Conte bucolique, par Timothée Mucchiutti

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Quelque part dans un village du pays, il se raconte de bouche en bouche une étrange histoire, un racontar aux allures de conte de fées imprécatoire.

L’origine de celle-ci, véridique, se trouve dans l’hebdomadaire réunion des rombières du marché, tôt levées dans la matinée, bien avant le bénédicité dominical. Prompte à investir la place du marché, cette verbeuse communauté de foi radotait et ragotait à l’emporte-pièce. Elle occupait ainsi des journées, peut-être, sans grand intérêt. Au grand désintérêt des riverains, qui ne vivaient pas pour connaître la vie de chacun.

Toutefois, une fois au moins, le bavardage de ces commères délia la langue des hommes et des femmes de ce village.

Dans ce patelin officiait un boucher-charcutier renommé, prénommé Arthur. Gamin à peine sorti de l’enfance, on ne pouvait que le remarquer, avec son air de grand dadais, ses os épais et sa mine renfrognée. À son sujet, on devinait un lourd passé.

On se plaisait à rappeler à ceux qui l’ignoraient le jour où le boucher s’était installé en ville. Un pâle matin comme on en rencontre souvent à la campagne, l’homme était descendu du bus qui assure toujours la navette mensuelle avec Paris. Venu et vêtu avec un rien, il avait racheté à un exilé, on ne sait trop comment, une baraque à l’abandon dans le vieux village, et après l’avoir retapée, avait établi son enseigne en céans.

On avait jasé de l’arrivée de cet étranger. Chacun y allait de sa petite histoire pour tenter d’expliquer la venue de cet illustre inconnu dans un trou aussi perdu : le postier lui-même peinait à retrouver la route y conduisant.

Les vieilles pensaient qu’il avait hérité d’une fortune familiale et de responsabilités dont il souhaitait se décharger. Les vieux fabulaient sur une désertion salvatrice afin d’éviter un mauvais coup, qui, à coup sûr, l’étrillerait au sein d’une lointaine mêlée. Les femmes, qu’il avait quitté une Juliette trop insatisfaite. Les hommes qu’il n’était qu’un grand con et était venu ici sans vraie raison. Pour les enfants, ce lourd bonhomme, pas très commode, passait pour un ours aux humains oripeaux, qu’invoquaient les parents lourdés par leur imagination, les soirs de réveillon, afin de border au plus vite leurs marmots.

On en sut un peu plus, grâce aux dires de quelques filles qui s’étaient frottées à lui de très près. Couchées à son côté, la nuit durant, elles l’entendaient gémir comme une bête aux abois et marmonner haineusement ou tendrement des noms oubliés dans son sommeil.

Lorsqu’au petit-déjeuner, on le questionnait sur le sujet, il se contentait de vous fixer méchamment du regard et ne lâchait mot, avant de vous renvoyer chez vous comme une souillon. Ce qui ne faisait qu’attiser les braises de la curiosité des culs-terreux.

Loin de souffrir de la curiosité dont il faisait l’objet, aux paroles de réconfort psalmodiées par chacun, il répondait par un air indifférent, se contentant de vous demander, très professionnellement :

― Que prendrez-vous aujourd’hui, mère Michao ?

Au centre de l’intérêt des ruraux, Arthur n’avait d’yeux, lui, que pour deux de ses clientes. Chaque semaine, il servait cette femme et sa fille, venues chercher à son officine leur provende en viande.

Cette femme avait atteint cet âge où on tente vainement de cacher les premières mèches blanches, perdues, un temps encore, dans l’épaisse parure capillaire. Elle avait le port fier et la dureté du regard de ceux qui commandent, par habitude. Elle était accompagnée de sa fille à peine nubile, qui tenait de sa mère sa beauté fanée.

Seulement, devant elles, il prenait la peine d’aligner plus de deux mots dans la même phrase. Ils en virent vite à sympathiser : de position sociale équivalente, la tâche fût plus aisée, malgré leur répugnance claire pour ses mains tâchées de sang, son odeur maladive de viande rassie et son sempiternel refus d’évoquer son passé.

Il souffrait que cette femme ne le reconnût pas : l’instinct maternel, quel ramassis d’âneries.

Bien évidemment, Marie avait trop tôt rompu son contrat de mariage en tombant dans les bras de son amour d’enfance, devenu son amant, pour vouloir voir grandir son enfant.

Qu’elle n’ait jamais aimé son mari, soit, passe encore, mais qu’après s’être débarrassée du concerné, elle condamne à mort le fruit de son union avec cet homme jamais aimé, en l’abandonnant, ça en devenait criminel.

Fort heureusement, le nourrisson à peine sevré qu’il avait été eut la chance d’être recueilli par le vieux Jules. Ce berger était devenu son père de substitution et d’adoption par la force des choses. L’autre en était encore à prolonger sa nuit de noces, six pieds sous terre. Ce rural un brin mystique, militant altermondialiste écologiste, avait élevé Arthur à la dure. Il en avait bavé.

Gamin, il apprit qu’il était sujet à des crises de somnambulisme aiguës et il n’était pas rare que l’aîné vienne le rechercher aux lisières de la forêt. Ils surent dès lors qu’un truc clochait chez lui.

Le vieux délivré de sa cosse terrestre, la majorité atteinte, il avait quitté la ferme lui appartenant désormais. Il avait mené l’enquête sur ses parents biologiques des années durant.

Le père, un gars obscur sorti d’on ne sait trop où, et la mère, une fille de la notabilité rurale, s’étaient amusés sans trop prendre de précautions et ça avait viré vinaigre. Il était né. Il pris connaissance du remariage de la mère avec l’assassin du père, devenu un personnage respecté du patelin où il s’étaient exilés après leur forfait.

Il devait comprendre. Il s’installa dans la bourgade en dilapidant une bonne partie de son héritage afin d’acheter une ruine et d’y établir son commerce. Et il comprît que la vie avait continué sans lui, la mère chérissait un autre enfant, une fille.

Au rythme des saisons, on causait épousailles, mariages et naissances à venir. Les moissons approchaient avec son cortège de sarabandes. On pensait que le boucher allait demander la main de la fille de Marie et du Maire.

On se souvint longtemps encore de la fête de la Saint-Jean de cette année-ci, une année noire. On avait préparé la guinguette à venir comme tous les ans, et on se paraît de ses plus beaux atours.

On écouta le maire, déjà sacrément sec, prononcer le traditionnel discours de la chaude saison, avant d’être remplacé par le curé, moins ivre, qui connaissait son affaire avec les enfants de chœur. On applaudit les jeunes gens qui dansèrent ensemble jusque tard dans la nuit, et on siffla les couples gauches.

On vît Marie causer affaires avec le boucher à la fenêtre du cabinet de la Mairie :

― Vous vous marierez une fois les moissons passées.

― Vous avez déjà été mariée, à ce que l’on dit.

― Jadis, je l’ai quitté.

― On a retrouvé le bonhomme, assassiné, forcé comme une bête, affaire classée.

― Vous serez le fils de la famille.

― Vous avez déjà un fils, à ce que l’on dit.

― Je n’ai jamais porté le fils de ce monstre, des « on-dit ». Vous êtes bien loquace, boucher.

― Vous avez laissé votre fils avec ses langes pour seule compagnie, à ce que l’on dit.

― Je n’ai qu’une fille.

― Ma sœur.

Il vit son ombre s’étoffer sur le mur qui lui faisait face. Il vit l’horreur se dessiner sur le visage de la mère, et la sœur hébétée ne réagit pas.

Il blessa Marie, sa mère, à mort et s’en fut en emportant sa sœur au cœur des bois environnants sous les imprécations des villageois, lancés à ses trousses, en vain.

On organisa battue sur battue cette saison-là, la suivante aussi d’ailleurs, et celle qui suivit et biens d’autres encore. Hélas, la jeune fille et son ravisseur ursidé demeurèrent introuvables, malgré la chasse à l’ours devenue la principale occupation des villageois, après les cancans.

Depuis, il paraîtrait qu’un promeneur insouciant du dimanche en randonnée dans la forêt alentour puisse apercevoir la silhouette d’une jeune fille aux côtés d’un homme à l’apparence bestiale, un ours, certains rapporteront l’avoir vu, la gueule ensanglantée, qui semble la rassurer indéfiniment et indéfiniment.

FIN

L’auteur : Né dans la morosité et l’effervescence des nineties, Timothée Mucchiutti est étudiant en documentation.

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2 thoughts on “Conte bucolique, par Timothée Mucchiutti

  1. J’ai bien aimé mais… « le rôle d’un animal » n’est pas tellement présent. Désolé.
    Mais je répète, j’ai bien aimé ! Et en plus la chute de fin entre la mère et le fils perdu est bonne ^^

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