703, par Miah Jullion

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[24 Heures de la Nouvelle 2014 : Un animal, sous quelque forme que ce soit, devait jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.]

Romain aimait les belles choses, et les belles choses l’aimaient. Il ne s’épanouissait jamais tant, ne donnait jamais autant le meilleur de lui-même que dans un décor à son image, choisi avec goût et sophistication. Si son loft pouvait sembler modeste de par ses dimensions, il reflétait cet état d’esprit : le jeune homme avait passé de longues heures à réfléchir, à penser son agencement, sa décoration.  Dans une certaine mesure, il participait, par son harmonie, à ses préparatifs matinaux.

Romain était attaché aux rituels. Il se levait tous les jours à 6h précises, ouvrait sa fenêtre pour faire entrer un peu d’air frais et procédait à quelques étirements après avoir bu un grand verre  d’eau. Il était 6h30 quand il entrait dans sa salle de bain, 7h lorsqu’il s’attablait au comptoir de sa cuisine avec sa tasse de café, la radio en fond sonore. Vers 7h30, il faisait toujours une halte, sa tasse à demi entamée à la main, devant le grand miroir de l’entrée. Il n’y dérogea pas ce matin là.

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D’une main assurée quoique pleine de prudence, il lissa une nouvelle fois ses cheveux blonds en arrière. Aucun épi rebelle, la journée serait belle. Guilleret, il se rapprocha du bar d’un pas glissé parfaitement contrôlé, chantonnant à voix basse sur le rythme de la radio. Trois gorgées plus loin, il achevait le breuvage amer de sa tasse et déposait cette dernière dans l’évier immaculé. En parfaite synchronisation avec un ralentissement de la musique, le jeune homme resserra le nœud de sa cravate, tournoya sur lui-même jusqu’au milieu du salon et éteint la radio dans le même élan.

Un grattement. Romain se crispa. Bon dieu, il avait encore oublié cette sale bête.

Depuis sa cage installée dans un coin de la pièce, le perroquet le fixait d’un air goguenard. Décidément, plus le jeune homme le regardait, et plus il lui trouvait un air vicieux. Non seulement l’animal n’était pas du tout accordé à sa décoration mais en plus, ce n’était même pas un de ces bels oiseaux aux couleurs vives. Il était gris, bruyant, et il sentait fort. Romain humecta rapidement ses lèvres, pinça les narines. Sa mère avait toujours eu un goût abominable mais mourir en lui léguant, pour seul héritage, cet oiseau débile était la pire des idées qu’elle ait jamais eue. Trois mois que Patrick avait rejoint l’appartement et il ne s’y faisait toujours pas. Patrick le perroquet. N’importe quoi.

Se détournant de l’oiseau de malheur, Romain jeta un coup d’œil à la montre hors de prix accrochée à son poignée. Il était l’heure, et il ne se mettrait sûrement pas en retard pour l’animal, il était déjà bien gentil de ne pas l’avoir revendu illico presto. Il s’assura malgré tout que l’auge de… Patrick était pleine puis se saisit de la mallette de cuir posée dans l’entrée et sortit en claquant la porte. La banque et ses clients lui feraient oublier cette petite contrariété matinale en passe de devenir, elle aussi, un de ses sacro-saints rituels.

L’air de Paris était frais ce matin, quoique toujours aussi  vicié par les pots d’échappement. On était en novembre et le jeune homme prit le temps de fermer un à un les boutons du coûteux veston qu’il portait, ainsi que de nouer une écharpe sombre autour de son cou. En temps ordinaire, il ne serait jamais sorti de chez lui sans une présentation parfaite mais ce perroquet le contrariait. Il fallait maintenant rattraper ses trente secondes de retard et Romain hâta le pas pour attraper son métro habituel.

Le quai était bondé et l’attaché-case serré contre son cœur, le jeune banquier prit son mal en patience. Il avait horreur de ces bousculades quotidiennes par de parfaits étrangers mais à cette heure-ci, pouvait difficilement y couper. Le panneau d’affichage sous lequel il se trouvait n’indiquait plus qu’une minute d’attente au moment où les événements s’emballèrent. Un cri. Un accrochage brutal. Éjecté de plusieurs mètres, Romain perdit l’équilibre, se raccrocha à un bras voisin dans une tentative désespérée de ne pas tomber, entraînant l’inconnu dans son mouvement. Puis il y eut la chute tant redoutée. Un éclair blanc et un grondement sourd. Des hurlements.

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Lorsqu’il retrouva ses esprits, Romain se trouvait à quelques mètres du quai. Les bousculades et les cris s’étaient amplifiés. Hébété, le jeune homme baissa les yeux. Son beau costume Armani s’imprégnait peu à peu des projections d’un épais liquide carmin. Quelque chose de chaud et visqueux coulait le long de sa joue jusque dans son cou. Il retint un haut-le-cœur. Animées d’une vie propre, ses jambes le portèrent jusqu’à un de ces sièges en plastique bordant le quai où il se laissa tomber de tout son poids. Incapable de réfléchir, il observait l’agitation sans réagir. Des gens pleuraient, d’autres criaient. La foule bloquait sa vue et l’empêchait de voir l’endroit près du bord où il s’était tenu quelques instants plus tôt. Confus et bien incapable de bouger, il vit le quai désemplir, puis envahi par des hommes en uniforme. Les pompiers. La police. Un agent s’arrêta devant lui, lui parla, le secoua doucement par le bras. Peine perdue, Romain ne comprenait pas un traître mot de ce qu’il essayait de lui dire. Ses esprits lui revenaient lentement et il aurait bien été incapable de dire depuis combien de temps il se trouvait là. Enfin, il émergea à l’air libre, guidé par l’homme qui l’avait arraché à son siège. On le fit asseoir, lui fournit une couverture puis quand l’air frais lui eut rendu la parole, on lui posa quelques questions vite expédiées. Il appela la banque depuis le taxi, prévint qu’il serait absent pour la journée. L’escalier lui sembla une épreuve insurmontable qu’il ne gravit qu’avec difficulté mais pris d’une soudaine crise de frénésie en arrivant chez lui, il se débarrassa de ses vêtements souillés dès l’entrée de l’appartement. Enfin, après une longue douche chaude, il s’écroula sur son matelas, dans le cocon noir et rassurant de sa chambre.

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Le café avait été bien amer ce matin. Romain avait passé une nuit agitée de cauchemars. Il ne cessait de revivre ce geste malheureux. Pourquoi avait-il fallu qu’il se rattrape à quelqu’un ? Il ne savait pas qui était ce malheureux inconnu et il ne voulait pas le savoir. Il n’était peut-être pas à l’origine de la bousculade, mais il était celui qui avait donné le coup de grâce, le dernier maillon de la chaîne et depuis qu’il était levé, il sentait le regard accusateur de Patrick qui le suivait dans tout l’appartement. Saleté de perroquet. Qu’est-ce qu’il y connaissait, lui, à la culpabilité ??

Malgré le mal de crâne qui lui battait les tempes, le jeune homme avait décidé de se rendre à la banque. Il préférait travailler pour ne plus penser à ce regrettable accident. Dire que ça aurait pu être lui, sous cette rame de métro. Il y avait eu cette seconde terrible, cette seconde d’incertitude où il s’était senti bascule vers les rails. Et puis le bras salvateur. L’un avait repris son équilibre, l’autre l’avait perdu. Romain se secoua. Il profita de son départ au travail pour jeter à la benne le sac poubelle dans lequel il avait fourré son costume puis se hâta de trouver un taxi.

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Il était 8h45 précises quand son badge lui permit de pénétrer à l’intérieur de l’agence encore endormie. Les voix assourdies de ses collègues lui parvenaient depuis la salle de repos mais il ne s’arrêta pas et poursuivit jusqu’à son bureau où il s’installa avec un soupir de soulagement. A défaut d’une décoration aussi réussie que celle de son loft, son poste de travail était rangé au carré et rien ne dépassait, ce qui lui apportait un certain réconfort. Son ordinateur s’alluma avec un bip sonore et il prit une grande gorgée d’eau à la bouteille toujours rangée dans un de ses tiroirs. Respirer un grand coup, prendre sur soi. La journée pouvait commencer.

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Dernier rendez-vous de la matinée et Romain se demandait si son regard exprimait la légère condescendance qu’on lui avait souvent reprochée. La jeune femme assise devant lui n’avait pas l’air mal à l’aise en tout cas, au contraire. Elle ne devait pas peser bien lourd, pourtant, mais occupait l’espace de la chaise qu’il lui avait désigné avec décontraction, un sourire au bord des lèvres. Une étudiante, jugea-t-il en haussant intérieurement les épaules. Elle portait un baggy et s’était présentée avec une besace rapiécée qu’elle avait laissé tomber à côté d’elle sans y prêter attention. Un de ces absurdes tee-shirts à message complétait le tableau : « 703 ! » indiquait-il fièrement. Ridicule. La jeune femme passa la main dans ses cheveux courts et hérissés et Romain lui adressa son plus beau sourire artificiel. Compte courant, livret jeune, assurances, tout y passa. Malgré le fait que sa cliente ne correspondait pas vraiment aux critères qu’il s’était fixés lorsqu’il avait commencé à travailler dans la finance, Romain était un professionnel et il était décidé à le prouver à ses supérieurs. Sa promotion dépendait de tous ces étudiants fauchés et ces retraités sans le sou. En fait, il avait presque réussi à oublier ses a priori lorsqu’il la raccompagna à la sortie et lui serra la main, mais c’était sans compter sur son tee-shirt dont le dos lui rappela « Ils sont 703 ! » alors qu’elle s’éloignait dans la rue. Complètement idiot.

Romain rangea ses documents, jeta un coup d’œil à ses mails et décida de s’attarder encore quelques minutes pour finir une note à rajouter au dossier de sa cliente. Il regretta cette décision sur le coup de 12h30 quand un cri lui fit relever le nez de son ordinateur. Se précipitant vers l’accueil, il tomba en arrêt devant une scène qui lui coupa le souffle, le forçant à s’arrêter pour s’appuyer sur le comptoir. Une femme s’était écroulée au sol et les quelques personnes présentes s’agitaient autour d’elle. Une de ses collègues avait pris en main les premiers soins tandis qu’une autre alertait les secours. Romain porta la main à son cœur et craint un instant de rejoindre la victime sur les dalles froides du hall. C’était trop, beaucoup trop en deux jours et, vacillant, il assista de nouveau avec impuissance à l’organisation des secours, puis à l’arrivée des pompiers. Quand enfin il retrouva l’usage de ses jambes, la femme était évacuée sur une civière et il rejoignit ses deux collègues de l’autre côté de la pièce.

― Qu’est-ce qu’il s’est passé ? interrogea-t-il d’une voix fébrile, plus aiguë qu’il ne l’aurait voulu.

Catherine, la plus âgée de ses consœurs, secoua la tête.

― Crise cardiaque.

Puis en réponse à son regard angoissé, elle secoua de nouveau la tête, faisant danser les boucles autour de son visage.

― Les secours ont dit que ça se présentait mal.

La banque fut fermée pour le reste de la journée. Les employés s’étaient pour la plupart réfugiés dans la salle de repos et resserraient les rangs comme une grappe de poussins menacée par le renard. Le spectre de la mort poussait les hommes aux réactions les plus étranges et Romain se surprit, lui qui détestait se mêler à ses collègues, à trouver du réconfort dans cet après-midi entre deux eaux. De nouveau, le soir, il préféra appeler un taxi. Il n’avait pas la force de redescendre sous terre.

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La pluie commença à tomber alors qu’il était bien confortablement installé sur la banquette arrière. Il avait indiqué la destination au chauffeur sans même lui adresser un regard et maintenant, l’esprit ailleurs, il observait les gouttes couler, trouvant un peu d’apaisement dans le ronronnement de la voiture. Le brouillard étouffait les bruits de la capitale et la buée qui s’était formée sur les vitres du véhicule l’isolait un peu plus. Romain ferma les yeux et se concentra sur sa respiration. Trop vite, la voiture s’immobilisa et la voix du chauffeur vint le tirer de sa  rêverie.

À regret, le banquier décolla son front de la vitre, recula le visage et se figea. Il n’était pas encore arrivé, ce n’était qu’un feu, mais son regard, en gagnant une vue d’ensemble, venait de tomber sur une inscription laissée dans la condensation par un précédent passager. « 702 ». Romain haussa les épaules et s’en détourna, à peine amusé par la coïncidence. La voiture redémarra et il allait pour se pelotonner à nouveau quand un choc violent le prit par surprise. Le chauffeur pila brusquement avec une bordée de juron, projetant son passager vers l’avant. Retenu avec brutalité par sa ceinture de sécurité, le banquier grimaça en se massant la nuque.

― Mais vous êtes malade ! Qu’est-ce qu’il se passe ?

Sans répondre, le conducteur se précipita dehors et vaille que vaille, Romain le suivit. Un corps était étendu sous la pluie. L’homme se signa en invoquant tous les saints du paradis et dans un état second, le banquier sortit son portable pour alerter les secours. Il ne voulait pas s’approcher de l’accidenté, il avait bien trop peur de constater les blessures, mais le chauffeur était, maigre réconfort, dans un état bien pire que le sien. Heureusement, la conductrice d’un autre véhicule vint leur prêter main forte et Romain, un peu honteux de sa lâcheté, put s’éclipser rapidement.

Sa soirée fut sombre. Après l’accident, il erra sans but, répugnant à rentrer chez lui. Il finit par trouver refuge dans le premier bar venu où il enchaîna les verres avec une célérité qu’il ne se connaissait pas. Après le second, il se rassura en se disant que cette fois, il n’avait rien à voir avec ces incidents. Après le quatrième, il s’interrogea sur le sens de la vie. Après le cinquième, il se demanda s’il n’aurait pas pu récupérer son costume, malgré les taches. Enfin, le septième le trouva penché sur son téléphone portable, arpentant désespérément son répertoire à la recherche de quelqu’un à qui parler. Même maintenant, les synapses baignant dans un jus alcoolisé, l’idée d’appeler son ex lui sembla hors de question et il se rabattit sur un numéro qu’il n’avait pas composé depuis plusieurs mois.

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― Papa… Papa, par ici !

Enfin, Thierry croisa son regard et se dirigea vers lui. Il n’avait pas changé. Toujours cette vieille veste et son jean rapiécé, cette barbe négligée. Romain ravala ses commentaires acerbes et eut un sourire presque sincère en se levant pour embrasser son père. Même s’il ne l’aurait pas avoué à son géniteur, voir son visage familier lui faisait du bien après ces derniers jours. Une semaine s’était écoulée depuis le décès de leur cliente et la vie à la banque avait repris son cours ordinaire, mais Romain se sentait toujours mal. Il rentrait chez lui le soir pour se retrouver en tête à tête avec Patrick et comptait les jours jusqu’au rendez-vous qu’ils s’étaient fixés avec son père. Évidemment, ce dernier avait insisté pour qu’ils se retrouvent dans une de ces gargotes qu’ils affectionnaient tant avec sa mère, refusant d’accompagner son fils dans un restaurant plus chic.

― Comment tu vas, papa ? interrogea Romain en se rasseyant sur sa banquette.

― On fait aller, fils, on fait aller, répondit Thierry en posant sa casquette sur la table et passant la main dans ses cheveux broussailleux. C’est pas tous les jours facile, mais enfin, je t’apprends rien. Et toi ? T’as pas tué ce crétin de perroquet encore ? Dieu, ce que je pouvais le détester celui-là… C’est pour ça que ta mère te l’a légué, elle a dû penser que tu serais plus patient. Elle avait raison, remarque, à la première occasion, il serait passé à la broche… Romain ? Ça va ?

Le regard du jeune banquier s’était figé sur un point de la table et il mit un certain temps à répondre.

― Cette casquette… Tu l’as eue où ?

— Celle-là ? répondit avec étonnement son père en la récupérant pour la faire jouer entre ses doigts. Je l’ai depuis toujours, c’est ma vieille casquette…

Romain secoua lentement la tête de droite à gauche, parfaitement incapable de s’arrêter.

― Nan. Nan, elle n’était pas comme ça avant. J’en suis sûr.

— Mais bien sûr que si, elle a toujours été comme ça… Romain, ça va ? Tu étais bizarre au téléphone…

Le jeune homme prit une profonde inspiration pour se reprendre, sans parvenir dans un premier temps à détacher ses yeux de l’objet suspect. Ce « 701 » inscrit en caractères gras et blancs le narguait. Il était certain que ce n’était pas ce qui était écrit auparavant. Il avait joué un millier de fois avec cette casquette quand il était môme… Il secoua de nouveau la tête puis revint à son père avec un sourire forcé. Évidemment, il devait se tromper, il n’y avait aucune raison que cette casquette sale et usée lui inspire soudainement autant de dégoût. En tout cas, pas plus que d’habitude. La soirée se déroula presque bien. Le jeune banquier ne pouvait s’empêcher de surveiller les alentours avec inquiétude mais enfin, parler à son père des incidents des derniers jours lui fit du bien. Thierry hocha gravement la tête au récit de son fils et conclut que « la grande ville, c’était mauvais pour la santé ». Que Romain avait tout intérêt à se trouver un boulot dans leur petit bout de province, là où la pollution ne bouchait pas tant l’horizon et où il pourrait passer voir son vieux père plus souvent. Le jeune homme l’écouta avec la bienveillance de celui qui connaît le discours à l’avance. Ce soir, il était content de retrouver cette vieille tête et ses vieilles idées, fidèles à elles-mêmes. Il y puisait le même réconfort qu’en se glissant dans un vieux pyjama trop large mais tellement familier. Et quand un serveur glissa sur un carrelage fraichement nettoyé, se fracassant le crâne contre le comptoir voisin avant de s’écrouler au sol, il ne réagit même pas. Du moins, pas immédiatement. Une femme hurla, les clients se redressèrent et un silence brutal s’abattit sur le restaurant. Une seconde de silence pendant laquelle personne ne bougea, les regards fixés sur le corps allongé au sol. Seul Romain gardait les yeux sur son assiette, le sourire figé. Il savait. Les questions tournoyaient dans la tête de tous les clients, de tous les membres du personnel, mais lui savait, ce qui le rendait curieusement apaisé, ou anesthésié. Enfin, les plus rapides réagirent. Précipitamment, on repoussa assiette et on déposa plateau pour se précipiter près du blessé, tentant de le secourir. Le fils regarda son père et ce dernier baissa les yeux vers lui. Lentement, Romain secoua la tête.

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Ils sortirent avec le reste des clients quand les secours se présentèrent à la porte de l’établissement, quelques minutes plus tard. Sans plus regarder son père, Romain referma son manteau et noua son écharpe. Il ne savait pas quoi dire à Thierry et ils se séparèrent rapidement, malgré les efforts désespérés de ce dernier pour le retenir et l’entraîner ailleurs, pour parler, au calme.

Romain décida de rentrer à pied. Curieusement, il ne ressentait toujours rien de plus que le froid de novembre qui s’insinuait entre ses couches de vêtements, et il fit une pause sur le bord de la Seine pour observer les quais et ses promeneurs. Il ne savait pas quelles conclusions il devait tirer de ces dernières semaines mais il était à peu près sûr que l’homme du métro, la femme de la banque, l’accidenté de la route et le serveur du restaurant ne les auraient pas appréciées. Les bourrasques glacées finirent par le chasser de son poste de surveillance et il se hâta de rentrer. C’était Patrick qui serait content de le voir revenir si tôt.

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« 667 ». Nerveusement, le banquier passa la main sur son menton râpeux. Il venait d’ouvrir sa boîte mail et le premier message non-lu, de la publicité, portait le fameux nombre en titre, bien visible au milieu des courriels professionnels. Toute la journée, il fut à l’affût, et lorsque la jeune fille s’écrasa devant lui, dans la neige gadouilleuse de ce mois de février, après une chute de cinq étages, il s’écarta d’instinct. Les yeux fiévreux, il observa les badauds se presser autour du corps et resta jusqu’à l’arrivée des autorités compétentes, puis s’éloigna sans demander son reste. Laissant tomber sa veste dans l’entrée sans plus de façon, Romain se précipita dans le salon où il avait installé son QG. Sans ménagement, il repoussa une pile de dossiers qui s’étala par terre pour libérer une chaise et s’installer devant son ordinateur personnel. Qui était cette fille ? D’où venait-elle ? Suicide, accident, meurtre ? Il compilait tout. Évidemment, il était trop tôt pour trouver la moindre information et le jeune homme eut un geste d’humeur, faisant voler une pile de journaux. Pour patienter, il nota avec soin dans un fichier dédié l’heure à laquelle était apparu le nombre, et par quel biais, avant de passer sa soirée à compulser toutes les informations qu’il fut capable de trouver sur la société commerciale émettrice de l’email. Cette nuit, il ne dormit que quelques heures avant de se lever à l’aube pour courir chercher les premiers journaux du matin.

Les murs du loft s’étaient vus peu à peu coloniser par des tableaux, des diagrammes, des schémas.À l’instar des séries policières qu’il ne dédaignait pas regarder il y avait encore quelques mois, il avait adopté l’affichage sauvage de toutes ses recherches, reliant les données par des fils rouges enroulés autour de punaises. Les victimes. Les lieux. Les nombres. Les jours. Désespérément, il cherchait à trouver un point commun entre toutes les données qu’il avait rassemblées. Les victimes, par exemple. Sexe, âge, milieu social… Rien ne les reliait. Ces gens n’avaient pas les mêmes religions. Ils ne pratiquaient pas les mêmes métiers. Ils ne fréquentait pas les mêmes endroits ou les mêmes personnes. Même dans la mort, rien ne les rassemblait ! Articles et photos avoisinaient ses propres notes, prises d’une écriture fiévreuse et ses théories s’étalaient sur un vieux tableau velléda récupéré chez son père. Quant aux vivants, ceux qui restaient, il avait commencé à les surveiller, discrètement. Parfois, le numéro apparaissait d’une façon relativement anonyme, sur une affiche ou dans un mail publicitaire, comme le dernier par exemple. Parfois, il pouvait trouver une personne liée à ce nombre. Le possesseur d’un numéro de téléphone. Une présentatrice à la télé. La fille de la banque. Son propre père. Patrick semblait ricaner dans son coin et Romain lui adressa une grimace entre deux recherches infructueuses sur le web. Il trouverait.

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« 418 ». Et si c’était lui ?

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« 404 ». C’était forcément lui.

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« 43 ». Au milieu de l’apocalypse qui lui servait de salon, l’ex-banquier fixait avec intensité ses tableaux. La canicule d’août avait beau écraser la ville de tout son poids, il ne pouvait s’empêcher d’arpenter la pièce de long en large sous les grattements moqueurs de Patrick, sa plus belle chemise trempée de sueur. Il n’y avait pas d’autres solutions, il y revenait toujours, au final. Quel que soit l’angle sous lequel il abordait les choses, c’était le seul point commun. Lui. À chaque mort, il était présent, de plus ou moins loin. Ce qu’il n’arrivait pas à trancher, c’était le principe de cause à effet. Ces gens mourraient-ils parce qu’il avait vu un numéro ou voyait-il un numéro parce qu’ils devaient mourir ?

Un bruit de cavalcade au dessus de sa tête le fit à peine relever le nez. Comme les cris et les courses continuaient dans la cage d’escalier, il se dirigea vers sa porte d’entrée avec humeur et l’ouvrit un grand. Plusieurs de ses voisins avaient fait de même et se tenait sur le pas de leur porte, hésitant. Romain capta quelques murmures :

― C’est Mme Gonzalez… Paraît qu’elle a pas tenu… Trop chaud…

— Si c’est pas malheureux de voir ça… sa femme de ménage… oui…

Le jeune homme claqua sa porte avec humeur. Une notice nécrologique à rajouter à sa gigantesque toile d’araignée. À bout de nerfs, Romain s’adossa au battant qu’il venait de refermer, les mains sur le visage alors qu’il se balançait lentement d’avant en arrière. Il resta ainsi un long moment, presque immobile, quand un énième grattement le ramena à la réalité.

― Putain, Patrick !

À grands pas pleins de colère, il rejoignit la cage du perroquet où l’oiseau l’accueillit avec un grand sourire narquois. Mon Dieu, qu’il haïssait cette bête. Depuis qu’il avait été renvoyé de la banque il y a un an, elle était devenue son seul et unique interlocuteur, et il ne l’en détestait que plus. Toute la sainte journée, l’animal éructait en grattant frénétiquement le sol de sa cage et malgré tout, Romain continuait à le nourrir alors que lui-même ne se sustentait plus que très épisodiquement.

Avec une grimace de dégoût, le jeune homme approcha son visage de la cage et se figea. Bon Dieu de… Bordel de merde. Saloperie de connard d’animal. Il avait tellement gratté dans la sciure que certaines parties du fond de la cage avaient été mises à nu… laissant apparaître un superbe « 42 ». Et il ricanait, le monstre, il ricanait ! Furieux, Romain ouvrit brusquement la cage et sortit l’oiseau par le cou. Ah, on riait moins, maintenant ! Sous ses mains tremblantes de rage et de frustration, il sentait la chaleur du corps, ses tressaillements  alors qu’il serrait fort, de plus en plus fort en secouant le perroquet. Quelques secondes s’écoulèrent seulement, avant qu’il ne rejette avec violence l’animal. Patrick alla heurter un mur avant de s’écraser par terre et haletant, Romain recula de quelques pas. Le regard qu’il croisa dans le reflet de la vitre était celui d’un étranger au rictus dément découvrant ses dents blanches, au visage figé. Le jeune homme se laissa tomber assis par terre. L’oiseau ne bougeait plus. Bien fait après tout.

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« 28 ». Quelle ironie. Le perroquet honni avait finalement été d’une plus grande aide mort que vivant.  Le cœur battant alors qu’il surveillait la femme qui refermait sa voiture, il se demanda si l’assassiner serait plus dur que de tuer Patrick. Il n’avait plus le choix de toute façon. S’il voulait reprendre le contrôle de ce cycle infernal, c’était maintenant. Le parking souterrain était désert et il faisait sombre. Malheureusement pour elle, elle ne l’entendit pas approcher.

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« 19 ». Romain humecta ses lèvres desséchées. Tapi dans l’ombre d’une ruelle, les mains enfoncées dans les poches de son manteau, il attendait. Juste derrière lui, le tag s’étalait sur le mur. La peinture jaune avait un peu bavé mais le message de l’artiste anonyme n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. « Ka 19 ». N’importe qui d’autre serait passé à côté sans le voir, mais pas lui. A présent, il savait reconnaître les signes.

Le vieil homme ne savait pas, lui. Il remontait le long du canal, indifférent au reste de la ville. Sous sa barbe et sa doudoune crasseuse, sa bouteille presque vide à la main, il était perdu dans son monde intérieur. Romain s’accroupit, sortit ses mains aux ongles rongées des poches où il les avait réchauffées. Ce serait donc lui.

Tout se passa très vite, si vite que vraisemblablement le vieux n’eut le temps de se rendre compte de rien. Jaillissant de sa ruelle comme un boulet de canon, Romain se précipita à sa rencontre et le heurta de toutes ses forces. Le SDF, qui titubait déjà un peu, perdit l’équilibre et tomba dans l’eau comme une pierre. Malgré les risques, le jeune homme s’attarda quelques secondes. Après le bruyant plongeon du vieux, l’eau était redevenue lisse, à peine troublée de quelques cloques. Puis même les bulles disparurent, et l’ex-banquier s’éloigna à la hâte, jetant un regard inquiet quoique satisfait aux alentours. Il prenait des précautions mais il était persuadé qu’il ne se ferait pas prendre. Après tout, il était le seul à pouvoir reprendre les choses en main.

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« 3 ».

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« 2 ».

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Romain rôdait. Personne n’osait plus s’approcher de ce jeune homme aux yeux perçants, à la barbe blonde, qui errait dans les rues en se murmurant des secrets pour lui-même. Fréquemment, il s’arrêtait net devant un panneau, un mur, une pancarte quelconque, puis repartait en gémissant tout bas. Le dernier chiffre ne voulait pas sortir. Il était pourtant tellement courant, pourquoi ne voulait-il pas apparaître ? Cette attente le rendait fou. Quand ce serait fini, il pourrait enfin reprendre le cours de sa vie. Retrouver un appartement, un travail. Gravir les échelons. Être libre. Ses pas l’avaient mené dans des quartiers familiers et inconsciemment, il avait repris le chemin de la banque. Il s’arrêta de l’autre côté de la rue, observant le bâtiment. La porte s’ouvrit sur un client qui s’éloigna, puis sur un second. Non, une seconde. Romain s’était raidi. Pour l’avoir espionnée et suivie pendant de longs mois avant d’abandonner cette piste, il l’a reconnut aussitôt. La cliente. La première porteuse. Ses cheveux étaient toujours aussi courts et hérissés mais elle avait abandonné son haut ridicule pour un sweat-shirt semblable à ceux portés par les étudiants dans les universités anglaises ou américaines. Il était vert et quand elle s’éloigna, Romain découvrit l’énorme « 1 » inscrit dans son dos.

Ça y était.

Le jeune homme eut un sourire, emprunt d’une certaine mélancolie. La boucle devait être bouclée et s’il ne s’était encore jamais attaqué à un porteur, il sentait que le moment était venu. Après tout, c’était par elle que tout avait commencé, elle était l’origine de tous ses maux. La fille remontait le trottoir de l’autre côté de la rue et Romain lui emboîta le pas sans se presser. Maintenant que la fin était proche, il était gagné par un certain apaisement. Sporadiquement, ses doigts se resserraient autour du cran d’arrêt qu’il s’était procuré il y a quelques semaines. Il avait hâte de pouvoir s’en débarrasser, enfin ! Les passants n’étaient pas si nombreux ce matin et sa filature se déroulait comme dans un rêve, sans le moindre effort de sa part. Pas une seule fois, la jeune femme ne tourna les yeux vers lui. Pas une seule fois, un badaud ne s’inquiéta de cet homme étrange qui suivait en parallèle le même chemin qu’une étudiante insouciante.

La cage d’escalier où elle le mena finalement était sombre, peu éclairée par ses fenêtres aussi étroites que des meurtrières. Les marches grinçaient, mais pas autant que ses dents. Tout ce qu’il voulait, c’était la rattraper avant qu’elle ne rentre chez elle et qu’il soit plus difficile de l’atteindre. Il fallait en finir. S’efforçant de rester discret, Romain attendit de n’être plus qu’à quelques marches d’elle pour bondir avec brutalité. La jeune femme poussa un cri en se retournant et tendit le bras dans un mouvement réflexe pour se protéger. La lame dévia de sa trajectoire, effleurant à peine la peau et Romain gronda. Déjà, sa tortionnaire s’échappait en haletant, escaladant les marches quatre à quatre pour filer dans les étages. Il la rattrapa par la cheville sur le palier.

― Non !

Ses cris allaient finir par ameuter les voisins. Elle le griffa alors qu’il essayait de la coincer dans le coin. Cette fois, ce fut lui qui rugit de rage, elle était pourtant à portée de main ! Décidé à en finir, l’ex-banquier brandit le couteau et devant son regard noir plein de détermination, la jeune femme gémit. C’était gagné, du moins, le croyait-il. Dans un dernier effort désespéré et alors que ses mains tâtonnaient sur le mur derrière elle à la recherche d’une arme quelconque, elle se raidit soudainement. Romain ne le vit pas venir : un formidable coup de pied vint le cueillir au milieu du plexus et il recula plié en deux, le souffle coupé. Son dernier pas fut celui de trop : il dévala les marches dans un grand fracas.

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Abigail se précipita vers la rambarde et se pressa par-dessus. L’homme avait dégringolé plusieurs dizaines de marches et l’angle étrange de son cou ne laissait présager que peu d’espoirs sur ses chances de survie. Des larmes lui montèrent aux yeux  et elle se laissa doucement glisser au sol, submergée par les émotions. Elle resta prostrée quelques minutes jusqu’à ce qu’une main se pose sur son épaule, la faisant sursauter. Sa voisine prit les choses en main, la réconforta, l’emmena chez elle en attendant la police et les secours. Pelotonné sur le vieux canapé de velours fatigué, une tasse de thé chaud à la main, Abi se demanda si elle n’avait pas rêvé, mais la coupure bien nette sur son avant-bras était là pour prouver le contraire. La sonnerie de son portable la fit sursauter et elle mit quelques secondes à le trouver dans son sac. Ses mains tremblaient comme des feuilles.

Au bout du fil, personne ne répondit. Décontenancée, la jeune femme raccrocha et jeta un coup d’œil au numéro entrant, puis fronça les sourcils. Ce devait être un bug, seuls trois chiffres s’affichaient à l’écran… Et elle était bien sûre et certaine que « 703 » ne correspondait à aucun numéro connu. Abigail haussa les épaules et préféra se replonger dans la vapeur apaisante de son thé. Déjà, elle entendait les sirènes de la police qui se rapprochaient. Tout allait s’arranger.

FIN

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13 thoughts on “703, par Miah Jullion

  1. Merci ! A force de le relire, je trouvais ça pas mal ennuyeux alors tant mieux si tu as été jusqu’au bout, ça me fait plaisir ^_^.

  2. La transmission maléfique, chouette sujet. Il doit y avoir un moment où l’on se dit, en écrivant un tel texte : « Pourquoi ai-je choisi le chiffre 703 et pas le 12, comme tout le monde ? ». En tout cas, ça marche.

  3. Merci ! Heureusement, on se pose pas la question en plein milieu, avec seulement 24h, ça deviendrait critique 😛

  4. Quelle tension, toujours… Wow. Bravo 😉

    PS :
    « De nouveau, le soir, il préféra appeler un taxi. Il n’avait pas la force de redescendre sous terre. »

    Double sens intentionnel avec « descendre sous terre » = aller vers les enfers/les morts ? Juste par curiosité 😀

  5. Ah, je comprends mieux ce que tu voulais dire par le fait d’avoir choisi des thématiques qui se ressemblent un peu. Effectivement, c’est troublant. XD

    En tout cas, c’est une sacrée descente aux enfers. Au début, l’histoire m’a beaucoup amusé. Les manies de Romain, Patrick le perroquet, leur petite colocation forcée, tout ça m’a fait sourire. Puis les choses s’accélèrent et l’amusement a laissé place au malaise.

    Le pire étant que toute cette affaire est loin d’être terminée.

    Vraiment une bonne lecture, je n’ai pas pu décrocher jusqu’à la fin. :3

  6. Gregorio > Merci ^_^. J’ai dû interchanger des passages en catastrophe pendant la dernière heure du challenge et c’était difficile de dire si ça fonctionnait toujours malgré tout :3. Pour la phrase que tu as relevée… Je n’irai pas jusqu’à dire que c’était intentionnel parce que je n’ai pas cherché consciemment à la placer mais quand j’ai eu mis le point, ce double-sens possible m’a effleuré l’esprit. J’ai laissé, ça rendait pas si mal ^^.

    Erwin > Oui hein ? J’espère que c’est pas un signe OO. Content que ça t’ait plu ! En effet, c’est pas près de finir, et dieu seul sait quand ça a commencé hinhin.

  7. Merchi Xav’ ^_^ J’aurai aimé donné une plus grande importance aux nombres, m’attarder plus dessus pour faire monter le malaise… Mais pas eu le temps ^^’.

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