Transhumance, par Tristan Durand

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

 

Comme souvent, la peur et la culpabilité me prennent aux tripes. Nos souvenirs errants et fuyants s’amassent, s’entrechoquent sans cesse. Encore et toujours plus d’informations à traiter, à stocker. Les champs de rouille se mêlent à ceux de blé, l’amour à la peur, la rage à la plénitude. Ce surplus de sensations n’est pas le bienvenu, et la douleur continue son expansion, toujours plus fulgurante. Plus que quelques secondes… Elle croît, croît encore…

Temps mort.

La libération est enfin là, mais toujours pas de liberté à l’horizon, l’infini manège, la grande transhumance, peut reprendre sa course. Mais revenons sur nos pas un moment…

J’occupais la chambre 648, ainsi beaucoup m’appelaient simplement par mon numéro. Mais mes parents m’appelaient Thobas, je crois. Qu’importe, il valait de toute façon mieux ne plus penser à tout ça, cela appartenait à un autre monde, une autre vie.

Quarante ans que je moisis ici, trente en années terrestres d’après nos experts. Impossible de tirer les vers du nez de qui que ce soit quant à ce qui nous a mené ici, ni pourquoi nos souvenirs sont si vagues. Tout ce qu’il me fallait savoir aujourd’hui, c’est que c’était mon dernier travail ici, et mieux encore que la survie, mon salaire cette fois serait peut-être la liberté.

Les portes du bloc 6 allaient s’ouvrir. Nous n’étions que deux aujourd’hui, avec nos pelles, brouettes et masques à gaz.

— On fait la course ?

— Bien sûr, je compte jusqu’à trois…

Nous sourîmes à moitié. Les derniers à avoir tenter le petit jeu s’étaient retrouvés en coma dans le désert, avalés par les Roches avant même que nous puissions sortir les secourir. La blague n’avait jamais fait rire personne, mais les vieilles habitudes sont tenaces. Ici, le moindre effort superflu est à regretter immédiatement. La chaleur et la gravité qui règnent rendent chaque mouvement pénible, et malgré les masques chaque respiration vous prenait les bronches en otage.

Les portes s’ouvrirent, on ne traîna pas. Un lac cendreux en mouvement avait été aperçu à cinq kilomètres au sud du Refuge. Notre boulot consistait à remplir nos grandes brouettes de cendres, mais surtout de charbon, et revenir vivant afin de les rendre digérables. Ils pouvaient nous nourrir avec ça, mais le transport et la protection bien sûr, passaient à la trappe.

Nous tentions tant que nous le pouvions d’éviter les vapeurs ferreuses, mais certaines nous prenaient par surprise, surgissant du sol sans prévenir. Comme d’habitude quand je m’en prenais une, je retirais mon masque une seconde pour cracher mon caillot de sang sur son coupable. C’était probablement mauvais pour moi, mais la symbolique était un peu tout ce qu’il nous restait.

Nous arrivâmes en haut d’un monticule de rouille, pour enfin apercevoir le lac. Seule tâche noire et floue dans le monochrome orangé qui englobait terre et ciel, se déplaçant lentement vers l’est, avalant au passage quelques débris et une petite partie du bosquet de rouille qui se trouvait sur son chemin. Les formes dansaient sous nos yeux à cause de la chaleur, mais malgré ça je pus distinguer la caravane humaine qui se profilait cinq cent mètres à l’est de la tâche. Bien sûr ce n’était qu’un leurre, une forme donnée à la rouille par les Roches pour nous appâter. Elles n’avaient même pas besoin de nous pour se nourrir, nous étions probablement simplement perçus comme des intrus. Ou un divertissement. La cervelle de mon compagnon avait dû s’oxyder, car il fonça droit vers la caravane, tentant à coup de cris de les prévenir qu’il ne fallait pas rester là. Tant pis pour lui, je n’allais pas m’essouffler à le faire revenir, déjà qu’il nous avait fait repérer. Paix à ton âme 1065. Ou 1025. Qu’importe, encore une fois.

Je descendais doucement vers le lac, et remplis bien vite ma tâche. Un coup d’œil vers l’est : plus personne. Mais des blocs de minerais s’envolaient déjà vers moi. J’étais bel et bien repéré.

— Un coup, pour le symbole.

Je levai ma pelle, tranchant vers l’avant, attendant qu’un bloc daigne me chuter dessus. Maintenant !

Je mis toute ma force dans le coup, mais le bloc était bien trop dense. Sa trajectoire était déviée mais la pelle se brisa, et son extrémité vint se ficher dans mon bras droit. Je serrai les dents un moment, jetai le morceau à terre, puis jurai sur le dos de tous les dieux que je connaissais en retirant ma veste pour faire un bandage de fortune. Les Roches s’arrêtèrent, m’estropier suffisait.
Le retour, précipité et fatiguant, se fit sous mes excuses aux dieux que j’avais insultés plus tôt, pour ne pas me retrouver sous le joug d’une vapeur, qui rendrait ma plaie incurable. Mais les dieux sont vicieux, et bien qu’aucune bouffée de fer ne me surpris, le plaie me fit m’évanouir à cent mètres des portes du bloc 6.

Lorsque je me réveillai, ils finissaient de serrer les entraves qui maintenaient nos torses, poignets et chevilles aux tables sur lesquelles nous étions allongés. Ils n’avaient pas perdu de temps, parfait. Dans mon cas, un seul poignet suffisait, mon bras droit ayant été amputé peu de temps auparavant. Tant pis, je m’en vais bientôt. Je ne sentais presque plus les tubes qui remontaient mes narines, mais malgré les probables drogues, la désagréable sensation de la combinaison contre ma peau restait inchangée.

Les créateurs du protocole sortirent les aiguilles et le fil de cuivre, il était temps de coudre nos cagoules, nous enfermer dans notre dernier costume.

Je pris la peine de jeter un regard vers mes trois compagnons de voyage, l’un priait, les autres affichaient un sourire comme on en voit peu par ici. Comment ces deux là pouvaient-ils être si confiants ? Nous étions les premiers sujets soumis au protocole, presque tous les outils et matériaux provenaient de récupération et j’ignorai même si le Conseil approuvait sa mise en application.

Je priais moi aussi, d’une certaine manière. «Pour un lendemain sans chaînes…» ne cessais-je de me répéter, alors qu’ils reliaient l’alliage de la combinaison sur mon visage. Nous n’étions alors plus que des sacs grotesques dont sortaient quelques tubes noirs. Vint un instant d’éternité, durant lequel je pus sentir le fluide froid se frayer un chemin vers mes poumons, mon corps de son entier se raidit, se relâcha, puis se raidit à nouveau.

Un lendemain…

Je ne pouvais rien voir, entendais certains de mes compagnons haleter et suffoquer, les tables tremblaient sous nos muscles hors de contrôle.

Sans chaînes…

La nausée, la peur. Vomir serait fatal dans ces conditions.

— On les perd. Lancez la phase huit immédiatement !

La panique s’empare de moi, je voudrais hurler, sans le pouvoir. Un bourdonnement continu se fit entendre, puis devint plus fort à mesure des contractions. Encore plus fort.

Sans chaînes…

Plus fort.

Sans chaînes.

Plus rien.

Je me réveillai en sursaut, les larmes aux yeux, comme sorti d’un cauchemar. J’étais sur un grand lit, confortable qui plus est, dans une pièce aux murs de pierres nues, quelques vêtements éparpillés à mon côté. Une faible lueur transparaissait au travers de plaques déposées derrière une fenêtre (ouverte !).

— C’est réel. Ils ont réussi, me dis-je sans trop oser y croire.

Je repoussai la couverture et comme pour me rassurer, vérifiai que l’hôte était bel et bien un homme. C’était le cas. Pour l’instant, pas trop de changements. Sans plus attendre je me précipitai vers la fenêtre, me regardai quelques secondes dans le reflet du vitrage, puis repoussai brusquement les plaques, qui coulissèrent sur le côté. Je fus ébloui un moment mais pus bientôt, au delà des flots de lumière, apercevoir cette conjugaison unique de vert surmonté de bleu pâle. Je clignai des yeux, une fois, deux fois. La colline était toujours là, les quelques arbres toujours vivants, et le ciel n’avait pas viré à l’orange. De nouvelles larmes me vinrent aux yeux, et je ne pus m’empêcher d’émettre un cri de victoire. Le cauchemar était bel et bien terminé.

Je partais ouvrir la porte pour me jeter à bras ouverts au dehors, mais une photographie pendue à celle-ci attira mon attention. L’homme que j’étais devenu était présent, dans des habits qui ne pouvait que m’être étrangers, portant à ses bras une femme en robe blanche. Sa femme ?

— Ma femme ? ajoutai-je après un léger rire nerveux. Elle souriait. Je restai encore une fois ébahi, pas même dans mes plus profonds souvenirs n’émergeait de sourire sur le visage d’une femme.

Après avoir enfilé les vêtements supposés miens, je descendis les escaliers en vitesse, et trouvai ma femme occupée à tartiner du pain et buvant du café. Du pain ! Et du café ! Plus de charbon modifié, plus d’additifs via seringues non-stérilisées, plus de coma pour digérer, plus jamais. Plus jamais !

Dans mon euphorie je l’embrassai de pleine bouche, la surprenant au passage, attrapai sa tasse et la demi-baguette sur la table et filai dehors. Elle rit et lâcha :

—  Papa t’attend pour votre partie d’échecs.

—  Plus d’échecs, c’est fini, que des réussites !

Son rire se fit entendre à nouveau par delà la porte. Les gens rient pour rien ici, ça me plait déjà. Je courus vers l’étendue verte, passant devant un vieil homme qui me saluait, je lui rendis la pareil sans pourtant ralentir d’un iota.

L’air même n’était pas douloureux à inspirer, rien que ça pouvait à nouveau me fasciner. Mes surprises à répétitions pouvait finir par tiquer quelqu’un, mais qu’importe, dans peu de temps ma psyché devrait fusionner avec celle de mon hôte, et tout serait parfait. Si cela ne se produisait pas… tant pis. Je fuirais, ou m’adapterais. Je croyais alors que la culpabilité n’étais plus un obstacle. Dans tout les cas la liberté avait un prix, que j’étais résolument prêt à payer.

La gravité ici était plus faible qu’à mon habitude, et le corps de mon hôte en bien meilleur état que le mien, je passai alors quelques heures à courir, me rouler dans l’herbe, me battre contre le vent et déguster mon précieux pain et café (bien que dans ma hâte, j’eus d’ores et déjà renversé une grande partie du breuvage). Après quelques heures d’enfance retrouvée, je m’allongeai, physiquement épuisé, à plat ventre sur le sol, pour observer. Se trouvaient là quelques fourmis, une coccinelle et une sauterelle, mais très vite cette dernière commença à se dédoubler, puis se mirent toutes deux à vibrer.

— Pars, maintenant.

Je me levai alors, mais personne n’était là. Ma vue se troubla, des vertiges m’obligèrent à me rasseoir. Très vite plus rien d’intelligible n’entrait dans mon champs de vision.

— Pars. S’il te plait, va-t-en !

Une violente douleur se ficha dans mon encéphale.

— Pitié, laisse-moi tranquille.

— Accepte-moi, tout ira mieux… Tout ira beaucoup mieux.

— Non… NON !

Notre estomac se révulsa, et ensemble nous vomîmes sang et bile. Il était là. Il se frayait un chemin en moi. Nous nous souvînmes alors de mon mariage, de son enfant perdu, de nos heures passées au bureau pour acheter la maison. J’appris ce qu’étaient les échecs, et trouvai ça pas si mal. Je vis mon bras disparaitre un instant. Crac. J’hurlai. Crac. Encore. Notre tête était brûlante, notre crâne se fracturait de lui-même. Nous ne nous évanouîmes pas, car la force de deux consciences étaient en nous, mais ce n’était certainement pas pour le mieux.

Arrogants que nous sommes, de croire pouvoir faire face à la complexité humaine, de croire que les chaines peuvent s’évanouir. Peut-être dans la mort, qui approche à grand pas.
Après plusieurs minutes à se débattre, à lutter contre nos volontés, contre notre volonté, je sentis enfin le froid gagner mes membres, la vie quittant mon corps en un dernier râle avant que, finalement…

Temps mort.

Je me réveille larmoyant et soupirant, bien que la douleur ne soit plus qu’un souvenir sans âge.

Mais ma voix est celle d’une femme.

FIN

Artiste choisi : Cortez.

*

L’Auteur : Âgé de 21 ans et vivant dans la ville de Toulouse, avide de lectures Fantasy et SF depuis le plus jeune âge, Tristan Durand a commencé l’écriture il y a environ cinq ans de cela. Tout d’abord de courts poèmes, puis de courts textes sur tout sujets, publiant désormais de temps à autres des articles sur son blog, dans un style plus proche du roman noir, dont voici l’adresse : http://thelastnightcrawler.wordpress.com/

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2 thoughts on “Transhumance, par Tristan Durand

  1. L’ambiance qui parcourt ce texte est vraiment réussie et prenante !

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