Wiener Dämpfe, par Comte de X

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

 

Aujourd’hui, Magalie se marie. Tout ça est arrivé tellement vite pour elle. Elle remonte l’allée de l’église et tout le monde rive ses yeux vers elle. Elle se demande comment elle en est arrivée là.

 *

Trois semaines plus tôt, elle était arrivée de Paris. Ses parents avaient décidé de l’envoyer en pension chez la grand tante de Vienne, en Autriche pour lui permettre de mieux connaître le savoir-vivre bourgeois des femmes viennoises. Quand Magalie avait entendu cette nouvelle, elle avait été plutôt réjouie. Oh ! pas à l’idée de pouvoir courir les bals en robe de princesse comme dans un conte de fée, non. Magalie s’intéressait plutôt à des domaines auxquels une jeune femme de bonne famille à peine sortie du pensionnat n’est pas censée s’intéresser. Magalie était une véritable passionnée de mécanique et surtout de mécanique steam et cette quantité inouïe de nouvelles inventions qu’elle avait permis d’apporter au monde.

Arrivée au-dessus de la capitale autrichienne, Magalie avait pu découvrir le beau Danube bleu et les nombreux bâtiments majestueux qui s’étalaient dans la ville à la lumière du soleil levant. Le voyage de nuit s’était très bien passé, les moteurs ne l’avaient pas empêché de dormir, et le petit-déjeuner avait été copieux. La jeune femme était de très bonne humeur et quelque peu excitée par cette nouvelle vie qui l’attendait. Elle se demandait qui viendrait la récupérer. Serait-ce la grand tante en personne ou enverrait-elle son majordome ?

Une fois débarquée de l’aéronef, Magalie ne vit personne semblant l’attendre. C’était étonnant, la grand tante avait bien confirmé que tout était prêt pour la recevoir. Le jeune femme, peu inquiète, alla flâner un peu et lire les titres de journaux du matin et les dépêches télégraphiques. Elle n’y trouva rien de neuf comparé à Paris. Dans le même temps, elle regardait les gens et la façon dont ils étaient habillés. La mode était si différente de la France. Là-bas, les femmes ressemblaient à des pâtisseries. Ici, elles étaient les bonbons de Vienne. Ces étranges comparaisons donnèrent presque faim à Magalie. Cela faisait déjà près d’une heure qu’elle était là, à attendre et toujours aucun signe de la grand tante ou de son majordome. Elle se disait qu’elle allait envoyer un télégramme pour les prévenir quand un jeune homme à peine plus âgé l’accosta. C’était un des valets de la grand tante.

— Je suis désolé du retard mais je ne viens pas souvent seul en ville ! annonça-t-il à Magalie avec un très fort accent allemand. Il avait un sourire franc et mignon qui empêcha la jeune femme de lui en vouloir de s’être fait attendre.

— Ce n’est rien, parvint-elle à articuler.

Les valises furent vite mises dans la voiture automobile — Magalie jubilait complétement en voyant cette machine — et le jeune conduisit l’invitée chez la grand tante.

La maison était sur les hauteurs de la ville, il y en avait pour une bonne heure pour l’atteindre. Le jeune garçon conduisait d’une façon très tendue, tout en accélérations et freinages brusques. Magalie n’aurait pas dû être rassurée mais elle aimait cette sensation et le jeune homme semblait tout à fait sûr de ce qu’il faisait. Au moins aurait-elle quelques aventures de voyages à raconter en rentrant en chez elle.

 *

En arpentant l’allée de l’église, elle se dit qu’en y repensant bien, elle avait été très naïve avec cette histoire de voyage à Vienne pour une année. Elle avait pourtant eu l’exemple de cette jeune fille dont elle n’était pas très proche au pensionnat et dont elle ne se souvient pas du nom, qui était partie un peu comme ça, avec un faux prétexte, en Angleterre et qui s’était retrouvée mariée à un vieux lord de vingt-sept ans. Comment n’avait-elle pas pu penser que ça lui pendait aussi au nez ? Elle n’en sait rien mais à présent elle s’en veut.

 *

Une fois arrivée au manoir, elle fut reçue par la gouvernante qui lui montra sa chambre et l’invita à se préparer pour être reçue par Madame.

La grand tante l’avait rencontrée et lui avait rapidement présenté la maison, le personnel (le majordome s’était cassé la jambe le matin même, expliquant pourquoi le garçon d’écurie l’avait accueillie avec retard). Les joues de Magalie s’empourprèrent en repensant à ce jeune homme. Le vieille dame s’en rendit compte immédiatement et remis en place sa jeune invitée, lui rappelant son rang et le fait qu’elle ne pouvait pas frayer avec n’importe qui.

 *

Malgré ce rappel à l’ordre du protocole, qu’elle connaissait pourtant déjà très bien, Magalie passa les quelques jours suivant à essayer de parler avec le jeune homme. Si son physique et son sourire étaient tout à fait agréables à regarder, Magalie allait surtout le voir pour ses connaissances en mécanique. Elle l’avait vu s’occuper de l’automobile et avait compris qu’il serait la seule personne réellement intéressante dans la maison.

Tous les matins, la jeune femme suivait les cours du précepteur engagé par sa tante ou recevait des visites et devait faire des courbettes à des femmes de la haute société viennoise qui leur rendaient visite. Magalie ne supportait pas ces mondanités et ne passait ses matinées qu’à penser à ce qu’elle allait bien pouvoir faire avec le valet et son automobile.

Au bout de deux semaines, personne n’avait demandé de compte à Magalie pour ce qu’elle faisait de ses après-midis. Elle les avait presque toutes passées avec le charmant jeune homme. Au début, il avait discuté avec elle des choses qu’elle voulait entendre. Mécanique, fonctionnement de la voiture et des quelques autres machines à vapeur dont il s’occupait au manoir, puis la jeune Française devenant de plus en plus curieuse, il l’avait emmenée en ville, dans un quartier pas très bien famé mais où elle avait pu découvrir le monde des gens qui travaillent directement avec toutes ces machines. Évidemment, elle avait été obligée de revêtir des habits beaucoup moins chic que ce qu’elle portait d’habitude et pour ne pas attirer les soupçons sur son rang. Elle avait dû faire ça en chemin. Le valet s’était arrêté dans un petit bosquet et avait laissé Magalie se changer en toute discrétion. Il n’avait même pas essayé de regarder une seule fois. Elle en avait d’ailleurs été étrangement assez déçue.

Une fois dans cette zone étrange et nouvelle pour elle, Magalie rencontra beaucoup d’hommes et de femmes aux traits tirés et aux yeux fatigués mais le sourire aux lèvres. Elle avait appris énormément de choses en si peu de temps. Elle s’était même énormément rapprochée de son valet. Elle ne connaissait pas son prénom et pourtant, il était devenu la chose qui occupait son esprit à tout moment. Elle commençait à se languir de l’embrasser mais n’était pas sûre que ses sentiments soient réciproques. Elle se disait qu’il n’oserait jamais faire le premier pas à cause de leur différence de classe. Et c’était pour ces raisons qu’elle n’osait pas non plus lui sauter au cou et l’enlacer avec fougue.

Cela faisait deux jours que Magalie se disait qu’elle allait passer à l’acte. Elle ne pourrait pas se contenir trop longtemps de toute façon. Elle avait l’impression de fondre quand il lui souriait. Surtout avec cette petite fossette qui creusait sa joue à chaque fois. Elle l’avait remarquée la première fois mais à présent, elle ne voyait plus que ça.

Ce matin là, au lieu de recevoir de vieilles rombières et leurs filles un peu trop empouponnées pour pouvoir réfléchir d’elles-mêmes, la grand tante eut le plaisir de voir venir une amie de longue date et son fils, Joseph. Il avait trente deux ans et était le fils unique d’une des plus grandes familles viennoises. Magalie n’avait écouté cette présentation, pourtant tout à fait claire dans sa volonté, que d’une oreille distante, la tête prise par l’image de son valet.

Quand elle avait réellement compris ce que ce Joseph venait faire, la jeune femme s’était à peine excusée et était allée s’enfermer dans sa chambre. Il était hors de question qu’elle se marie à ce vieux qui semblait pédant au possible et dont elle ne voulait absolument rien savoir. Une fois les invités partis (à la hâte, il est vrai, au vu de la réaction de la promise), la grand tante monta voir Magalie dans sa chambre.

— Ne croyez-vous pas que j’ai vu votre petit jeu avec mon valet ? Je sais qu’il est très beau et semble vigoureux pour la besogne, mais il n’est pas de notre rang. Vous devez épousez quelqu’un comme Joseph.

Magalie restait murée dans son silence. Elle n’épouserait pas ce Joseph, plutôt mourir.

— Faites comme tout le monde, avait fini la tante avec une voix qui se voulait plus apaisante que réprobatrice, mariez-vous pour les titres et l’argent, et gardez le valet pour la bagatelle !

La jeune femme leva des yeux incrédules, l’esprit bousculé par ce conseil qu’elle considérait comme affreux et surtout essayant d’empêcher son imagination de courir pour voir toutes les femmes qu’elle connaissait agir de la sorte, sa mère en tête. Elle ne put articuler quoi que ce soit et s’effondra sur son lit, toute en sanglots.

Elle ne mangea pas ce midi, ni le soir. Le mariage était prévu pour la fin de la semaine. Magalie se disait qu’en ne mangeant plus du tout, elle mourrait peut-être avant.

Finalement, prise d’un sursaut d’espoir, elle était partie voir son valet et l’avait supplié de l’emmener loin. Elle voulait qu’ils vivent ensemble. La pauvreté ne lui faisait pas peur, le travail non plus. Il n’hésita pas et tous deux s’enfuirent avec l’automobile pour aller se terrer dans le quartier où il l’avait emmenée à plusieurs reprises. Ils seraient en sécurité lui avait-il promis.

 *

Aujourd’hui, Magalie se marie. Tout ça est arrivé tellement vite pour elle. Elle arrive devant l’autel et tout le monde rive ses yeux vers elle. Elle pleure et tous y voient de la joie. Elle, se demande comment elle pourra vivre une fois mariée à cet affreux Joseph alors que son amour va être pendu pour avoir enlevé une jeune noble.

FIN

 

 

Artiste choisi : Johann Strauss IIet les morceaux dans leur désordre d’apparition :

  • Le beau Danube bleu — op. 314
  • Bonbon de Vienne — op. 307
  • Savoir-vivre bourgeois — op. 306
  • Conte de fée — op. 312
  • Journaux du matin — op. 279
  • Moteurs — op. 265
  • Accélérations — op. 234
  • Aventures de voyages — op. 227
  • Dépêches télégraphiques — op. 195
  • Femmes viennoises — op. 423

*

L’Auteur : Comte de X : « Animal d’intérieur — Collectionneur de machines à écrire. »

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4 thoughts on “Wiener Dämpfe, par Comte de X

  1. Je ne sais pas ce que veux dire le titre donc ca m’a attiré. Et..euh.. franchement… tu es un(e) sadique de première ! Mettre une fin pareille ;w;
    J’ai beaucoup aimé. C’est court mais ca contient l’essentiel. Le personnage principal est assez attachant. Enfin bref, bravo 🙂

  2. Le titre signifie (d’après google traduction, parce que moi, je parle pas allemand) : Vapeurs viennoises

    Je suis content que ça t’ai plu. La contrainte des 24 heures ne m’aura pas permis d’approfondir comme je le souhaitais mais au moins j’ai pu faire une histoire complète.

  3. arrfff, Ô monde cruel…. mais quel est donc cet auteur qui collectionne les machines à écrire pour nous livrer des jeunes filles en pâture??? Et le valet :'(

  4. Joli, et chute digne du château de Laze (Polnareff)… Très bien écrit ! 🙂

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