Câline, par Nicolas Gaube

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Chihuahua / Alfredo Villa

Dès qu’il la vit, il manqua de s’étouffer.

Une bulle de colère éclata dans son estomac, le Château d’Yquem 2003 remonta dans sa bouche à la vitesse de l’éclair et il dut mettre toutes ses forces dans ses lèvres pour l’empêcher de sortir dans un jet dru qui n’allait pas manquer d’arroser sa douce et tendre femme, Jessica.

— Tout va bien, chéri ?

— Oui, j’ai avalé de travers, c’est tout ! dit-il d’un ton qui se voulait rassurant.

— Ce serait dommage de gâcher ce délicieux vin blanc.

Délicieux vin blanc.

Un peu qu’il était délicieux. À deux cent cinquante euros la bouteille, il pouvait être « délicieux ».

Robert fit l’effort de lui sourire et remit machinalement ses lunettes en place. Sa femme avait déjà les joues rosies par l’alcool. Ses yeux brillaient et elle entourait une mèche de cheveux autour de son index, comme à son habitude, quand elle prétendait qu’elle avait envie de… Il ne pouvait pas lui reprocher de ne pas faire d’efforts…

Sauf que là, il avait un autre problème à résoudre. Jessica ne devait absolument pas remarquer ce qui l’avait abasourdi.

Elle était de retour.

Sortie d’un fourré comme un diable de sa boîte.

Pas de doute. Le même nez humide, les mêmes oreilles décollées façon deltaplane et ses petits yeux noirs légèrement proéminents.

Son ennemie jurée.

Câline.

La chihuahua de l’Enfer.

#

Tout avait commencé quand ils s’étaient perdus dans Jardiland, à la recherche de fleurs pour une fête des Mères quelconque ou un enterrement, il ne savait plus… Ils avaient eu le malheur de passer dans le rayon canin et, là, dans sa cage de plexiglas, la bestiole avait semblé les attendre, comme aux aguets. Elle s’était jetée contre la paroi, se dressant sur ses petites pattes squelettiques et poussant un jappement suraigu pour attirer leur attention.

Elle n’avait rien fait pour tous les autres couples ou les enfants qui étaient passés devant elle. Non. Elle les avait choisis. La garce. Peut-être était-ce le manteau de fourrure de Madame qui l’avait attirée ou son parfum de luxe, le Chanel n° 5 qui ne la quittait jamais.

Toujours est-il que Jessica avait craqué.

— Un chi-hua-hua ! s’était-elle exclamée en pressant ses joues avec ses deux mains pleines de bagues.

Lui aussi avait craqué : panier, gamelle et même collier brillant au nom de sa nouvelle petite femelle. Oui, grand seigneur, il ne pouvait rien refuser à son épouse. Heureusement, Jessica savait se montrer très reconnaissante.

Robert jeta un coup d’œil discret par-dessus l’épaule de son épouse.

Câline avait disparu.

Il se servit un autre verre de vin.

— Et moi ?

Un sourire, encore. Le traditionnel verre de vin du samedi soir, sur la terrasse, s’était renversé sur tout le reste de la semaine. S’en était-elle seulement rendu compte ?

— Et ta journée, très chère, Jessica ?

Gagner du temps. Il n’en avait rien à foutre de ses histoires de poils et d’esthéticienne.

Hochant la tête de temps à autre, il se pencha pour refaire ses lacets et, l’air de rien, en profita pour scruter le fond du jardin. Il nettoya ses lunettes, toujours à la recherche de la merdeuse à quatre pattes.

Comment avait-elle fait pour s’échapper ?

#

Il ne l’avait pas détestée dès le départ, non.

Tout était venu petit à petit.

Le premier soir, ils l’avaient laissée dans le salon. Comme tous les chiots, elle avait pissé partout. Comme tous les chiots, elle avait hurlé une partie de la nuit. Comme tous les chiots, elle avait gratté à la porte de leur chambre avant d’abandonner.

Par contre, ce que Robert n’avait pas prévu, c’était qu’elle concentrerait toute sa merde et tous ses coups de griffes sur son fauteuil Chesterfield. Son fauteuil, qu’il s’était payé après avoir innocenté son premier coupable. Sa première réussite d’avocat. Une vingtaine d’années auparavant.

Il lui avait hurlé dessus. Câline avait piaillé en retour, même plus fort que lui. Juste assez pour décider Jessica à sortir de son lit et la forcer à choisir son camp. Cela n’avait pas tardé.

Elle s’était accroupie. La raclure avait sauté dans ses bras et couvert son beau visage botoxé de bisous baveux.

La colère dans les yeux de Jessica.

La jubilation dans les yeux du chihuahua à sa maman.

#

Une ombre passa dans son champ de vision, des graviers rebondirent avec de petits claquements minéraux. Là, tout proche. Au pied de la terrasse.

Jessica n’avait rien remarqué, heureusement. Elle ne quittait pas Robert des yeux, passant de temps à autre, la langue sur ses lèvres entrouvertes.

Okay, okay. Il avait compris le message.

— Tu veux rentrer ? Je commence à avoir un peu froid, mentit-il.

— Avec plaisir.

Elle passa devant lui et laissa traîner sa main un peu plus longtemps que d’habitude sur sa cuisse.

— Je t’attends dans la chambre, susurra-t-elle. J’aurai peut-être une surprise pour toi.

— J’arrive. Je m’occupe de débarrasser la table.

Elle lui envoya un baiser du bout des doigts avant de disparaître.

Robert se rua aux quatre coins de la terrasse. Rien à côté des rosiers. Rien sur les graviers. Rien. Son palpitant commençait à danser la rumba.

— Je ne sais pas comment tu t’es débrouillée mais t’as pas intérêt à venir me faire chier, grogna-t-il entre ses dents.

Il mit les verres et la bouteille sur un plateau et rentra dans la maison. Il prit bien soin de refermer la baie vitrée derrière lui.

— Tu viens ? lança Jessica depuis la chambre.

— J’arrive, je te dis !

Il n’avait pas fallu plus d’une semaine avant que Câline ne dorme dans leur lit.

Une crise d’épilepsie, simulée, il en était convaincu, une visite d’urgence à la clinique vétérinaire à deux cents euros, une nuit à la surveiller en cas de récidive et hop, ils faisaient ménage à trois.

Inutile de préciser que leur vie sexuelle en avait pâti. À la moindre tentative de sa part, la Miss La Vertu de poche se mettait à grogner et à lui montrer les dents. Le pire avait été la remarque de Jessica : « Laisse-la tranquille, tu vois bien qu’elle n’a pas envie ! » Elle avait pas envie ? Il avait failli lui en retourner une. C’était pas cette chienne-là qu’il avait envie de sauter !

Robert dénoua le nœud de sa cravate et alla rejoindre Jessica.

Elle l’attendait, agenouillée sur le lit, légèrement penchée en avant, dans une nuisette transparente qu’il n’avait jamais vue. Ou alors il l’avait déjà vue mais ne s’en souvenait plus. Jolie. Le chirurgien esthétique avait vraiment bien travaillé. Sa poitrine était parfaite. Seulement, elle ne savait pas comment s’en servir. Elle faisait tout de suite vulgaire…

C’est pour ça qu’il allait régulièrement voir ailleurs.

Il y en avait eu tellement. Des dizaines de femmes différentes, dans des dizaines de lieux différents. Sa seule erreur avait été Coralie, la seule dont il se souvenait du prénom avec certitude. Une erreur car il l’avait ramenée chez lui. Prétextant un oubli de dossier, il avait entraîné la stagiaire dans le salon, elle aussi s’était extasiée devant la petite ordure osseuse, il lui avait servi un verre, puis deux, avant de lui montrer sa chambre et le reste…

Il savait se montrer convaincant. Pour une fois, Câline n’avait rien tenté. Elle avait salué l’intruse et les avait laissés tranquilles. Robert avait trouvé cela suspect.

Il avait bien fait.

Juste avant le retour de Jessica et juste après le départ de Coralie, il avait vu Câline mâchouiller quelque chose dans son panier… Le string rouge de la stagiaire ! Cette cruche avait été incapable de remettre la main dessus.

Robert avait aussitôt tenté de le récupérer.

Câline avait grogné.

Ne tenant pas compte de l’avertissement, Robert avait attrapé le string et la sale voleuse de bestiole de mes couilles lui avait mordu la main, là, entre le pouce et l’index.

Il voyait encore la marque de ses crocs sur sa peau, alors qu’il caressait les seins de sa femme.

Cela lui coupa tous ses effets.

Il fit basculer Jessica de l’autre côté du lit, se retourna et enfonça sa tête dans l’oreiller. Sans un mot.

#

L’aboiement aigu caractéristique le réveilla en sursaut.

Pas de doute.

La chienne était là, dans le jardin. Elle l’appelait.

Jessica n’avait pas entendu, elle dormait paisiblement, l’alcool sans doute.

Le caleçon fièrement accroché autour de sa taille, les pieds nus et sans faire de bruit, Robert se glissa hors de chez lui.

C’était une nuit de pleine lune. Même sans ses lunettes, il savait où il allait.

La pelouse prenait des reflets phosphorescents. Au milieu, le chihuahua noir l’attendait, immobile, ses petits yeux cruels luisant tranquillement. Une lueur verdâtre, diffuse. Robert plissa les yeux.

— Tu vas voir, saleté.

Il grimaça lorsque ses pieds s’écorchèrent sur le gravier blanc.

Merde. Il brossa les petits cailloux qui avaient entaillé sa peau du plat de la main.

L’homme hésita un instant.

Tant pis pour ses chaussures, pas le temps de revenir en arrière. Câline pourrait en profiter pour…

Elle avait déjà disparu.

Non, elle avait reculé et le regardait toujours, assise à côté du massif de rosiers.

Maline comme elle était, elle avait dû déchirer le sac-poubelle dans lequel il l’avait enfermée. Elle avait dû survivre au coup de pied qu’il lui avait balancé par réflexe, après la morsure.

La pelouse, enfin. La fraîcheur de la rosée soulagea ses orteils meurtris.

Son cœur battait un peu trop fort dans sa poitrine.

En y repensant, il se dit qu’il avait pourtant vu du sang sortir de sa gueule. La bestiole s’était même fracassée contre le mur. Sacrément résistante, la crevure.

Il essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front.

Il arrivait à sa hauteur.

Elle remuait la queue, le fixant toujours avec la même insolence.

Robert frotta ses yeux. Évidemment, elle était là où il avait enterré le sac.

— Câline, tu viens ma Câline ? l’appela-t-il d’une voix douce. Ta maman sera très contente de te revoir !

Elle avait pleuré des jours et des jours après sa « disparition ». Dieu merci, elle ne voulait plus de chien à la maison.

Il avança sa main, prudent.

Câline jappa, fit volte-face et disparut dans le sol.

Robert grogna et, à pleines mains, se mit à creuser encore et encore, pour attraper l’animal fugitif. Il sentait ses ongles se casser, mais peu importait, il continuait, il l’aurait, il l’écrabouillerait, il écraserait sa tête hideuse entre ses mains.

Le contact du sac-poubelle le fit réagir.

La petite vicieuse était retournée à l’intérieur.

— Je t’ai eu, sale conne !

Il jeta le sac sur l’herbe humide.

— Je vais te faire sortir, pourriture.

Robert déchira le plastique et l’ouvrit en grand.

L’éclat des os lui sauta au visage.

— Chéri ? Qu’est-ce que tu fabriques, dehors, en pleine nuit ? Oh mon Dieu, qu’est-ce que c’est ?

Le string rouge était encore coincé entre les dents de la saleté. Il lui avait fait bouffer. Sous son crâne blanc aux yeux vides, autour des vertèbres cervicales apparentes, un collier de strass indiquait encore le nom de l’animal.

— Câline ?

Le hurlement de Robert résonna dans tout le quartier.

FIN

L’Auteur : Nicolas Gaube a commencé à écrire après la découverte d’auteurs de fantastique comme Edgar Allan Poe ou Stephen King. Après avoir publié plusieurs nouvelles dans des recueils aux thématiques variées, son premier roman jeunesse, « Le Secret de Thangka », sortira aux éditions Ex Aequo à la fin de l’année . Site internet : www.nicolasgaube.com

Kindle

8 thoughts on “Câline, par Nicolas Gaube

  1. Bien aimé la construction du récit. Le narrateur s’efface un peu devant le chien et la fille. Bien aimé aussi le côté sexe du récit, bien mené. Je dis beaucoup fois de bien tiens. Bref, ça a été un moment agréable de lecture

  2. Un récit très efficace, j’ai beaucoup aimé l’aspect… grinçant de ton texte :P.

  3. Détestant les chihuahuas, il m’était difficile de ne pas être AVEC Robert. (oui j’ai un penchant sadique)
    Mais j’avoue que Robert a eu ce qu’il méritait ^^ Bravo ;-D

  4. Excellent! Un héros parfaitement détestable pourtant on ne peut s’ empêcher d’être de son côté dans sa lutte contre ce chien diabolique !
    Bravo !

  5. Pingback: Marchand de rêves, par Nicolas Gaube | Les 24 Heures de la Nouvelle

Laisser un commentaire