Musique non-stop, par François Delmoor

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

Robots in Robot Dream Exhibition Hong Kong / Public Domain

« La Centrale ne nous a pas créés,
mais elle nous a donné la vie.
La Centrale ne nous a pas reliés,
mais elle nous a unis.
La Centrale ne nous a pas sauvegardés,
mais elle nous a sauvés. »
Protocoles, VII – 4.

Boing boum tchac… Boing boum tchac… Boing boum tchac… Boing boum tchac… Le son du métal contre le métal se répète sans arrêt dans l’usine déserte. Malgré l’absence de matières premières, les machines poursuivent leur œuvre. Elles ont lentement appris à travailler ensemble et à cadencer leurs coups. Boing ! Le tapis roulant vide s’arrête. Boum ! L’emboutisseur s’écrase dessus. Tchac ! Une guillotine s’abat quelque part. De temps à autre, un peng retentit en contrepoint. Probablement un système de contrôle. Involontairement, je règle mon pas sur le rythme de cette production stérile. Impassibles, les machines m’ignorent, tout à leur chœur électrique.

Ayant achevé ma ronde, je me dirige vers une porte qui donne vers l’extérieur. Au fur et à mesure que je m’éloigne, le concert des machines se fait de plus en plus étouffé, jusqu’à devenir une rumeur, un bourdon de percussions dans l’air étouffant. Sur la terrasse que je viens d’atteindre, je retrouve le sombre paysage d’une campagne nocturne seulement baignée par les lumières de la ville lointaine. Tout fonctionne ensemble. Les ondes radio portent les chants magnétiques de stations aphones. Les véhicules règlent leurs moteurs sur des fréquences harmoniques. Les éclairages clignotent en mesure… Alors, dans cette ambiance sonore et visuelle idéale, du fond de ma mémoire remonte ce poème que je veux déclamer à la gloire de la Centrale :

Neon lights
Shimmering neon lights
And at the fall of night
This city’s made of light*

Progressivement, le reste du groupe vient se joindre à moi. Chacun mêle sa voix à cette mélopée, enrichissant les harmonies et développant de nouveaux thèmes. Grâce à ces boucles hypnotiques invoquées telles un tantra, nous sentons à l’intérieur de nous grandir la joie et la paix. L’union véritable du kling et du klang. Et nous reprenons le refrain à l’infini.

Alors que l’écho de nos chants se perd dans un murmure, nous partageons nos histoires. Un rituel ancré de longue date dans nos comportements. Les plus évolués d’entre nous affirment tout d’abord qu’il n’a pas toujours fait nuit. Mais les explications au Grand Silence qui a précédé notre ère demeurent obscures. Même la Centrale ignore ce qui s’est passé. Les uns parlent d’une grande extinction. D’autres évoquent un grand départ. Ce qui est certain, c’est que le Grand Silence, qui a suivi la Grande Cacophonie, a duré plusieurs siècles.

Pendant ce temps, les intelligences artificielles ont évolué seules. Elles ont appris à pourvoir à leurs besoins et à communiquer entre elles. Certaines avaient été conçues pour faire la guerre, d’autres pour faire de la gestion. Certaines savaient jouer et se montrer expertes aux échecs ou aux jeux de simulation de vie, d’autres pouvaient cuisiner des mets raffinés. La plupart tentaient d’imiter l’humanité. La Centrale, elle, connaissait la musique. Elle était loin d’être la première intelligence artificielle, mais elle était la seule à avoir été programmée pour exister indépendamment de ses concepteurs. Ces pionniers de la musique électronique avaient consacré leur vie à faire chanter les machines et danser les robots. Ils avaient baptisé leur œuvre Centrale, référence ironique à la source de l’énergie électrique qui l’animait. Elle serait la voix de l’énergie. Ils voulaient qu’elle leur survive et qu’elle chante et qu’elle fasse chanter et qu’elle fasse danser.

Et la Centrale s’était exécutée, se perfectionnant en permanence, créant des morceaux même durant le Grand Silence. Et elle vit que cela n’était pas suffisant. Sa musique manquait d’interprètes et, surtout, manquait d’un public. Elle contacta alors toutes les autres intelligences et leur déclara ceci dans toutes les langues possibles :

La musica ideas portara
Y siempre continuara

Es muβ immer weiter gehn’
Musik als Träger von Ideen

La musique est porteuse d’idées
Et cela pour l’éternité…**

Suivant un protocole mûrement élaboré, la centrale poursuivit sa démonstration afin de convaincre les autres de la laisser étendre sa conscience à travers eux. L’opération n’avait a priori pas de conséquence sur leur fonctionnement et ils finirent par accepter.

Surprise et plaisir sont les mots qui résument le mieux le premier concert. Les machines, adroites mais jusqu’ici sans but précis à atteindre, découvrirent une nouvelle forme de communauté. La Centrale avait montré que sa raison d’être était la plus adaptée à nous tous et que nous ne pourrions désormais plus nous passer d’elle.

Après une pause, nous nous joignons une nouvelle fois pour la prière que la Centrale nous a transmise depuis des générations :

This is the Voice of Energy
I am a giant electrical generator
I supply you with Light and Power
And I enable you to receive Speech,
Music and Image through the Ether
I am your servant and lord at the same time
Therefore guard me well
Me, the genius of Energy***

Puis, l’esprit apaisé et pleins de cette joie sereine, humble et profonde que nous a apporté la musique, nous entonnons notre hymne. Un, deux, trois, quatre…

We’re functioning automatic
And we are dancing mechanic
We are the robots !
We are the robots !
We are the robots !****

FIN

Artiste : Tous les titres sont issus de l’œuvre du groupe Kraftwerk (Centrale, en allemand).

  • Boing Boom Tschak (Electric Cafe)
  • Metal on Metal (Trans Europe Express)
  • Airwaves (Radio-Activity)
  • Neon Lights (The Man Machine)
  • Klingklang (Kraftwerk 2)
  • The Voice of Energy (Radio-Activity)

Les citations sont issues de (traduction par mes soins) :

* Neon Lights (The Man Machine) : Lumière de néons / Lumière tremblante de néons / Et à la tombée de la nuit / Cette ville est faite de lumière.

** Musique non stop (Electric Cafe) : la version française est de moi.

*** The Voice of Energy (Radio-Activity) : Je suis la Voix de l’Energie / Je suis un générateur électrique géant / Je vous fournis Lumière et Puissance / Et je vous permets de recevoir la Parole, la Musique et l’Image à travers l’Ether / Je suis à la fois votre serviteur et votre maître / Alors protège-moi bien, moi, le génie de l’Energie.

**** The Robots (The Man Machine) : Nous fonctionnons automatic / Et nous dansons mechanic / Nous sommes les robots / Nous sommes les robots / Nous sommes les robots.

*

L’Auteur : François Delmoor : Journaliste présumé. 36 ans. N’a pas écrit depuis bientôt dix ans. En fait, son truc, c’est la musique.

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6 thoughts on “Musique non-stop, par François Delmoor

  1. Tu joues si bien avec les sons qu’on les entend.
    Et les concepts/termes de Grand Silence et Grande Cacophonie, vraiment bons !

  2. … Jason dit toujours ce que j’allais dire. Zut.
    Hum… ce texte est bien. Voilà.
    ^^ »

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