Blondi, par Jérémie Cohen

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Il n’y a qu’une seule réponse valable à la question : “Que faire avec une machine à remonter le temps ?” Tout le monde la connaît, et si certains vous disent qu’ils iraient à Woodstock ou chevaucheraient un dinosaure, ne les croyez pas car ils vous mentent. La vraie réponse, sans doute pas forcément la plus immédiatement avouable, la plus noble, mais la seule chose qui mérite d’être est bien sûr de remonter le temps pour tuer Adolf Hitler. J’avais bien sûr entendu tous les problèmes et limitations qu’un tel acte pouvait engendrer.

Mon amie Charlotte soutenait par exemple que si le voyage dans le temps était théoriquement possible – et cela restait à prouver, ajoutait-elle – , en secouant de trop le verre qui était dans sa main, quelque chose m’empêcherait d’accomplir ce que je voulais.

—  Je ne sais pas, l’arme s’enraye, ou alors il n’est pas là, quelque chose comme ça et c’est juste le jour où il est pas là. Tu ne peux pas changer le passé. C’est impossible, tu vois ?

Mon copain René était plus branché prédestination.

—  Mais non, tu peux changer le passé, mais tu étais dès le début destiné à le faire. En gros, c’est possible donc, mais tu ne pourras retourner que le jour de sa mort et c’est toi qui le suicide !

—  De toutes les façons, conclut Martine, qui aimait par dessus tout avoir le dernier mot, si tu tues Hitler, qui dit que tu ne cesseras pas d’exister ? Peut-être que tu as des ancêtres qui ont profité de la fin de la guerre pour fêter ça (si tu vois ce que je veux dire). Un truc approchant. Le fait est que c’est dangereux de jouer avec ça.

La possibilité était de toutes les façons purement théorique.

Jusqu’au jour où elle ne le fut plus.

Martine, Paul et Charlotte avaient donc finalement eu tort, pensais-je en nettoyant le canon du pistolet et en contemplant le corps sans vie du Führer. On devait être en 39 ou 40, quelque chose comme ça – la machine n’étant pas trop précise encore – et je n’avais pas disparu. Je continuais à essuyer mon arme, prenant doucement conscience de ce que j’avais fait.

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Il était plus petit que ce que j’imaginais.

Par la suite, j’ai regretté de n’avoir rien dit quand je suis entré dans son bureau. J’ai lu de la surprise sur son visage et sans doute une certaine résignation. Malheureusement, je n’ai pas pris allemand en LV2 et je n’ai donc pas pu lui expliquer pourquoi je faisais ce que je faisais. Si j’avais eu le temps, je lui aurais sans doute dit qui j’étais et la consonance sémitique de mon nom l’aurait sûrement fait frémir. Et ça aurait été une belle revanche… enfin, une revanche pour quelque chose dont il serait responsable plus tard mais pour lequel… bref, le voyage dans le temps, c’est parfois compliqué. J’ai donc fait simple, sans fioritures et efficace. Je suis rentré, j’ai tiré, plusieurs fois. Il n’a pas poussé un cri et s’est effondré sur son fauteuil, la tête en arrière. Je fixais son corps avec incrédulité. J’avais réussi, je l’avais fait.

J’ai continué à nettoyer mon arme sans savoir trop bien ce que j’attendais. Mes oreilles bourdonnaient encore du son désagréable des coups de pistolet. Était-ce normal que personne ne soit venu ? Derrière le corps encore chaud, une vue splendide sur les Alpes bavaroises et une luminosité impressionnante – on devait être en été – me fascinaient. Tout cela semblait irréel. Je ne m’étais pas imaginé que je ressentirais une joie quelconque en le faisant. J’avais vu trop de films pour cela. Néanmoins je ne ressentais pas non plus quelque chose de terrible. J’avais dit que je le ferais. Je l’avais fait. Il fallait maintenant rentrer chez moi. Je m’apprêtais à le faire quand quelqu’un entra.

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Elle était fine et élancée. Une truffe et deux yeux luisants et humides. Un chien, en somme. Si ce n’était qu’autour de son cou, pendait un collier, un rectangle de métal poli, orné d’une croix gammée ridicule et d’un nom en lettres gothiques absolument indéchiffrable. “Blondi”, lis-je avec difficulté. Elle ressemblait à tous ces chiens que l’on voit dans les films sur la Seconde Guerre Mondiale. C’était la chienne d’Hitler. Elle avait même une swastika autour du cou !

Je pointais le pistolet dans sa direction quand elle me lécha la main.

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Le propre chien d’Hitler n’était pas antisémite. En fait, elle avait même l’air de bien m’aimer. Je rangeais mon arme et avançais ma main vers sa tête. Elle leva vers moi deux yeux ronds et se mit à tirer la langue, sa queue décrivant des moulinets dans les airs.

Je pris alors une décision qui allait changer ma vie, oui, une deuxième, je décidais de ramener Blondi avec moi.

— Il va falloir te trouver un nom différent, dis-je en regardant l’animal qui tirait la langue. Blondi c’est ton nom nazi, il te faut autre chose. Rien ne me vient pour l’instant, mais on va bien finir par inventer un truc chouette. En attendant, débarrassons-nous de ceci.

J’arrachais le collier et le jetai sur le bureau, et sans me retourner, je quittai la pièce, le chien sur mes talons.

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J’étais revenu et rien ne semblait différent. Rien n’avait changé de place dans mon appartement, autant que je pouvais en juger. Dans la rue en contrebas, les gens ne semblaient ni plus joyeux, ni plus insouciants. Le ciel n’était pas plus bleu mais gris et ordinaire. Avais-je réussi ? Tout ceci n’avait-il été qu’un rêve ? Devant moi, Blondi mâchait une chaussure, une de mes préférées d’ailleurs, me rappelant que non, il avait bien fallu qu’elle vienne de quelque part.

Pris d’une inspiration, j’ouvris un dictionnaire. Il me fallut chercher plus longtemps qu’attendu parce qu’il n’y avait pas de photo et que l’entrée était toute petite.

“Chancellier d’Allemagne de 1933 à 1940. Sa mort précipite la fin du conflit…”

J’avais donc réussi… et mon action avait eu des conséquences. Ce qu’elles étaient, je ne pouvais pour l’instant pas en juger vraiment. Les événements que j’avais empêchés ne subsistaient que dans mon seul esprit. Je me sentis soudain très seul. Je saisis mon téléphone, posé sur la table à côté, en train de se recharger. Faisant défiler les noms, je tombai sur celui de Martine, familier. Sans trop réfléchir, je le composais. J’avais besoin d’entendre une voix amicale. Un temps, et puis, finalement, la voix de Martine, un peu lasse, comme à son habitude. Je lui demande comment elle va, sans doute de manière un peu trop excitée. Je sens au bout du fil un certain repli de sa part. Elle me raconte un peu les dernières nouvelles.

— Et toi, quoi de neuf ? Tu as fait quelque chose d’amusant ce week-end ?

— Euh…, balbutiai-je, en regardant le pistolet, fiché dans ma main.

Personne ne pourrait jamais savoir. Personne ne devait jamais savoir. Nul ne pourrait comprendre. Même si je le racontais, on me prendrait pour un fou. Je vivrai et mourrai avec ce secret.

— Pas grand chose à vrai dire… je passe un week-end sans histoires, sauf que… eh bien, maintenant j’ai un chien. Enfin, une chienne. Elle s’appelle Kali.

FIN

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5 thoughts on “Blondi, par Jérémie Cohen

  1. Je suis une fan des uchronies de la deuxième guerre mondiale et j’étais captivée par le récit jusqu’au bout. Dommage que la fin ne soit pas aussi renversante que toute l’angoisse et l’accumulation de la tension crées par toute la nouvelle depuis le début.

  2. Merci beaucoup de tes encouragements ! Effectivement, la fin n’est pas extra, mais j’avoue avoir été alors pressé par le temps.

  3. Je suis d’accord avec Claire, on attend plus… mais je comprends parfaitement la limite de temps ^^

  4. ça sent en effet un peu la précipitation à la fin, mais j’adore la frustration du type qui a tuer Hitler et qui est le seul à savoir ce que ça signifie, j’imagine sa frustration de ne pouvoir partager cette « victoire »
    si tu revois la fin, un jour, garde cette dimension 😉

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