So Close, par Carl Nebel

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

ONCE UPON A TIME

Etrange période que le mois de septembre : les vacances sont officiellement finies mais c’est encore l’été, les habitudes reviennent un peu à contrecœur, petit à petit, extrêmement lentement. On se reconstruit tant bien que mal un comportement normal, routinier, s’adaptant aux éventuels changements de son environnement. Il arrive que ces changements soient drastiques et que la plupart des repères que l’on s’est créés volent en éclat.

Thomas était heureux mais épuisé. Depuis qu’il était arrivé, dix jours plus tôt, il ne s’était jamais couché avant minuit – la moyenne devant plutôt tourner autour de trois heures du matin. C’était la première fois qu’il ressentait vraiment toute la fatigue accumulée, la première fois qu’il s’autorisait à la ressentir, le premier soir où il n’avait pas l’impression de louper quelque chose en restant chez lui à pioncer.

Il n’avait pas le souvenir d’avoir jamais vécu une rentrée pareille, un tel enchaînement de rencontres, d’évènements prévus et imprévus. Tout ou presque était nouveau, inédit, son existence même n’avait plus grand chose à voir avec la manière dont il vivait depuis des années. La cadence commençait déjà à ralentir un peu, mais il régnait encore cette atmosphère empreinte de légèreté, cette curiosité ambiante, l’impression que tout est sans réelles conséquences.

Une partie de lui s’en doutait vaguement, mais c’était un des ces moments qui n’arrivent qu’une fois dans une vie. Il y aurait des ersatz de cette période, des moments similaires, il y aurait d’autres moments de cette trempe, bien entendu ; mais ce ne serait jamais vraiment la même chose.

En l’état, Thomas était loin de penser à tout cela. Son corps était prêt à entrer en veille prolongée et son esprit n’était pas exactement au maximum de ses capacités. Il était assis devant son ordinateur portable, qui affichait 21 : 05 dans un coin de l’écran, et se demandait s’il n’allait pas se coucher maintenant, tout de suite. Plusieurs raisons l’en empêchaient, la plupart dans sa tête : en particulier, il n’arrivait pas à se départir de l’idée que dormir était une perte de temps monumentale. Il laissait son esprit vagabonder, imaginait tout ce qu’il pouvait faire au lieu de dormir, ce qui était complètement idiot car au final, il ne faisait rien.

On frappa à la porte, trois coups hésitants, ce qui sortit brutalement Thomas de sa torpeur : il se demanda qui cela pouvait bien être, examina les possibilités qui lui venaient en tête, ne parvint pas à tirer de conclusion satisfaisante. Puis finalement, il se leva péniblement de sa chaise et alla ouvrir.

La personne qui avait toqué était déjà en train de se diriger vers la porte suivante, et Thomas dut l’interpeller.

Elle se retourna.

C’était une fille brune de taille moyenne, qui devait avoir à peu près le même âge que lui. Elle était plutôt bronzée, ce qui camouflait les discrètes tâches de rousseur de son visage — sans les effacer totalement — et portait une adorable robe à motifs fleuris qui, miracle, n’évoquait pas un magasin de rideaux vintage ou une maison de sexagénaires. Ses yeux marron cachaient un regard assez impénétrable, tout en possédant un éclat presque électrique, une lueur vive et intrigante. Anesthésié par les efforts du marchand de sable, étouffé sous plusieurs piles d’oreillers, le prédateur insatiable tapi dans le subconscient de Thomas parvint quand même à lui souffler qu’elle était incroyablement jolie, ce dont Thomas dans son ensemble ne se rendrait compte que le lendemain.

L’inconnue lui apprit qu’elle s’appelait Juliette et lui expliqua son problème, lequel consistait simplement en une absence regrettable de tire-bouchon, le genre de manque dont on ne se rend classiquement compte que quand on a besoin de l’objet en question. Thomas se présenta en retour, répondit qu’il allait chercher, et se mit à fouiller dans son appartement. Il était du genre à ne pas avoir de briquet sur lui quand on lui en demandait un, à perdre la télécommande dans les replis insondables du canapé ; cette fois, à sa grande surprise, alors qu’il ne se rappelait pas l’avoir emporté dans ses affaires, il avait un tire-bouchon.

Retenant un air triomphant un peu puéril, qui aurait été proche de celui d’un gamin de 5 ans venant de tomber sur un trésor oublié, il apporta l’objet à Juliette, qui sourit et le gratifia d’un grand « merci » tout à fait sincère. De façon très rhétorique, Thomas lui demanda à quoi lui servirait son tire-bouchon ; elle lui avoua qu’elle organisait un apéro avec quelques amis, un before informel et improvisé.

— Tu peux venir si tu veux.

C’était clairement une invitation dictée par la politesse et il refusa sans hésiter, répondant qu’il était un peu trop fatigué et qu’il ne tenait pas à s’endormir le verre à la main – ce qui était vrai, en soi. Ils se souhaitèrent mutuellement de passer une bonne soirée, puis Juliette s’engouffra dans sa chambre, marquée du numéro 313. Décidément ralenti, Thomas mit une bonne seconde à comprendre ce que cela voulait dire.

Juliette était sa voisine.

Il retourna dans la chambre 312, s’autorisa quelques minutes d’apathie supplémentaire devant les lumières d’Internet, avant de se décider enfin à rejoindre son lit. Insensible au bruit, il sombra presque instantanément.

NAPALM LOVE

Juliette n’oublia pas de lui rendre son précieux tire-bouchon. Elle passa le lendemain en fin d’après-midi, son abondante chevelure soigneusement peignée, souriante, apparemment vaccinée contre la gueule de bois — comme il l’apprendrait plus tard, apparemment seulement. Lui était nettement plus frais que la veille ; il essaya d’amorcer une conversation, avec un succès assez mitigé. Discuter tranquillement au beau milieu du couloir d’une résidence n’était pas quelque chose de très naturel, et ils ne se connaissaient pas encore assez pour s’inviter à boire un verre dans leurs chambres respectives. Ou ailleurs.

Ils avaient fait connaissance, et c’était tout. Les choses en restèrent donc là pendant un moment : ils se croisaient régulièrement, dans le quartier, dans les couloirs, dans l’ascenseur menant au troisième étage. Thomas entendait parfois le tintement de ses clés quand elle rentrait chez elle, ou le claquement de la porte quand elle sortait. Ils échangeaient souvent quelques mots, des paroles en l’air, et cela n’allait pas plus loin.

Seulement, à force de la voir un peu chaque jour, ou presque, Juliette commençait à hanter ses pensées. Elle lui plaisait beaucoup à la base, mais si l’esprit de Thomas était court-circuité de la sorte, c’était justement parce qu’il était à la fois trop proche et trop loin d’elle.

Elle était physiquement, géographiquement proche de lui, il la voyait en permanence par intermèdes de quelques secondes, et c’était pour cette raison que cela devenait un peu obsédant, qu’elle ne quittait plus ses pensées. Ils vivaient leurs vies à une poignée de centimètres l’un de l’autre, séparés uniquement par un mur d’un déprimant blanc cassé.

En même temps, ils n’étaient pas censés se connaître : leurs études n’avaient pas grand chose à voir, leurs horaires non plus, leurs amis encore moins. Ils venaient d’endroits diamétralement opposés sur la carte du pays, n’avaient sur le papier que très peu en commun.

Le hasard créait sans forcer une magistrale campagne de teasing, poussait Thomas à laisser libre cours à son imagination, justement parce qu’il ne savait presque rien sur Juliette. Alors qu’il était parfaitement à l’aise avec les gens qu’il croisait du matin au soir, au fil des cours, alors qu’il n’avait pas vraiment de complexe dans les soirées massives organisées entre étudiants de son école, il se sentait bloqué et impuissant ici. Il avait commencé à parler de Juliette à deux ou trois de ses amis en lesquels il avait confiance, sur un ton badin, comme si tout cela ne l’émouvait pas plus que cela, alors que la situation devenait de plus en plus oppressante pour lui.

Il y eut alors une soirée quasiment providentielle.

Par une coïncidence heureuse, Thomas et Juliette se retrouvèrent un soir à se préparer pour se rendre au même endroit. Ils commencèrent la soirée séparément, chacun avec son propre groupe, et puis les choses devinrent assez floues et soudain, ils étaient tous ensemble, tous amis, la démarche nettement moins assurée. La glace était brisée, ou plutôt elle avait fondu, attaquée par les vapeurs d’éthanol.

Ils atteignirent la boîte dans un état d’ébriété avancée mais joyeuse, avant le pic, avant la chute. Thomas vit Juliette danser, beauté incandescente souple et douée, clairement habituée, et il parvint au prix d’un gros effort à surmonter ses appréhensions. Comme tous les autres, il se laissa porter par les basses, par le rythme, indifférent aux morceaux. Plus personne ne se souciait de technique, plus personne ne se souciait de rien. Pendant un moment impossible à minuter, à quantifier, le monde n’était plus que couleur, mouvement et vibration ; pendant un instant Thomas oublia qu’il n’aimait pas les discothèques, et qu’il n’aimait pas danser.

Evidemment cela ne dura pas : l’euphorie finit par se dissiper, l’enthousiasme finit par prendre le pas sur l’ennui et la fatigue commença à s’installer sur les visages – pour certains plus vite que pour d’autres. Thomas avait souvent l’impression d’être l’un des premiers à décrocher, à vouloir partir ; il en arrivait parfois à regretter de ne pas fumer, car les fumeurs avaient toujours un prétexte, ou deux, ou trois, pour faire des pauses à l’extérieur. Ils échappaient au bruit sans en avoir l’air, pouvaient discuter sans devoir crier, s’échangeaient clopes et briquets – en somme ils avaient plus de façons de s’occuper.

Quand il y eut enfin consensus pour rentrer, chacun se dirigea vers son logement. Tous commencèrent par partir vers la même direction mais fort logiquement, le groupe s’effrita petit à petit.

Assez rapidement, Thomas se retrouva seul avec Juliette. Il avait soudain terriblement conscience de sa présence à côté de lui, se sentait tantôt minuscule et insignifiant, tantôt sur le point de tenter quelque chose, n’importe quoi. Il n’en fit rien. Ils marchèrent dans un demi-silence, discutant un peu mais esquivant les vraies questions, traversant la nuit comme dans un songe.

La résidence apparut brutalement devant eux, bien trop vite au goût de Thomas – quand bien même il avait vaguement insisté pour quitter la boîte. La résidence représentait la fin de la soirée, la fin du parcours ; il revoyait d’un coup les heures précédentes en se demandant s’il avait été correct ou ridicule, ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine frustration sans trop savoir ce qu’il voulait, à quoi il s’était attendu.

Tendu au possible, il entra les six chiffres du digicode.

Ils pénétrèrent dans le hall, appelèrent l’ascenseur qui sembla prendre un malin plaisir à arriver à très basse vitesse. Dans la cabine métallique, les étages défilèrent péniblement, chaque seconde semblant tomber comme une bille de plomb. Thomas s’efforçait de ne penser à rien, et quand ils arrivèrent finalement au troisième, il respira un peu mieux. Ils avancèrent pas à pas vers leurs chambres, puis s’arrêtèrent. Ils ne savaient plus trop quoi dire.
Juliette inséra sa clé dans la serrure de sa porte, avant de s’arrêter net comme si elle avait changé d’avis. Comme si elle avait oublié quelque chose sur le chemin. Laissant la clé en plan, elle revint vers lui.

Ils se regardèrent.

Elle l’embrassa.

— Merci de m’avoir raccompagnée.

Puis elle disparut prestement.

TALISMAN

A partir de là, les choses devinrent encore plus compliquées. Thomas ne savait plus comment se comporter avec Juliette : celle-ci était maintenant au courant qu’elle lui plaisait, et cela changeait tout. C’était toujours le début de l’année, les rumeurs mourraient aussi vite qu’elles naissaient, rien n’était encore très sérieux — il suffisait d’avoir fait un WEI pour s’en convaincre.
Juliette avait obéi à une impulsion, il ne s’était pas passé grand chose quand on prenait deux secondes de recul. Avec n’importe qui d’autre, Thomas s’en serait remis assez vite, sans faire d’histoires.

Mais connement, il était tombé amoureux de sa voisine. La suite ne manqua pas d’être très douloureuse pour lui.

Après la soirée de l’autre jour, il n’était plus le seul dans son entourage à avoir remarqué Juliette. Quelque part, il prenait cela comme la preuve que le charme de celle-ci était réel et avéré, mais d’un autre côté il s’en voulait de penser ainsi, et supportait étrangement mal les commentaires que faisaient certains de ses amis masculins sur son physique. Alors qu’il avait rarement de scrupules à en faire sur d’autres, il était soudain gêné, irrité d’entendre les « compliments » et autres remarques relatives au corps de Juliette ; d’un coup tout lui semblait trop cru, dégradant, alors qu’il avait aussi eu en bouche quelques expressions assez peu glorieuses.

C’est que l’amour, voyez vous, est un sale hypocrite. Il en aveugle certains au point de leur en faire nier l’évidence la plus flagrante, il a tendance à rendre idiot par intermittence, et il est dangereux de s’y fier pour faire des choix, même les plus anodins. Thomas n’était pas très loin du stade terminal de la maladie, et il n’avait l’air de vouloir guérir, tout en sachant pertinemment que l’issue n’avait pas de grandes chances d’être heureuse ; il ignorait la partie rationnelle de son cerveau, qui lui faisait en vain de grands signes, l’implorait de se reprendre.

Juliette étant désormais plus ou moins la bienvenue dans son groupe d’amis — l’inverse étant vrai aussi — Thomas se rendit à plusieurs autres soirées avec elle, en apprit un peu plus sur sa vie, ses goûts, ses pensées. Etrangement ou pas, il ne se retrouvaient plus jamais seuls, en tête à tête : ils ne finissaient pas la nuit au même endroit, au même moment, avec les mêmes personnes. Les quelques fois où ils se firent un déjeuner ou un dîner commun, il y avait toujours un troisième voire un quatrième larron.

Ils faisaient très bien semblant de ne pas s’en rendre compte, mais ce n’était pas tout à fait une coïncidence. Et cela ne pouvait pas durer éternellement.

Un matin, alors qu’il nettoyait et rangeait de la vaisselle en retard, le regard de Thomas se posa sur son tire-bouchon, qui ne servait pas très souvent à vrai dire : il le sortit de son tiroir, soupesa machinalement l’objet gris, froid, purement utilitaire dans son aspect. Repensant aux premiers jours de septembre, il se dit brièvement qu’il s’agissait peut-être d’un totem, d’un talisman, avant de se traiter lui-même d’imbécile à noyer sans pitié dans l’eau de rose.
Mais il avait pris une décision : il irait jusqu’au bout avec Juliette. Il serait franc. Il ferait les choses bien, en espérant que le meilleur arrive.

Bientôt.

Un jour.

Il n’était pas totalement dupe et voyait bien que Juliette se montrait relativement distante avec lui ; seulement il voulait avancer, ne serait-ce que pour tourner la page, pour passer à autre chose, pour cesser d’être obnubilé de la sorte. Rien de plus facile – c’était en tout cas ce dont il essayait de se convaincre.

Franchement, que risquait-il ? Juliette savait, au moins dans une certaine mesure, et jouer la comédie comme ils le faisaient ne conduisait fatalement qu’à abimer leur amitié, à créer des silences et des non-dits. Au pire, se montrer honnête avec elle les rapprocherait, couperait court à tout malentendu potentiel ; au mieux… Thomas évitait de penser au mieux. Quand c’était le cas, il se faisait des films de manière sans doute un peu trop détaillée, de vrais long-métrages avec effets spéciaux.

Vers la mi-novembre, une connaissance commune à Juliette et Thomas décida de fêter dignement son anniversaire, ce qui impliquait une grosse soirée dans son soixante-dix mètres carrés. L’ami en question allait sur ses dix-neuf ans ; il compensait ses indéniables côtés fils à papa par une chaleur humaine à toute épreuve et surtout, il ne rechignait jamais à inviter du monde chez lui – au point qu’il devait probablement avoir à faire le ménage plusieurs fois par semaine.

Mais peu importait, à part le fait que Juliette serait là. Thomas était incapable de lui avouer quoi que ce soit de sérieux quand ils étaient à la résidence, la situation tournait à l’absurde, et il se disait qu’il trouverait bien un moment où il pourrait la prendre à part, lui parler en la regardant dans les yeux.

La soirée d’anniversaire allait de pair avec une condition : il s’agissait d’être bien habillé, façon tenue de gala pour ceux qui en avaient les moyens. Thomas possédait un costume potable qu’il ressortit du placard pour l’occasion : il se sentit classe et BCBG jusqu’au moment où il croisa des types engoncés dans ce qui ressemblait à du sur-mesure, puis il se figea quand il vit certaines tenues féminines.

Apercevant Juliette, il marqua un imperceptible temps d’arrêt. D’une nuance de vert relativement voyante, sa robe opérait une synthèse idéale entre élégance et provocation, entre classicisme et exubérance esthétique. Elle était très bien choisie, correspondait parfaitement avec la silhouette de sa porteuse qui était, en conséquence, absolument magnifique.

Intimidé, Thomas se ressaisit néanmoins assez vite pour ne rien en laisser paraître, se faisant blagueur et changeant souvent de compagnie, essayant de faire diversion avec son propre esprit. L’alcool aidant il finit par y arriver, vivant la soirée comme elle venait sans se poser plus de questions, se débarrassant de son éternel arrière-plan de pensées parasites. Il oubliait instantanément ce qu’il voyait, ce qu’il disait, ce qu’il faisait – il aurait de toute façon l’occasion de se rafraîchir la mémoire en découvrant plus tard les dizaines de photos prises sur le moment, ce genre de photos qui parlent d’elles-mêmes.

Il eut en fin de compte une assez longue discussion avec Juliette, mais sans vraiment chercher à l’avoir ; vers la fin de la soirée,  exténués, ils s’étaient simplement posés dans un coin de l’appartement et à échanger des propos plus ou moins sensés, plus ou moins liés par la logique, tantôt graves et tantôt futiles.

Au milieu d’autres anecdotes, au moment où il s’y attendait le moins, elle évoqua les frasques de son petit ami, une vraie bête de scène à l’entendre, et…

Petit ami.

Thomas dessoûla d’un seul coup quand il digéra l’information.

C’était l’ouragan dans le château de cartes, la boule de bowling dans la vaisselle en cristal : quelque chose se brisa. Comment avait-il été idiot à ce point ? Il n’avait jamais vraiment envisagé la chose, n’avait jamais imaginé Juliette avec quelqu’un, alors même que cela donnait bien souvent une explication rationnelle à son comportement, à son attitude parfois étrange. Derrière un masque plus ou moins impassible Thomas n’en menait pas large, cachait difficilement une déception cruelle et mordante. L’air de rien, il l’interrogea malgré tout sur son fameux copain, curieux de savoir pourquoi il ne l’avait jamais vu : l’intéressé étudiait assez loin, elle le voyait quand elle rentrait chez ses parents, cela dit il devrait passer la voir sous peu.

De retour chez lui quelques heures plus tard, Thomas y repensait encore et encore. Dans un accès de folie, y mettant toutes ses forces, il jeta son tire-bouchon par la fenêtre.

L’objet atterrit dans un jardin des environs.

Il ne sentit pas mieux pour autant.

SEX BORN POISON

Après quelques jours de profonde détresse, Thomas se trouva un peu pathétique et cessa de se morfondre. Un voile noir assombrissait toujours son regard quand il pensait à Juliette – il lui faudrait du temps pour refermer une blessure qu’en un sens, il s’était infligée lui-même – mais il était de nouveau opérationnel. Il fallait bien : on approchait d’une période d’examens et il se devait d’être efficace ou du moins, à peu près en forme. Comme toujours il n’était que très partiellement préparé, légèrement angoissé, et comptait sur ses très aléatoires talents d’improvisation pour compenser. Il s’était mal organisé et c’était ça, ou les nuits blanches à répétition, quasiment aussi risquées.

Un mardi soir de décembre, alors qu’il venait de rentrer d’un contrôle délicat et devait encore en passer deux le lendemain, relisant péniblement des fiches qui n’étaient pas de lui, il entendit Juliette débarquer chez elle avec une certaine précipitation. Elle n’était clairement pas seule, et il percevait à travers la cloison la rumeur d’éclats de voix enthousiastes, de rires et de faux chuchotements.

Thomas commença à craindre le pire.

Dans un premier temps il ne se passa rien, et il se replongea dans ses cours, se concentrant pour retenir ce qu’il lui était encore possible de retenir, peut-être, avec un peu de chance. Les mots, les graphiques, les notions glissaient sur son esprit sans se fixer nulle part – progressivement il sentait monter en lui une insidieuse vague de désespoir, ce qui ne l’aidait pas à la tâche.
Il était sur le point d’abandonner quand un son très particulier lui parvint, devenant rapidement un concert de sons très particuliers. Pas besoin d’avoir l’ouïe fine, pas besoin d’un dessin, cela ne pouvait être qu’une seule chose et il était aux premières loges.

C’était douloureux comme un poignard en plein cœur, un poignard successivement retiré de la plaie et enfoncé de nouveau jusqu’au manche, froidement, mécaniquement, automatiquement. Thomas patienta de longues minutes, enfila un casque et lança la playlist la plus assourdissante qu’il avait à portée de main. Mais il entendait toujours –  il ne pouvait pas faire autrement. Cela n’arrêtait pas, et il se sentit peu à peu submergé par un cocktail d’émotions négatives, par un mélange de stress, de tristesse et de colère mal contenue.

Finalement il ne tient plus et déboula hors de sa chambre, dévala l’escalier de secours, et se retrouva dans la pénombre de la rue, côté glamour, côté local poubelles.

Il n’avait jamais été dans un état pareil. Il avait envie de frapper tout ce qui l’entourait, de cogner quelque chose, de réduire cette chose en charpie. Retenant à grand peine des cris de rage, de chaudes larmes coulant sur ses joues, il se sentait sale et honteux, ressemblait davantage à une masse rougeaude prise de convulsions qu’à un être humain. Décidant qu’il n’en avait plus rien à foutre, Thomas se mit à ruer contre les bennes de la résidence, à les rouer de pitoyables coups de pieds et de poings.

Un type passa voir d’où provenait tout ce vacarme, le genre de type qu’il ne valait mieux pas provoquer, mais Thomas n’était pas en mesure de s’en rendre compte. Il répondit très mal à l’injonction que l’autre lui adressait, lui répliquant de se casser, de le laisser tranquille, de dégager — ce qui ne fut bien entendu guère apprécié.

L’étranger se mit à le bousculer sans ménagement, de plus en plus fort, dans le but évident de le mettre au sol et de le tabasser copieusement ensuite. Les yeux humides, la vision passablement brouillée, Thomas devait désormais aussi gérer l’afflux d’adrénaline qui parcourait son corps ; aux précédentes émotions qui le traversaient venait s’ajouter la peur, une peur panique qui ne savait pas où se mettre.

Il tenta de se défendre, violemment mais sans grand succès, et ne dut son salut qu’à un grand groupe de passants arrivant sur la scène. Son agresseur sembla soudain hésiter, puis il poussa brutalement Thomas sur le bitume de la chaussée et prit la fuite, le laissant là, misérable, couvert de bleus.

La foule s’attroupa autour de lui et l’aida à se relever.

— Ca va ?

— Que s’est-il passé ?

C’était pire que tout. Il aurait juste voulu devenir invisible pour l’éternité. Refusant d’appeler la police ou d’aller au commissariat – pour quoi faire – il remonta dès que possible dans sa chambre. Il se posa sur sa chaise.

Et se remit à pleurer.

ANOTHER DAY

— Papa, tu as connu d’autres filles avant maman ?

Zoé avait neuf ans et une propension à poser trop de questions, auxquelles il n’avait pas toujours la réponse. Mais c’était sa fille, et Thomas restait patient, essayait lui répondre aussi honnêtement que possible.

Cette fois la question était plus personnelle que d’habitude, et elle l’avait un peu pris de court. Il aurait pu rétorquer quelque chose du tac au tac ; au lieu de cela il laissa affluer les souvenirs, se replongea avec nostalgie dans quelques épisodes de son passé.

— J’en ai connu quelques unes, oui. Pourquoi tu demandes ça ?

— Juste comme ça. Elles étaient jolies ?

Thomas soupira.

— Oui, oui, bien sûr qu’elles étaient jolies. Mais je ne te dirai rien de plus, c’est secret. Peut-être que je t’en parlerai un autre jour.

Ou peut-être pas.

Il essaya alors de changer de sujet, y parvint, suite à quoi Zoé se désintéressa de la conversation et fila sans demander son reste.

Bien sûr qu’il avait connu d’autres filles avant « maman ». Et même après. « Maman » était son ex-femme et il était toujours un peu embarrassé quand leur fille unique lui posait des questions sur elle ; il aurait aimé lui dire que « Maman » était l’amour de sa vie – cela avait sans doute été le cas à une époque, en y repensant – mais en vérité son parcours amoureux était un fouillis sans nom, impossible à résumer rapidement.

Il y avait eu l’amourette de CM2, quand se tenir la main et manger du gâteau au chocolat à 21h étaient quasiment des actes de subversion ; il y avait eu la périlleuse traversée de la puberté ; il y avait eu cette fille dont il était fou au lycée, des expériences heureuses et malheureuses, il y avait eu des couples sérieux et d’autres moins ; il y avait eu « maman » et quelques années fabuleuses.
Il se rappela qu’il y avait eu Juliette, alors qu’il croyait l’avoir oubliée depuis bien longtemps. Putain, Juliette…

Qu’est-ce que j’étais con à l’époque.

Mais un instant il se disait cela, l’instant d’après il était forcé d’admettre qu’elle l’avait marqué au fer rouge. Elle avait été sa voisine pendant un an et il s’en souvenait encore ; elle était entrée dans sa vie à un moment où celle-ci changeait du tout au tout, alors qu’il commençait vaguement à devenir adulte, à devenir à peu près indépendant. Elle était symbolique d’une période particulière de son existence, parmi les plus folles, les plus spontanées, les plus imprévisibles, et qu’il avait sans doute vécu un peu trop fort et un peu trop vite. Par la magie du temps qui passe, Thomas ne se rappelait plus vraiment qu’il y avait eu des moments au cours desquels il avait été plus bas que terre, à ramasser à la cuillère à café. Il retenait qu’il était alors plus jeune, plus naïf sans doute mais plus aventureux aussi.

Cela faisait plus de vingt ans. Pour la première fois depuis des années, il se demanda ce que Juliette était devenue.

Thomas avait longtemps cru qu’avec les réseaux sociaux, il deviendrait impossible de se perdre de vue ; c’était sans compter sur la lassitude des gens, l’effondrement de certains sites web que l’on avait eu tort de croire intouchables tant ils étaient massifs, et plus globalement, plus simplement, l’esprit humain posait certaines limites aux noms et aux visages qu’il était capable de retenir.  Thomas avait donc eu tort.

Attrapant une tablette qui trainait non loin, il entra le patronyme complet de Juliette dans un moteur de recherche bien connu. Il se demanda un moment s’il trouverait, si elle avait changé de nom, avant d’atterrir assez vite sur la page qu’il cherchait.

Elle avait vieilli, forcément. Mais c’était bien elle.

Il hésita.

Il lui envoya un message.

FIN

 

Artiste : Air.

  • Once Upon A Time, Napalm Love in « Pocket Symphony »
  • Talisman in « Moon Safari »
  • Sex Born Poison in « 10,000 Hz Legend »
  • Another Day in « Talkie Walkie »

*

L’Auteur : Carl Nebel : Vingt-deux ans, lecteur de tout et de rien (mais surtout de science-fiction). J’écris la plupart du temps de courts textes comportant un petit élément fantastique qui fait basculer une réalité rassurante et ennuyeuse. Je refuse les catégories, et je veux pouvoir passer de la hard SF à la soft SF en passant par la collection Harlequin, en un chapitre ou moins. Mon blog : http://nebelig.wordpress.com

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