Court-Bouillon, par Lilie Bagage

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Il était une fois, au royaume de Bretonnie forgé par les vents et la pluie, un chevalier prénommé Léoric dont la témérité n’avait d’égale que sa rêverie. En effet, depuis ses plus jeunes années, Léoric ne désirait qu’une seule et unique chose : rencontrer la jolie princesse Batavia, dont on lui avait dévoilé l’existence alors qu’il n’avait que cinq ans et qu’il s’amusait encore avec une épée de bois dans les jupes de sa mère.

Chaque matin, il contemplait le portrait de la belle qui était accroché dans la salle du trône du roi son père. Les longues boucles vertes de Batavia et la douceur de ses traits ravissaient le jeune garçon. Chaque soir, il s’endormait en ayant en tête l’image de l’inaccessible.

Avec les années, son souhait de rencontre s’était mué en un amour ardent. Il ne cessait de répéter à ses maîtres d’armes que, le jour de ses seize ans, il prendrait son épée, enfourcherait son fidèle destrier et gravirait les marches de la plus haute tour du château noir afin de délivrer sa bien-aimée.

Car oui, Batavia, princesse parmi les princesses, vivait emprisonnée.

Selon la rumeur, un redoutable monstre, une sorcière acariâtre et maléfique, retenait la princesse en otage afin de puiser dans sa beauté la source de son immortalité. Aucun valeureux n’était jusqu’à présent revenu du château noir avec la princesse libérée. En réalité, aucun homme n’était jusqu’à présent revenu tout court de cette quête périlleuse. On racontait que la sorcière, adepte de cannibalisme, les mangeait en court-bouillon, accompagné de pousses de mesclun.

N’écoutant que son courage, le jeune Léoric s’entraîna au combat et au maniement de l’épée, devint l’une des plus fines lames du royaume et, le matin de ses seize printemps, respecta sa promesse. Il saisit la lame de son père, revêtit une armure de cuir, déroba un étalon aux écuries royales et fila au galop sous une pluie battante jusqu’au sombre château où Batavia était prisonnière.

Il abandonna son cheval au pied du donjon, dans une cour intérieure étrangement déserte. Aux alentours, pas un bruit, pas un son, rien que le sifflement du vent à travers les meurtrières et le clapotis de l’eau sur les mornes pierres. Trempé de la tête aux pieds, il pénétra alors dans la tour et entreprit de gravir les marches d’un escalier interminable.

Une fois en haut, exténué par une escalade de plusieurs heures, il franchit l’unique porte qui s’offrait à lui : pas de doute, la princesse devait se trouver ici. Il reprit son souffle et c’est à pleins poumons qu’il annonça son arrivée :

— Dame Batavia, me voici, Léoric : je viens vous secourir !

Ne distinguant que l’ombre devant lui, le jeune chevalier s’avança afin de trouver sa bien-aimée. Le pas suivant, il s’étala de tout son long. Le sol était enduit d’une matière visqueuse qui le répugna tout à fait. Un bruit mouillé et une voix douce commentèrent sa glissade :

— Qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai besoin de secours, chevalier ?

Alors, d’un coin sombre de la pièce fit irruption la princesse. Ou plutôt…

— Monstre ! s’écria Léoric qui, englué dans la matière poisseuse, ne parvint à se relever. Téméraire, il brandit tout de même son épée.

Devant lui se tenait une limace, la plus grande qu’il ait jamais vu, affublée d’une coquille vert-de-gris aux reflets argentés. Entre les deux antennes, un minuscule diadème d’or et d’émeraudes brillait de mille feux. Un escargot colossal duquel s’échappaient discrètement un filet de bave et une voix suave…

— Mais non, c’est moi, cher Léoric, celle que vous recherchez.

— Comment ?

Le pauvre chevalier n’en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles.

— C’est moi, la princesse Batavia. Je suis seulement dans mes mauvais jours, voilà tout. C’est difficile d’être une métamorphe, vous savez.

— Je n’en crois pas un mot ! Vous êtes la sorcière maléfique, celle qui détient ma princesse adorée prisonnière dans ce château !

— Qui donc ? Je vis seule ici, il n’y a personne d’autre que moi et, étant donné mon apparence les jours de pluie, vous comprendrez l’absence de domestiques. Ceci étant dit, cher Léoric, vous tombez à pic.

L’escargot géant dévoila une langue pleine d’aspérités.

— Lorsque le ciel pleure, les feuilles de salade ne me suffisent plus.

Effrayé, mais non dépourvu de réflexes, le preux chevalier rampa vers la sortie. La lenteur de Batavia, immonde limace affamée, lui sauva temporairement la vie. Une fois au niveau de la porte, le jeune homme lança mollement son épée vers l’escargot et voulut détaler sans demander son reste. Hélas, la bave stagnant sur ses chausses provoqua une nouvelle glissade, et le malheureux Léoric connut une triste fin en dévalant le colimaçon jusqu’au rez-de-chaussée.

L’escargot géant prit son temps afin de récupérer sa victime qui de toute façon ne prévoyait pas de s’échapper : le jeune homme avait succombé, le cou rompu et les os brisés.

Cependant, durant son ultime chute, le hurlement de Léoric et son écho avaient résonné dans toute la contrée de Bretonnie. Le roi son père, alerté par ces cris, envoya aussitôt cent chevaliers aguerris au château noir. Batavia fut prise sur le fait, tandis qu’elle enduisait sa proie de bave pour mieux la digérer. Les chevaliers se débarrassèrent de la limace en détruisant sa coquille d’abord, puis en la jetant dans la marmite ensuite.

De ce récit, il ne reste rien, exception faite de ce conte, et de la recette des escargots au court-bouillon.

FIN

L’auteur : Durant une enfance insulaire et de brèves études scientifiques, Lilie Bagage a très vite constaté que l’univers était multiple. Bien décidée à ne pas se contenter de la version d’origine, elle a déposé ses bagages dans la région lyonnaise et depuis, elle vagabonde dans l’espace-temps. Lorsqu’elle n’est pas en train de voyager ou de rêver, elle gribouille des nouvelles et écrit des romans.
Pour en savoir plus : http://liliebagage.com

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9 thoughts on “Court-Bouillon, par Lilie Bagage

  1. Excellent !! J’ai beaucoup ri, surtout avec la dernière phrase ! Enorme ! Pauvre Léoric, tout de même… tu lui en fais voir de toutes les couleurs.

  2. Je ne m’attendais pas du tout à la chute, je pensais sincèrement que la princesse Batavia serait une laitue… ^^

  3. Joli détournement de conte et de recette de cuisine, j’aime beaucoup 😉

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  5. Magnifique comme tu écris ce conte 😀

    Le pauvre Léodric qui crut à ces salades ^^ (ok je sors)

  6. Excellent ! Bravo pour cette nouvelle qui arrive à concentrer sur un court nombre de signes un univers creusé, une intrigue travaillée, des personnages fouillés et une chute parfaite

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