Une autre histoire, par Gregorio Cept

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

J’avais appelé Lisa aux premières heures du jour ; j’avais absolument besoin de quelqu’un à qui parler. À mon coup de téléphone matinal, elle sut que quelque chose n’allait pas. À peine eut-elle entendu ma voix un peu tremblotante, qui n’avait prononcé que la phrase « Je me suis disputé avec Natacha », qu’elle me fit taire, et promit d’arriver chez moi dans les prochaines dix minutes. La promesse fut tenue, étonnement, et aussitôt arrivée chez moi, elle me prit dans ses bras.

— Alors Michaël, qu’est-ce qu’il y a avec ta femme ?

Je lui ai tout raconté. Je ne reconnaissais plus Natacha ces derniers temps… Elle ne me parlait plus, elle était dans son monde, elle me cachait ce qu’elle faisait. Elle m’assurait qu’elle m’aimait mais… Il y avait quelque chose de bizarre. Excédé par son comportement froid et secret, je m’étais disputé avec elle la veille, et elle était partie dormir chez une de ses amies. Exténué, je m’étais endormi, et j’avais appelé Lisa au moment même où je m’étais réveillé.

J’avais hésité à l’appeler : débordé par le travail, cela faisait longtemps que je ne lui avais plus parlé. Mais c’était une collègue de longue date, avec laquelle je partageais auparavant beaucoup de choses. C’était aussi, de plus, la meilleure amie de ma femme : j’espérais ainsi qu’elle serait à même de m’aider. Enfin, j’espérais que comme autrefois, nous pouvions parler de tout, qu’il n’y avait rien de confidentiel entre elle et moi.

Sa venue me prouvait, selon moi, que c’était toujours le cas. Installés dans le salon luxueux de ma villa, sur un canapé d’un rouge grenat, je lui servis du thé et je lui confiai tout ce que je pensais, tout ce que je trouvais important. Elle m’écouta attentivement, comme si je pouvais lui parler de tout, parler de ma vie entière, même, s’il le fallait.

Je reconnaissais que le couple que je formais avec Natacha n’était pas idéal : nous étions presque toute la journée à nos boulots respectifs, loin l’un de l’autre de quelques dizaines de kilomètres. Quand nous étions ensemble, c’était pour quelques heures à la villa, essentiellement pour dormir. Et encore, parfois, je dormais chez un collègue, ou elle le faisait également. Nous vivions dans la même maison, mais plus comme des collègues que des vrais mariés.

Ainsi dit, il est dur d’imaginer que l’on se soit unis un jour… Mais aussi étrange que cela paraisse, notre situation nous convenait. Nous nous étions rencontrés par des amis communs, aussi de la finance ; tous du même milieu, nous estimions que le travail remplissait nos vies. Natacha et moi, c’était une relation d’affaires couplé à une activité sexuelle. L’absence de l’autre ne nous dérangeait pas, si nous étions plongés dans un dossier intéressant.

J’étais peut-être trop sévère avec notre couple. Les premiers jours avaient été merveilleux. Nous étions amoureux fous. Le mariage fut vite prononcé – trop vite peut-être ? Et après quelques mois de travail intensif, nous avions eu la bonne idée de partir en vacances quelques jours, loin de nos bureaux et de la vie citadine. Passer quelques semaines à l’île Maurice. Mais force est de constater que nous nous étions habitués à ce mode de vie que nous essayions de fuir ; nous avons écourté nos vacances. Elles n’avaient duré que six jours.

Nous nous étions retrouvés pour mieux nous séparer. Depuis ces vacances, j’avais vu les murailles qui nous séparaient, et en même temps, je m’étais rendu compte de l’attachement que je lui portais. J’avais envie de passer du temps avec elle, d’être avec elle. Je voulais que l’on prenne tous deux un congé, juste avoir encore un matin, un simple matin, où seul le « nous » importait. Où nous revenions aux premiers jours de l’amour, à la rencontre, la séduction, l’amour de l’autre et du couple…

Et j’avais l’impression qu’elle ne ressentait que du dédain pour moi. Quelque chose là-bas, lors de ce voyage à l’île Maurice, l’avait changé. Peut-être ce jour bizarre où elle avait rencontré cette femme nommée Laëtitia, avec qui elle avait beaucoup discutée. Il me semblait qu’elle lui avait laissé une impression étrange. Je ne pouvais m’empêcher de noter que le jour juste après celui de cette rencontre, elle m’avait donné sa décision : elle voulait rentrer chez nous. Lisa me coupa, pour la première fois, afin de me demander des détails : peut-être était-ce bien à ce moment qu’elle avait changé ?

Mais tout était dit, je ne savais pas grand-chose de plus. Elle avait voulu aller à la piscine de l’hôtel, et j’avais préféré passer ma journée à visiter la côte. Pendant que je profitais de pouvoir aller où je voulais, et faire ce qui me chantait, je savais qu’elle avait rencontré une jeune femme très extravertie, avec qui elle avait parlé longtemps à la piscine. Je ne savais rien de plus sur ce qui s’était passé, parce qu’elle n’avait pas voulu me donner des détails. Mais selon moi, à partir de cet instant, elle n’était plus la même.

Je regardais les tasses en porcelaine, vides depuis longtemps, sans un mot. Puis je contemplais la pluie qui tombait dehors, sans discontinuer. Je n’avais plus rien à dire. Lisa mit une main sur mon épaule, et je me suis tourné vers elle. Elle me fit un grand sourire.

— Fais des bébés.

— Pardon ?

— Deux ou trois pour commencer. Tu m’as dit qu’elle avait vu cette femme jeune, qui avait tout son temps devant elle, joyeuse… Et vous deux, vous n’avez toujours pas d’enfants… Peut-être voudrait-elle en avoir.

J’étais un peu perplexe.

— Natacha, avoir des enfants ? Tu es sûre ?

— Michaël, Natacha veut appartenir à une famille. Toutes les femmes le veulent. Elle a un mari, une situation stable, mais elle attend de toi que tu prennes les devants.

Je baissai la tête, honteux. Bien sûr que nous avions eu le projet d’avoir des enfants, mais nous n’avions plus abordé ce sujet depuis longtemps et je n’avais jamais pensé en reparler.

— Mais pourquoi ne m’a-t-elle jamais rien dit ? Pour l’instant elle m’évite, elle ne veut pas de mon contact, elle ne me voit pas, elle ne me voit plus.

— Tu exagères… Natacha n’est pas une de ces filles faciles qui se dévoilent trop aisément, tu le sais bien. C’est une femme fière. Et tu es un homme fier également. C’est cette qualité que vous avez aimé en l’autre. Mais maintenant, elle voudrait que toi tu lui proposes un enfant, que tu lui fasses signifier clairement ton amour, et que tu oses affirmer ton désir.

Je lui ai souri légèrement. Ce que me disait Lisa éclairait un peu mon sombre chemin, mais il y’avait toujours des zones d’ombres, du brouillard, qu’il me fallait dissiper.

— Lisa, honnêtement. Tu ne crois pas qu’il y a juste quelques hommes dans sa vie et qu’elle ne veut pas m’en parler ?

Lisa eut un rire franc qui se répercuta à travers les murs.

— Non Michaël, je te donne ma parole que ce n’est pas son genre.

Elle me fit une petite bourrade, et j’ai émis un petit rire.

— Voyons, comment peux-tu penser que ce n’est pas toi qu’elle aime ? Je ne vois pas Natacha te tromper de droite à gauche avec des collègues de bureau, ou n’importe quel homme. Elle est avec toi. D’accord ? Elle veut peut-être juste avoir des enfants. Une petite fille, peut-être.

— Tu sais, j’aimerais bien que Natacha soit comme toi Lisa… Simple, directe, tu es vraiment quelqu’un de bien. Natacha t’apprécie beaucoup aussi, tu le sais ?

— Oui, oui, je sais. Je le sais très bien.

La pluie avait cessé. Je l’ai raccompagné à la porte, tout en pensant à des enfants, et à des prénoms. J’étais heureux. Alors que Lisa était sur le pas de porte, son téléphone portable sonna dans son sac, et je la vis le prendre, sourire fugitivement, puis presser sur une touche pour l’arrêter. Je vis en passant que c’était le contact « Mon amour » qui avait essayé de l’appeler. J’eus un petit sourire, qu’elle remarqua immédiatement. Elle fut un peu fébrile.

— Je dois l’appeler maintenant… Je file. Allez, je te vois bientôt. Passe-moi des nouvelles de Natacha dès que tu en as. Vraiment hein, dès que tu en as.

— D’accord Lisa. Merci pour tout. Tu es vraiment une bonne amie… Je voudrais bien plus te connaître. Que tu me racontes ta vie une prochaine fois… Par exemple ton histoire d’amour. D’accord ?

— Dès que je peux !

*

Michaël ferma la porte, et Lisa se dirigea vers sa voiture. Dès qu’elle se fut installée et qu’elle eût fermé sa portière, elle appuya sur la touche de rappel, composant immédiatement le numéro de la personne qui avait voulu la contacter.

— Ton mari est toujours un con ma belle.

FIN

 

Artiste choisi : Jean-Jacques Goldman

  • Une autre histoire
  • Lisa
  • Natacha
  • La promesse
  • Il y a
  • Quelque chose de bizarre
  • Confidentiel
  • Rouge
  • Parler de ma vie (ok, c’est presque un « joker » 😉 )
  • Ensemble
  • L’absence
  • Bonne idée
  • Les murailles
  • Encore un matin
  • Juste un petit moment
  • Là-bas
  • Jour bizarre
  • Laëtitia
  • Juste après
  • Tout était dit
  • Sans un mot
  • La Pluie
  • Fais des bébés
  • Tu m’as dit
  • Appartenir
  • Elle attend
  • Elle ne me voit pas
  • Ces filles faciles
  • Brouillard
  • Juste quelques hommes
  • Je te donne
  • Pas toi
  • Petite fille
  • Comme toi
  • En passant

*

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8 thoughts on “Une autre histoire, par Gregorio Cept

  1. Quand tu m’as annoncé le nombre de titres, j’ai parié mentalement sur Goldman ^^ bien joué ! comme quoi on peut faire court et mouche en même temps !

  2. Déjà bravo pour avoir placé autant de titre. ca force le respect. Ensuite ton histoire est courte mais bien. Elle contient l’essentiel.
    Mais j’ai une question : c’est un couple de lesbienne ou sa femme le trompe avec un autre homme ? Je penche pour la première hypothèse mais j’ai peur d’avoir l’esprit trop tordu…

    • Merci ! 🙂 Oui je voulais une histoire courte avec un max de chansons, content donc que ça marche 😉
      Non non, tu as un bon esprit tordu, c’est bien un couple de lesbiennes, Natacha qui a vu Lisa sous un autre jour… ^^

  3. 35 titres… Respect !
    La chute est vraiment sympa. La dernière phrase me fait bien marrer ^^

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