Au bureau, par Le Cheyenne

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

On l’insulte et il reste là sans rien dire. Il sourit et se dit que demain sera un jour meilleur. Il n’a pas le choix, après tout ; hier a déjà été sali par la crasse humaine et aujourd’hui ne vaut pas mieux. Il se tait donc et attend que ça passe. En face, l’autre s’énerve. La femme se demande ce qu’elle a bien pu faire pour mériter un collègue si mou. D’où sort-il, cet abruti ? Ne sait-il pas que pour se faire entendre il faut crier plus fort que les autres ? Ne sait-il pas que pour se faire respecter il faut dominer les autres ? Apparemment, non. Alors, elle endosse le rôle du chef et le traite comme un moins que rien. Elle veut faire du fric, elle veut pouvoir nager dans une piscine remplie d’hommes et de champagne, elle veut montrer que les femmes sont aussi superficielles que les hommes.

Les deux puent de toute façon ; la femme se trompe, l’homme le sait mais chacun doit apprendre de ses erreurs et lui en a déjà fait un paquet. À une époque, hier soir même, il avait pensé trouver sa vocation en devenant un justicier nocturne. Mais, sa première et unique virée avait été désastreuse, un véritable échec.

Une bande de jeunes éméchés chante dans la nuit, des femmes rient, des types s’embrassent et un chat rôde à la recherche d’un repas. Un homme cagoulé longe les murs à la recherche d’une bonne action. Un clochard fait la manche. Personne ne le regarde. Certes, il crie, mais ce n’est pas suffisant, et puis à quoi bon ? Il lui paierait un repas et ça s’arrêterait là. Foutu clochard, même pas capable d’offrir une bonne rédemption. Un gars fait une gâterie à un autre gars. Le type regarde et rigole. Il ne va pas déranger deux bougres qui prennent du plaisir, il est même d’ailleurs un peu jaloux. Dommage de ne pas vivre dans un pays qui condamne l’homosexualité. Mais bon, il ne fixe pas les règles du jeu. Un pigeon évacue à même le sol. Combat inutile, ces foutus piafs envahissent les rues. Ils n’ont même plus peur de vous, ne s’envolent pas quand vous vous approchez d’eux. Normal. Mais bon, il a une petite faim, ça creuse de patrouiller la nuit dans la rue. Alors, il attrape le pigeon et allume un petit feu dans le parc de la ville. L’odeur attire du peuple, à moins que cela ne soit la chaleur du feu. Une, deux, trois, des individus arrivent. Des louches, des pas clairs, des jolies, des grands, des seules. Une masse se forme. Chacun veut un bout de viande mais il est si petit que ça serait débile de le partager. Notre homme a beau le dire et le répéter, rien ne rentre, il parle dans le vent. Alors, les voix montent, les poings se dressent et les dents sortent. La bagarre éclate, du sang gicle avec des dents, des pleurs coulent et l’émeute se propage à la ville entière. Dans leurs petits lits, les bébés hurlent ; les femmes se jettent aux bras de leurs maris qui eux n’ont personne. La police arrive et la baston repart de plus belle. Des heures durant, on se rentre dedans. La folie, la haine, tout ça pour un petit pigeon. L’homme cagoulé a vite pris ses jambes à son cou. Le voilà chez lui dans son lit douillet en train de rêver d’une belle femme aux longues jambes. Exactement le même genre que celle qui est dans son lit. Qu’il profite de son rêve tant qu’il peut, car demain il devra aller travailler. Sa collègue l’attend. Chez elle, un café chaud à la main, son chiot à ses pieds, elle contemple l’horreur de la ville, les incendies qui éclatent, les morts étalés sur le bitume ; elle regarde, contemple les yeux pétillants. Magnifique spectacle.

Les propos durs ont été remplacés par un regard méchant. Une fois, l’homme a croisé son regard et il en a été pétrifié. Alors, il a tourné le dos et s’est focalisé sur ses dossiers. Quand on tourne le dos, on ne voit pas la réalité en cours, après tout. Pas de collègue, pas de ville dévastée. Rien. Juste des lignes, des mots, des chiffres. Dehors, le calme règne, tout le monde sourit à tout le monde. À croire qu’on a oublié qu’on s’est mis sur la tronche.

Le temps passe, il n’arrive plus à supporter le regard de la méchante collègue sur lui. Il se lève et va boire un café. À son retour, elle est là, toujours là. « J’ai beaucoup aimé ton dernier rapport. Concis, efficace. » Toujours le même regard. « J’ai appris que tu avais acheté un chiot. J’ai toujours rêvé d’en avoir un. » Toujours le même regard. « Cela te dirait d’aller boire un verre après le boulot ? » Toujours le même regard. Et le voilà qui sue du front, des mains, des pieds, du torse. Un vrai homme-fontaine. La femme est contente de le déstabiliser, les hommes sont si nuls pour draguer. Bon, lui ne faisait pas une tentative d’approche, mais c’est tout comme. Elle n’a même pas envie de l’insulter. Peut-être que plus tard elle prendra son clavier pour le lui fracasser sur le dos. Elle en rêve. Mais bon, ça lui vaudrait sans doute un licenciement… quoique le big boss est un homme et un homme perd toute lucidité face à de longues jambes. Alors imaginez s’il voit un décolleté. Elle aurait bien voulu participer à la grande bacchanale nocturne. Dehors, elle entendait les cris. Comme un orgasme collectif. Elle aurait bien voulu mais un bébé chien comptait sur elle. Des yeux magnifiques, un regard attendrissant. Non, elle ne pouvait prendre ce risque. Elle est restée et la colère est montée. Heureusement, son collègue est là pour servir de défouloir. La vie est bien faite.

FIN

L’auteur : Le Cheyenne. « Un jour, à l’école primaire, j’ai lu l’Oeil du Loup. Puis, au collège, je suis tombé sur Le Passeur. Et enfin, j’ai fait la connaissance de Fitz. » 

Blog : http://leshommesbraves.blogspot.fr/

24 Heures de la Nouvelle 2013 : Boum

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One thought on “Au bureau, par Le Cheyenne

  1. Ecriture difficile, dure à suivre, mais puissante… Je ne suis pas friand de ce genre d’histoire, mais là, je suis bluffé.

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