crimes. Elle réussit à se dérober à plusieurs reprises, se rapprochant un peu plus de la porte à chaque fois. Étonné, Lévine comprit qu’elle essayait de fuir et non pas de riposter. Vive comme une anguille, elle devait être habituée à être malmenée de la sorte. Ce qui ne correspondait pas au profil de la sorcière que son oncle lui avait dépeint lors de ses nombreuses soirées passées à l’auberge de ses parents. Elle semblait plus apeurée et désespérée que démoniaque et sadique. Son intérieur même ne regorgeait pas d’os ou d’attributs sanglants, tels qu’il l’imaginait. C’est pourquoi, lorsque son oncle réussit finalement à l’attraper et à la ligoter, il se précipita à l’intérieur.

— Bravo petit, je suis fier de toi ! Il en faut du courage pour venir observer de près la mort de ces répugnantes créatures. Je ne pensais pas que tu aurais ce qu’il faudrait, comme quoi ! Ne laisse plus jamais qui que ce soit te dire que tu n’es pas à la hauteur.

Puis, se concentrant à nouveau sur la sorcière, il l’abreuva d’injures tout en l’enjoignant de rester tranquille pendant qu’il la ligotait. Ce spectacle navrait Lévine plus qu’il ne l’aurait pensé. Même Griselda sentait sa détresse à tel point qu’elle se laissa tomber sur le sol.

— Êtes-vous sûr, mon oncle, qu’elle soit la cause des malheurs des fermiers ?

— Douterais-tu de moi ? Je connais mon affaire et les signes ne trompent pas ! Elle empêche les honnêtes hommes d’obtenir la vie qu’ils méritent. Ne te laisse pas abuser par son minois. Il te faut être plus fort que cela.

— Jamais ! Jamais je ne nuirais aux fermiers ! Ils prospèrent parfaitement mais ils veulent cannibaliser tout ce qu’il y a autour d’eux ! Sans respecter la nature ou leurs voisins. Je ne…

Un coup de botte dans la mâchoire la réduisit au silence sous le regard horrifié de Lévine.

— Vois-tu ? Voilà l’exemple parfait pour ma démonstration. Elles cherchent toujours à justifier leurs actes mais au final, elles sont mauvaises jusqu’à la moelle. Si je te dis que ce n’est pas la peine de les écouter, c’est pour cette raison. Elles chercheront toujours à t’embrigader dans leurs horreurs. Maintenant, sois gentil et va me chercher ce chaudron. Nous allons récupérer son sang et nous le déverserons sur ces terres. Cela brisera le mauvais sort.

Lévine s’avança vers l’âtre comme dans un rêve. Tout cela lui semblait tellement irréel. Mais, arrivé à son but, il ne put se résoudre à décrocher le récipient demandé. Devant l’air impatient de son oncle, pourtant, il dut prendre une décision. Attrapant l’anse, il joua de maladresse en laissant tomber le chaudron dans les braises. Celui-ci en profita pour rouler au plus profond de la cheminée. Dédaignant alors sa victime, Victor s’approcha tout en invectivant son neveu d’être aussi empoté. Il fallait éteindre le feu maintenant s’il voulait pouvoir récupérer le précieux sang. Et cela rapidement, car la nuit tomberait bientôt et il voulait en avoir fini dès à présent.

Lévine fut chargé de garder la sorcière pendant que son oncle tirait de l’eau. Autrement dit, de s’asseoir dans un coin et de ne toucher à rien. Il ne se le fit pas répéter deux fois et resta bien sagement sur un tabouret, essayant de ne pas regarder la femme gisant à ses pieds. De toutes les manières, il cherchait des yeux Griselda qui, depuis sa chute, n’avait pas reparu. Lorsque finalement son oncle revint, il se dirigea directement vers le foyer avec ses seaux d’eau. Tout à sa besogne, il ne vit pas la sorcière se relever et ne put réagir à temps lorsqu’elle l’assomma. Lévine se cacha sous la table, persuadé que son tour arrivait et que la sorcière le tuerait lui aussi. Mais elle lui sourit juste et partit sans se retourner.

N’en croyant pas sa chance, il sortit de sous sa cachette, ne sachant que faire, et il se retrouva nez à museau avec sa rate ! Il tenta de l’attraper mais Griselda lui échappa. Cela fut la goutte d’eau de trop et il sanglota des pourquoi à n’en plus finir.

— Parce que je dois retourner vers mes semblables, Lévine. Merci pour ce que tu as fait, tu as été très brave. Les sorcières ne sont pas toutes malfaisantes et pas forcément plus que vous autres humains. Il y a un temps pour chaque chose et notre temps ensemble touchait à sa fin. Réfléchis bien à tout ce qui s’est passé depuis que nous nous connaissons et choisis ton chemin sereinement, celui qui te semblera le bon, sera le meilleur mais n’oublie pas que la réciproque ne se réalise pas toujours. Adieu !

Griselda venait de lui parler à travers son esprit pour la dernière fois. Elle avait daigné lui donner son nom la première fois, il ne pouvait par conséquent négliger ce dernier conseil. Et regardant son oncle avachi sur le sol, il sut ce que sa vie serait désormais.

Son oncle n’était pas un héros, lui le deviendrait.

FIN

L’Auteur : Toujours à la recherche d’un style qui lui serait propre, Rébecca Borakovski profite de la large flexibilité des nouvelles pour assouvir son désir d’écriture.

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4 thoughts on “Dans un trou de souris, par Rébecca Borakovski

  1. Je plussoie Luce et je suis content d’apprendre que le rat femelle… est une rate xD
    Bien écrite 🙂

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