Ceux qui marchent, par Elro Grochat

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Travellers Decorated Caravan / National Library of Ireland

Vous les verrez approcher dans la brume du matin, quand le soleil n’est pas encore levé, que les nuages ne se sont pas dissipés. Ils avancent, au pas, dans les vastes plaines qui s’étirent devant eux. Un pas après l’autre, le cheval tire sa charrette.

Les cinq enfants de la famille dorment encore dedans, à l’abri sous un épais tas de couvertures, tandis que les parents vont à pied. La mère, vêtue d’une robe de laine et de sabots qui claquent sur les pavés, porte un panier. Elle y met les herbes, les fleurs et les fruits qu’ils croisent. Avec un peu de chance, il y aura assez de baies pour nourrir la famille aujourd’hui, d’herbes et de plantes pour renouveler sa petite pharmacie, mais aussi de roses sauvages qu’elle pourra vendre sous forme de bouquets sur le prochain marché. Si les bonnes bourgeoises ne partent pas en courant à sa simple vue, bien sûr.

Son mari avance, clope au bec, dans cet étrange costume marron qu’il a récupéré et que sa femme a rapiécé. Trop large, trop chic et trop vieux. L’homme, qui n’est pas bien grand, semble ridicule ainsi vêtu. Mais il s’en fout. Il marche, sans parler, sans regarder en arrière. De la main droite, il tient la bride de son cheval, mais cela semble bien inutile tant l’animal est placide.

Les nuages finissent par s’écarter légèrement, laissant apparaître un minuscule morceau de ciel bleu, et les premiers gamins commencent à se réveiller. Comme à leur habitude, les deux garçons se lèvent sans bruit, pour ne pas réveiller leurs frères et sœur, et vont s’installer à l’avant de la charrette. Hier, ils ont chapardé des cerises dans un jardin laissé ouvert et sans surveillance et elles feront parfaitement l’affaire en guise de petit-déjeuner. Ils sont bien vite rejoints par les trois dernières têtes rousses qui ne font qu’une bouchée de leur petit larcin.

La route se poursuit, toujours suivant ce même rythme lancinant. Ciara, la seule fille de la fratrie, sent sa tête dodeliner, au son régulier des sabots du cheval et au mouvement de sa croupe noire et blanche juste devant elle. Ainsi bercée, elle se rendort contre l’épaule de son frère aîné. Les autres garçons se chamaillent un peu pour savoir qui pourra monter sur le dos du cheval, et comme chaque jour ou presque, Sean et Seamus se partagent ce privilège tandis que Conor gagne l’immense faveur de préparer le repas.

Le paysage n’évolue guère. Face à eux, la route pavée se tortille entre les collines. À droite, la campagne se déploie à perte de vue et les champs sont séparés par de petits murets de pierre. À gauche, il arrive que l’on aperçoive la mer au détour d’un virage ainsi que la silhouette indistincte des îles d’Aran. Ils continueront à longer la côte, jusqu’à atteindre la ville de Galway dont la foire se tiendra à la fin de la semaine.

La veille, ils étaient arrivés en vue d’une nouvelle bourgade. Mais l’accueil qu’on leur avait proposé à Lahinch avait été tout ce qu’il y a de plus glacial et antipathique. En les voyant arriver, les femmes avaient rentré les enfants, les poules, les chevaux, les chèvres, et tout ce que ces « vauriens », « voleurs », « sales pickies » auraient pu vouloir dérober, y compris un vieil arrosoir troué. Puis, elles avaient fermé les volets, les portes et barricadé l’ensemble avant, certainement, de se placer devant la porte d’entrée, une poêle à frire à la main. Comme partout.

Ils avaient installé leur campement un peu à l’écart de la ville, là où le cheval pouvait paître en semi-liberté et ils avaient sorti leurs instruments de musique. Si Liam – le père – vous a semblé austère de prime abord, attendez qu’il sorte sa harpe et se mette à chanter. Liam – le fils aîné – a hérité du talent paternel et de son goût pour la musique, maîtrisant parfaitement sa petite flûte métallique. Ensemble, ils égayent les soirées pendant que Ciara apprend à coudre sous l’œil attentif de sa mère, tandis que ses autres frères réparent les pièces de harnachement, sculptent le chariot ou vérifient les pieds du cheval.

Mais ce soir là, ils s’étaient à peine installés qu’ils avaient vu approcher les hommes de la bourgade, armés de gourdins, de bêches, d’outils de toutes sortes et de torches. Avec la maîtrise que confère l’habitude, les cinq enfants furent chargés dans la charrette et dissimulés sous les couvertures, le cheval attelé et ils étaient repartis dans la nuit noire au petit trot sans chercher à discuter. Discuter était inutile et dangereux.

Ils avaient trotté sur quelques miles, le temps d’être certains que personne ne les avait suivis avant de s’arrêter à nouveau dans un champ où, au grand désarroi du cheval, l’herbe était bien moins grasse.

En fait, Liam-père s’en fout un peu. Il a l’habitude. Si les Pavees étaient les bienvenus quelque part, cela se saurait. À Lahinch, à Ennis, à Adare, à Charleville, comme partout en Irlande. Et tant qu’il y a plus de peur que de mal…

Dans Galway, ce sera différent. La foire brasse toujours des centaines de personnes, et des milliers de têtes de bétail, alors un chariot de plus ou de moins passera totalement inaperçu. Avec un peu de chance, certains propriétaires seront intéressés par une saillie du bel étalon pie. Peut-être réussiront-ils même à acheter une jument pour laquelle ils économisent depuis si longtemps ? Les enfants pourront enfin jouer avec des jeunes de leur âge sans se faire chasser comme des malpropres par des mères sur-protectrices. Et lui rêve de pouvoir enfin entrer dans un pub et y boire une bière sans que les forces de l’ordre n’interviennent plus vite qu’un sédentaire ne viderait sa chope.

Car l’ambition de Liam n’est pas bien grande. Des routes, de l’espace et de la tranquillité pour avancer au pas avec sa famille, son cheval et son chariot. Le dicton ne dit-il pas :  « L’or des gitans ne brille ni ne tinte : il luit dans le soleil et hennit dans l’obscurité » ?

Alors, après la foire, vous les verrez s’éloigner dans le ciel rouge du crépuscule, lorsque le soleil vient de se coucher, que les étoiles ne sont pas encore là. Ils avancent, au pas, dans les vastes plaines qui s’étirent devant eux. Un pas après l’autre, le cheval tire sa charrette.

FIN

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5 thoughts on “Ceux qui marchent, par Elro Grochat

  1. très beau texte, superbement écrit, avec beaucoup de sensibilité, un rythme qui se calque sur le pas du cheval : un vrai coup de cœur <3

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