Macabre comédie, par James Hamlet

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

Chapitre 1

Je suis un pauvre gars perdu. Juste lamentable et honteux d’avoir pu ne rien voir à ce point et de m’être impliqué dans une histoire qui n’aurait pas dû me regarder.

Je ne serais pas un pleurnichard qui, tel Meso-meso san viendrait larmoyer « venez entendre ma pitoyable histoire ». « Pitiful » en vrai : pleine de pitié. Ce n’est pas moi qui ait le plus souffert. J’étais juste aux premières loges. Joyeux calvaire que j’ai eu là !

 *

Cela a commencé vers le milieu de l’année. J’étais en quatrième, en plein dans le collège et l’âge bête. Capitaine de l’équipe de football américain, membre pour la troisième année consécutive de l’UNSS (union national du sport scolaire), c’est à dire les clubs entre midi et deux. Chaque trimestre avait son sport particulier et à chaque fois, je me donnais à fond pour mon équipe. Même en dehors de l’établissement, je pratiquais. Des sports martiaux surtout. J’avais tenté le judo plus jeune avant de me rabattre sur l’aïkido. Je pratiquais également l’escrime depuis que je savais compter.

Je misais tout dans le sport, voulant intégrer un lycée sportif après. Et pour la suite, je verrais. Cela me semblait si lointain. Pas la peine de se préoccuper de ce genre de détail.

Et puis il y avait lui. Je ne l’ai pas tout de suite remarqué. Il était plutôt du genre transparent, sans réels amis fixes. Il aidait parfois les autres avec leur devoir alors en échange, ils l’introduisaient dans leur bande. Mais c’est tout. Il faisait réellement passe partout. Quelque chose que je ne comprenais pas, moi qui n’avais jamais eu d’ennuis pour me faire des amis.

Je me rappelle que la première fois que j’ai prêté attention à lui, c’était à cause de son père (ca aurait dû me mettre sur la voie ça, mais bon). Je discutais avec Justin, mon meilleur ami et la discussion avait dérivé, je ne me souviens plus comment, sur les professeurs.

— D’ailleurs, avait il commencé, tu sais que le père de Damien est prof au lycée ?

— Damien, c’est qui lui déjà ?

— Mais si, tu sais ! Le petit brun dans notre classe. Celui qui s’assied toujours à la même place. Un intello un peu manchot. Il fait partie de la bande à Matthieu.

— Je ne vois pas du tout qui c’est.

— Merde. Je te le montrerai la prochaine fois. Enfin bref, son père enseigne au lycée de mon grand frère. Il me l’a dit la dernière fois qu’il est venu me chercher parce qu’ils se ressemblent apparemment.

— Il a quelle matière ? avais-je demandé comme cela.

— Histoire. Il paraît qu’il est complètement taré.

Ces mots avaient attisé ma curiosité.

— Taré ? Dans quel sens ?

— Dans le sens où il crie sur ses élèves. Il les engueule quand ils ne lisent pas assez bien et ses cours vont dans tous les sens. Le genre de type qui est à 200% dans ce qu’il fait, quoi. Sauf que personne ne le suit parce que tu vois… l’Histoire… En plus, il ne donne pas envie. Quand on l’écoute, on a juste envie qu’il arrête de monologuer.

— Ouais, comme Binns quoi. En un peu plus vivant. Je n’aimerais pas être à sa place.

— Carrément, avoir un père comme ça, moi je pourrais pas.

Le lendemain, il me désigna du doigt un garçon au second rang, près de la fenêtre. C’est vrai qu’il semblait plus petit que la moyenne (mais ça, ça ne veut rien dire. La plupart des gars petits prennent des poussées de croissance au début du lycée et après on ne remarque plus rien). Mais il dégageait quelque chose de… je ne sais pas quoi. Comme s’il était dans une bulle, bien au dessus des autres et qu’il ne fallait surtout pas le toucher sinon il se briserait. C’était sans doute cela qui faisait fuir les autres.

Il n’avait pas les pieds sur terre.

Pendant quelques jours je le regardai mais j’arrêtai très vite. Parce qu’il n’y avait rien de réellement intéressant. Du moins c’était ce que je pensais.

 *

Tout cela, c’était avant le début de cette histoire. Cela commença au deuxième trimestre. Au début, c’était juste une rumeur insidieuse. Je ne sais même plus qui me l’a dit et j’imagine bien que cette personne ne devait pas le savoir non plus.

— Damien avait le SIDA.

Un truc de ouf’ quoi ! Le SIDA c’était… c’était… grave ! C’était la maladie dont on nous bassinait en SVT et en éducation sexuelle et auprès de nos parents. C’était « THE » maladie fatale, après le cancer. Sauf qu’on ne savait pas comment on attrapait le cancer alors que l’autre si. C’était ce qui nous déconseillait de se droguer, de ne pas « sortir couvert », de faire trop de conneries. J’avais même eu peur d’avoir un jour une prise de sang après qu’on m’ai raconté l’affaire du sang contaminé.

Mais c’était loin. Ca n’arrivait qu’aux autres, qu’aux africains, aux pédales, aux malades, à ceux qui se droguent. Aux gens de mauvaise vie quoi. Pas… Pas à nous !

C’est pour ca que je n’y ai pas cru.

— Mais arrêtez ! Vous voyez bien qu’il n’a pas la tête d’un malade.

— Le SIDA reste en phase de latence au début, m’avait sorti Justin d’un ton de je-sais-mon-cours-moi-et-pas-toi. On peut vivre plusieurs années avec sans le savoir.

— D’accord, à la rigueur. Mais comment veux tu qu’il l’ai attrapé ? Est ce que tu vois Damien sortir avec une nana ?

— Avec une nana non, avait il commencé d’un ton à moitié mystérieux, à moitié excité. Mais avec un mec oui. On l’a vu d’ailleurs.

— Qui ca « on » ?

— Je ne sais pas. Mais ce n’est pas ca l’important. Tu te rends compte qu’il n’a plus que trois mois à vivre.

Cette dernière phrase me fit l’effet d’une douche froide. Je trouvais cela réellement macabre de s’intéresser à ce genre d’infos mais s’il risquait de mourir. Je me sentais tout drôle. Un type de ma classe, de mon âge, pourrait mourir à l’hôpital ? Ça aurait pu être moi. La seule réponse que je reçu fut « va lui demander » mais je n’osais pas. Par pure lâcheté, je l’avoue. Seulement, la rumeur gonflait de plus en plus alors un jour je me suis approché de lui pour lui parler.

Il était vraiment petit. Et mince. Et faible. J’avais l’impression d’être encore plus imposant que d’habitude à ses côtés. C’est comme… Le chêne et le roseau. J’étais un gros chêne et je voyais ce minuscule brin qui se pliait au moindre coup. C’était vraiment bizarre. Et ma comparaison était vraiment pourrie. De toute évidence, le français et la poésie, ce n’est pas mon truc.

Je pris une grande inspiration et commença :

— Damien ?

— Hm… fit-il sans me regarder.

— C’est vrai que t’es gay ?

— Pardon ?

Cette fois-ci, il avait réagi plus vivement. Dans ses yeux, je pouvais lire du dégoût et de la colère. Comme un chien qui s’apprête à mordre parce que l’on a un peu trop embêté. Il continua d’un ton qui se voulait sans doute calme :

— Non. Pourquoi ?

— Ben…

Pourquoi est ce que j’avais accepté de me lancer dans cette galère ? J’essayais de trouver mes mots.

— Il paraît que tu es allé coucher avec des mecs louches dans un club sado-maso et que c’est comme ca que tu as attrapé le sida. Même qu’il ne te resterait que trois mois à vivre.

— Je ne suis pas gay. J’ai d’autres choses à faire que d’aller dans ce genre d’endroit et si mon espérance de vie était aussi faible, je ne serais pas là mais à l’hôpital. Et j’aurais plus l’air d’un mourant.

— Ouais, marmonnai-je pour moi même, c’est vrai que c’était bizarre.

Ouf, ce n’était que des bêtises. J’aurais du m’en douter en fait.

— Mais j’ai le sida.

Pardon ? Je restai quelques minutes scotché, incapable de réagir. Il n’avait quand même pas dit ca ?! Pourquoi me le disait-il à moi, devant toute la salle ? Il n’aurait pas pu le nier au moins ? A moins qu’il ne se moque de moi ? Il a un sourire amusé aux lèvres d’ailleurs. Que suis je censé comprendre ?

Les autres eurent moins de scrupules car l’information se propagea aussi vite que… qu’une pluie d’étoiles filantes ! J’aurais volontiers souhaité ne jamais avoir posé cette question.

C’était le début des emmerdes.

 

Chapitre 2 

 Le lendemain il ne vint pas à l’école et les autres commencèrent à déballer leur méchanceté à son sujet. Certains refusaient catégoriquement de le toucher ou de s’approcher de lui. Un crétin avait même proposé de signer une pétition pour qu’il soit renvoyé de l’école. Le tout dans son dos bien entendu. Je trouvais cela dégueulasse. Justin était aussi de mon avis mais lui ne voulait pas s’approcher quand même.

— Tu comprends, je ne le connais pas ce type. S’il était dans mon groupe d’amiS avant cette histoire, je ne dis pas. Mais là c’est juste un camarade. Venir juste parce qu’il est gravement malade c’est… malsain. Le traiter avec pitié ne va pas l’aider, il va plutôt mal le prendre.

— Tu racontes n’importe quoi !

Pourtant il n’avait pas tort car très vite, Damien ne le supporta pas et finit par me crier dessus :

— Mais qu’est ce que tu veux à la fin ?

— Comment cela ?

Je ne voulais pas avouer à voix haute que je m’étais trompé. Peut être avait-il raison.

— Tu me suis sans arrêt, tu essayes de me parler. Pourtant il n’y a pas longtemps, tu ne te souciais pas vraiment de moi. Qu’as tu donc à te faire pardonner pour te comporter ainsi ?

C’est donc cela qu’il pensait de moi ? Je m’y étais mal pris alors. Autant s’expliquer calmement alors. Je ne lui voulais pas de mal, ni le traiter avec mépris ou pitié.

— Rien du tout. Mais comme tu es toujours seul dans ton coin, je pensais qu’un peu de compagnie ne te ferais pas de mal. Je me suis trompé apparemment.

— Exactement. Je n’ai aucune envie de côtoyer des types dans ton genre.

Cela, par contre, je ne l’avais pas vu venir. Je répétais d’un ton incrédule — avais je bien entendu ? — :

— Dans mon genre ? Et je peux savoir ce que ça signifie ?

— Les gens qui préfèrent le muscle à l’intellect, fit il avec un petit air supérieur. J’imagine que taper dans un ballon ne doit pas requérir de gros efforts mentaux.

Il était si frêle, je ne m’attendais pas à ce qu’il puisse m’attaquer ainsi. J’avais envie de lui donner une claque mais ma conscience me retint.

— Je suis quarterback, sifflais je entre mes dents. Ca veut dire que je suis en charge de la stratégie. Mais j’imagine que les petits prétentieux dans ton genre ne peuvent pas comprendre, ils ne sont jamais allés sur un stade.

— Tu peux dire ce que tu veux, je n’ai pas envie de te voir. Va soulager ta conscience ailleurs.

— Tu es vraiment trop bête pour comprendre. Pas grave, va crever tout seul. Il n’y aura sans doute personne pour te regretter toi et ta méchanceté.

— Ah ouais ? Eh ben tant mieux. Au moins quand je serai mort, je n’aurai plus à vous côtoyer.

J’étais vraiment stupide mais l’entendre crier cela me fit du mal. Peut-être étais je vraiment en tort. Après tout, je ne le connaissais pas.

Le lendemain, notre professeur vint nous annoncer qu’il ne reviendrait pas avant un certain temps, voire même jamais.

C’était surement de ma faute, cela collait trop bien avec la dispute d’hier. Je m’y étais mal pris. Justin me mit tout de même en garde : il ne fallait pas que j’y aille tout de suite. Il fallait laisser les choses se tasser avant de recommencer. Vu l’échec cuisant que je venais de subir, je préférais suivre ses conseils cette fois.

Deux semaines plus tard, je m’aventurai donc chez mon camarade, après avoir demandé au professeur l’adresse : ruelle Laurier. Il habitait dans une petite maison qui me semblait immense. J’avais l’habitude des appartements alors me retrouver dans ce genre de demeure… Je trouvais cela lugubre.

Ce fut sa mère (enfin je suppose) qui m’ouvrit. C’était une femme d’une quarantaine d’année, qui faisait assez jeune. Le genre de dame que l’on voit partout. Ni trop élégante, ni trop négligée. Un grand sourire aux lèvres, elle m’accueillit avec joie comme si j’étais la septième merveille du monde.

— Tu es un ami de Damien ? C’est si rare que quelqu’un de sa classe vienne à la maison. Je t’en prie, entre.

— Bonjour madame. Je viens juste voir comment il va et s’il a besoin que je lui apporte les cours.

— Oh c’est gentil mais il suit l’école à domicile. C’est une idée de son père ça. Il le fait travailler.

— Il est prof’, non ?

— Oui c’est cela. Il enseigne au lycée.

Je me demandais ce que pouvait être son métier. Professeur également, sans doute. Les couples font toujours le même métier généralement. Mais quelque chose dans sa formulation me fit douter. Je m’apprêtais à le lui demander quand celui à qui je rendais visite descendit. Il semblait fort mécontent.

— Bonjour. Tu veux quoi ?

Bizarrement cela ne m’étonna même pas. J’avais compris depuis longtemps que même s’il semblait petit et fluet, il avait une langue assez acérée. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Je lui renvoyai donc sur le même ton :

— Voir comment tu allais.

— Eh bien maintenant que tu as vu, tu peux partir.

— DAMIEN ! s’exclama sa mère d’un ton indigné. Comment peux tu dire une chose pareille ?

— Ce n’est pas mon ami ! rétorqua t il. Et tu n’as pas à laisser n’importe qui rentrer à la maison.

— J’avais aussi à te parler, ajoutais je.

— Bon ok, viens. On monte dans ma chambre. Maman, viens pas nous embêter.

— Damien !

Il m’avait défié du regard pendant plusieurs minutes avant de prendre sa décision. Mais j’étais choqué par la manière dont il s’adressait à elle. Moi, même si ma vieille m’ennuyait parfois, je n’aurais jamais pu lui parler de cette façon sans me prendre une raclée. Cependant, je n’étais qu’un invité et je n’avais pas à donner mon avis sur la question. Je le suivis donc dans sa chambre.

Je ressentis quelque chose d’étrange en rentrant dans la salle. Elle était trop… Trop propre, trop bien rangé, trop simple. Il n’y avait vraiment que la base : un lit, une table de nuit, un canapé et un bureau. Ca aurait pu passer pour une cellule sans soucis. Puis je remarquais deux grosses étagères, remplies de livres. Mais réellement remplies, jusqu’à ras-bord. Je ne pus m’empêcher de commenter.

— Tu as beaucoup de livres.

— Oui.

— Ils sont tous à toi ?

— Bien sûr, sinon ils ne seraient pas ici.

Cela m’agaça. Je n’avais rien fait de mal et il m’agressait déjà. En plus, cela l’amusait. Je ne comprenais pas à quel jeu il jouait et l’envie de partir d’ici me prit. Puis je me rappelai qu’il était malade et que je pouvais bien passer certaines petites choses.

— Et sinon, continuais je d’un ton que je voulais naturel, c’est ton père qui te fait cours donc ?

— Yep. Enfin il vérifie plutôt mes cours et m’aide à les apprendre. Je suis au CNED.

— Oui ta mère me l’a dit. Ca ne doit pas être amusant, ajoutai-je en soufflant.

— De ?

Pour la première fois, il semblait surpris. A son visage je vis qu’il ne comprenait pas de quoi je parlais alors je précisais :

— Que ton père te fasse cours. Moi je n’aimerais pas.

— C’est parce que tu n’es qu’une montagne de muscle sans cervelle.

Ce fut à mon tour d’être surpris. J’avais évoqué le sujet car je pensais que ça le détendrait et que se défouler sur quelque chose le calmerait avec moi. Mais cela fut tout le contraire. Il était encore plus sur la défensive qu’auparavant. Je ne pus m’empêcher de soupirer.

— Ca y est, tu recommences. Qu’est ce que j’ai dit encore ?

— Je recommence quoi au juste ?

— À être sur la défensive sans raison.

— Tu insultes mon père, ça me semble être une bonne raison.

C’était ça le souci ? Je le fixai un instant avant de marmonner :

— D’accord, excuse-moi. Je ne voulais pas te vexer.

— Abrège, qu’est ce que tu veux ?

— Quand est-ce que tu vas…

— Mourir ? Je ne sais pas.

— Je voulais dire « revenir en cours », fis-je d’un ton agacé.

— Jamais. Pourquoi ?

— Tu manques à tes amis.

— Ce ne sont pas mes amis, on traînait juste ensemble parce que je les aidais un peu. C’est tout. Je doute que je leur manque réellement.

— Qu’est ce que tu en sais ? Tu ne t’intéresses jamais aux autres.

— J’en sais qu’ils m’ont laissé tomber quand la rumeur est apparue — par ta faute — que j’avais le sida.

Je me sentis vraiment mal sur ce sujet car je savais que c’était vrai. Toute la classe l’avait mis à l’écart. Même ses prétendus amis. Qu’étais je censé répondre à cela ?

Mais la suite m’énerva rapidement et m’enleva mes scrupules.

— C’est donc pour cela que tu viens me voir ?

— Hein ?

— Tu te sens coupable au sujet de la rumeur ?

— Pas du tout.

— Alors pourquoi tu as l’air autant blessé quand je te dis cela ?

Oui, je n’eus aucun scrupule à lui mettre une gifle. J’étais même soulagé. Ça faisait longtemps que je voulais le faire.

— Comment peux tu être aussi insensible ? Je suis triste de voir qu’on t’abandonne. Mais tu es le seul responsable de la rumeur. C’est toi qui as jeté de l’huile sur le feu en le déclarant à haute voix. Tu croyais quoi ? Que ça allait te rendre intéressant tout d’un coup ?

— Pas du tout. Cela m’indiffère, votre avis.

— Alors pourquoi réagir comme cela ?

Il ne répondit pas. J’avais — enfin — mis le doigt sur une faille. Mais comme le silence devenait inconfortable, je continuai en soupirant :

— Enfin ton père doit vraiment être bien.

— Hein ?

— Pour que tu prennes sa défense avec autant de véhémence. Tu dois beaucoup l’aimer.

— Ah ça oui ! s’exclama-t-il avec la même genre de joie qu’ont les enfants. C’est le meilleur père au monde. Et même toi, tu l’aimerais.

— Pourquoi « même moi » ? notai-je avec un soupçon d’agacement. Parce qu’il est prof ?

— Oui, entre autre. Il enseigne l’histoire. Il adore ça d’ailleurs. Mais toi, tu dois être comme les autres.

— C’est-à-dire ?

— Un inculte qui n’y comprend rien.

— Quelle belle généralité. Et d’où tu sors cela ?

— C’est lui qui me l’a dit. Aucun de ses élèves n’écoutent ses cours, ils se préoccupent juste de la prochaine interro.

— Dans ce cas, c’est peut être lui qui enseigne mal, répliquai-je en repensant aux paroles de Justin.

— Comment oses tu dire cela ? me cria-t-il dessus alors que je ne m’y attendais pas. Tu n’en sais rien du tout ! Pourquoi ce serait lui le coupable et pas ces pauvres glandus dans ton genre ?

— Coupable ?! le coupais je d’un air effaré. Tu y vas fort ! On ne parle pas de meurtre ou de crime. Ce sont juste des cours !

— Mais c’est un historien, lui. Déjà qu’il est obligé de donner des cours.

— Personne ne l’y oblige. Il pouvait très bien s’orienter ailleurs.

— Les métiers de chercheur sont rares et coûteux.

— On ne va pas en faculté d’Histoire si on ne veut pas faire professeur. C’est ce que ma mère répète souvent.

— Donc on fait un métier merdique, qu’on aime pas et on gâche sa vie ainsi ?

— Il n’y a jamais de juste milieu dans ton raisonnement ? m’exclamai je d’une voix outrée.

— La passion ça ne se contrôle pas.

— Ce sont juste des grands mots.

J’avais compris ce qui m’agaçait chez lui : il voyait tout en binaire. C’était soit blanc, soit noir. Il n’y avait jamais de juste milieu.

— Je croyais que tu étais comme les autres.

— À quel sujet cette fois ? soupirais je en me demandant quand est ce qu’il allait arrêter de dire cette phrase.

— Que tu n’aimais pas tes parents, que tu les prenais pour des vieux cons et tout.

— Mais personne ne peut détester ses parents, bégayai-je, complètement démuni face à cette phrase. C’est trop horrible.

— Mais les aimer est bizarre pourtant.

— Qui t’a dit ça ?

— Les autres. Ceux que tu désignais comme mes amis. Quand je disais du bien de lui, ils me regardaient de travers. Eux n’arrêtaient pas de se plaindre des leurs. En fait, j’aurais dû les envoyer bouler. Moi je l’adore.

— Ne pas être d’accord avec quelqu’un ou avoir des différents avec lui ne veut pas forcément dire que tu le détestes. Tu es sans cesse dans les extrêmes. Tu n’as jamais eu de disputes avec lui ?

— Non, jamais, fit-il d’un air fier qui me donna envie de l’assommer.

— Mais avec ta mère si.

— Oui, tout le temps. Mais elle est conne.

— Et tu la détestes ?

— Oui. Je la hais.

Je ne m’attendais pas à cette réponse honnêtement. La manière et le ton dont il me le dit me firent froid dans le dos.

Ce type cachait quelque chose d’effrayant.

Je ne restai pas trop longtemps dans sa maison et commençai à espacer mes visites.

 

 Chapitre 3 

L’année scolaire avait filé à toute vitesse et j’allais de moins en moins chez Damien. Lui-même semblait apprécier que je ne le voie plus. Je commençais à en avoir marre d’être traité comme un moins que rien. Il y avait des limites au masochisme !

À quelques jours des vacances, Vincent m’apprit quelque chose d’incroyable.

— Le père de Damien a été hospitalisé.

— Sérieux ?

— Sérieux. C’est mon frère qui me l’a dit. Il devait être là pour les oraux seulement comme il n’était pas en état, eh bien…

— Eh bien ?

— Eh bien ils ont du trouver quelqu’un d’autre ! Et ça a bien embêté les lycéens.

— Oui mais ce n’est pas de sa faute s’il est tombé malade.

— Oui c’est vrai mais bon…

Je croyais que cela serait anecdotique mais rapidement cette histoire me reprit. Ainsi, un soir, j’eus la curieuse surprise d’entendre la voix de sa mère au bout de mon téléphone. Légèrement flippant. Elle semblait paniquée et j’eus du mal à lui faire articuler plus de deux mots compréhensibles. Quand elle fut enfin à peu près calmée, je le lui fis répéter.

— Mon mari… est à l’hôpital. lâcha-t-elle entre deux sanglots.

— Oui, j’avais entendu dire. C’est grave ?

— Je ne sais pas.

— Eh bien, que disent les médecins ?

— Àmoi rien. Ils ne veulent rien me dire.

— Peut-être que c’est compliqué, hasardai-je.

— Non, tu ne comprends pas. Je suis moi-même médecin. S’ils ne disent rien, c’est qu’il a interdit les visites. Même à son propre fils. Personne n’a le droit de savoir ce qu’il a. Et moi je n’en peux plus de cette situation.

Je la comprenais sans mal, car je pense que dans la même situation, je n’aurais pas été mieux.

— Je suis désolé, lâchai-je.

— Pardon, ce n’était pas de cela que je voulais te parler. Je t’ennuie avec mes soucis.

— Non, non.

— Damien va très mal depuis le départ de son père. Il ne sort plus de sa chambre, ne mange pratiquement plus. Il bouge à peine et je ne sais pas comment faire pour l’aider. Alors toi… vu que vous êtes amis… Je pensais que tu aurais plus de chance que moi.

Amis ? Nous deux. J’avais essayé mais il m’avait envoyé sur les roses. Cependant, cela me faisait un peu mal au cœur de laisser cette pauvre dame ainsi, alors je lui promis de passer. Mais d’abord j’avais quelque part où aller.

L’hôpital général était un ensemble de locaux assez grands. Ils avaient été rénovés il y avait peu de temps et faisaient très récent et propre. Le père de Damien était hospitalisé dans un service assez général qui gardait les malades à long terme. Cela devait être grave alors. La première chose qui me vint à l’esprit fut le cancer. Mais j’espérais que non car leur famille serait réellement maudite si c’était le cas.

Je demandais à une infirmière si je pouvais le voir et elle me répondit ce à quoi je m’attendais : aucune visite n’était autorisée. Même comme j’insistais pour qu’elle aille demander (en précisant qui j’étais), elle tenta quand même le coup.

Et là, à notre plus grande surprise (car je n’étais qu’à moitié convaincu), il accepta de me voir.

J’entrai prudemment dans la salle. Je m’attendais pratiquement à voir un fantôme. Tout ce qu’on m’avait dit à son sujet tournait en boucle dans ma tête. Mais il avait l’air normal. Plutôt grand. contrairement à son fils, il avait un visage élargi ce qui accentuait ses rides, ses creux et son air de mourant. Cependant, il semblait assez serein et avait un grand sourire aux lèvres. Il n’avait pas l’air méchant. Je m’approchai donc timidement et commençai :

— Bonjour Monsieur.

— Entre, ne reste pas sur le pas de la porte.

Même sa voix était calme mais j’entendais quand même une sorte de petit rire en arrière plan et cela me rappela la voix de son fils quand il se faisait moqueur. Ils avaient des timbres de voix similaires.

— Tu es un ami de Damien, il paraît.

— Oui Monsieur.

— Celui qui n’arrête pas de le harceler ? Qui joue au football américain ?

Devant ma mine déconfite, il expliqua :

— Il m’a déjà parlé de toi. Pas en des termes très élogieux mais je crois qu’il est incapable de se faire des amis normalement.

— C’est pas une raison, maugréai-je.

— Comment va-t-il ? s’enquit-il tout de suite d’un air inquiet.

— Mais vous ne l’avez pas interdit de visite ? m’exclamais je.

Il y avait quelque chose qui m’échappait dans leur logique.

— Je ne… veux pas le culpabiliser. Ou qu’il garde une mauvaise image de moi.

— Il va mal.

— Réellement ? s’affola t il. Oh non. C’est vrai qu’on n’a jamais été très longtemps séparés mais je pensais que ça irait, qu’il était assez grand… Oh, mon pauvre petit.

— Mais vous êtes vraiment un père poule, ne pus je m’empêcher de remarquer. Damien n’étouffe pas comme ça ? Il a quatorze ans quand même !

— Je crois qu’à ce sujet, tu as déjà eu ta réponse non ?

Je repensai alors à ma première visite chez lui et à sa réaction quand on l’avait abordé. Oui, en fait, il avait l’air d’apprécier.

— Alors ?

— Hein ? Ah euh… D’après sa mère, il ne fait plus rien, il ne mange plus beaucoup. Ah et il se laisse mourir.

— Oh non, murmura-t-il d’un ton livide. Pas ça.

— Vous allez mourir vous ?

La question était partie toute seule et je la regrettais à peine sortie. Mais lui ne s’en offusqua pas. Il eut juste un sourire bizarre, assez triste et murmura :

— Ouais. Oui, je vais mourir.

— De …

Mais ses yeux me dissuadèrent de continuer ma phrase.

— Va… me chercher mon fils tu veux ?

— Hein ?

— Va le chercher. Il faut que je le voie.

En bonne pomme, je m’exécutai. Mais il me reçut trop rapidement, sautant pratiquement pour aller à l’hôpital. C’est à ce moment que je décidai de me retirer de cette histoire. Tout cela ne me regardait pas. Qu’ils fassent ce qu’ils voulaient.

C’était ce que je pensais.

 

Chapitre 4

Début novembre, je reçus un coup de téléphone inquiétant. C’était lui. J’avais presque oublié son existence depuis l’hospitalisation de son père. C’est sans doute cruel mais c’est comme ça. Je n’allais pas rester cinq cent ans auprès de quelqu’un qui n’avait pas envie d’être aidé.

Mon premier réflexe fut de l’envoyer bouler mais je me retins à temps. Il pleurait, à l’autre bout du téléphone.

— Qu’est ce qui se passe ? demandais je malgré moi.

— Je… Je… Faut que tu viennes. Je t’en prie.

— Où ça ?

— À l’hôpital. Papa.

Il ne m’en fallut pas plus pour que je parte. J’avais une vague idée de ce qui se passait mais j’étais certain d’une chose : c’était pressant.

 *

Là bas, il était assis dans un couloir, complètement dévasté. Son téléphone pendouillait dans une main. Je m’approchai de lui et lui demandai :

— Qu’est ce qui se passe ?

— C’est… C’est…

Il semblait pratiquement en état de choc alors j’essayai de le calmer.

— Du calme, respire.

— Papa. Mon père… Il…

— Que lui est-il arrivé ?

— Mort.

— Mort ? répétai-je sans comprendre — même si techniquement, je le savais qu’il allait mourir. Mais de quoi ?

— Sida.

— Hein ?

-Sida. Syndrome d’immunodéficience acquise, récita-t-il d’une voix complètement éteinte.

— Non, ça j’avais compris mais… Il l’avait également ? C’est lui qui te l’a transmis ?

— Je n’ai jamais eu cette maladie.

ÇA, je ne l’avais pas vu venir. Et pourtant j’avais toutes les pièces en main. J’avais senti qu’il y avait quelque chose qui clochait. J’avais simplement été trop aveugle pour voir la vérité.

— Je pige rien. Ton père avait le sida ?

— Oui.

— Mais tout le monde disait que c’était toi ?

— Oui, c’est ça. Je faisais semblant.

— Ah l’enfoiré.

Comment ce type qui avait l’air si aimable, si gentil, qui m’avait dit aimer son fils avait pu l’utiliser ainsi ? Je comprenais maintenant pourquoi il parlait de culpabilité.

Ce que j’anticipais moins, c’est la baffe que je reçus en échange. Il me cria dessus :

— NE. TRAITES. PAS. MON. PÈRE. D’ENFOIRÉ ! Tu ne sais rien de lui !

— Mais il t’a forcé à…

— Pas du tout ! C’était mon idée depuis le début. Je ne voulais pas qu’il souffre.

— Il aurait dû t’arrêter !

— Mais qu’est ce que tu en sais espèce de crétin ? Qu’est ce que tu en sais de la vie d’un malade ? Tu penses que c’était facile, qu’il le méritait ? Et moi je voulais mourir à sa place. Après tout, j’aurais rendu service à tout le monde. Je sais bien que personne ne m’a jamais désiré.

Il pleurait. Sauf que je ne pouvais rien y faire. Je ne connaissais pas son histoire, c’est vrai. Je ne comprenais pas pourquoi il me disait tout cela. Alors j’écoutais avec impuissance.

— J’aimais mon père plus que tout au monde. Tu ne peux même pas comprendre. Tu ne sais rien de moi. Tu es juste un pauvre crétin qui m’a pris en pitié et qui essaye de…

— Je suis ton ami, répliquai-je d’un ton ferme, en réalisant pour la première fois que c’était vrai. Même si tu ne m’a jamais considéré comme tel.

— Alors rends-le moi ! Rends-moi mon père ! Fais-le revenir !

— Il ne reviendra pas, il est mort.

— Je veux pas…

— Et puis, tu as encore ta mère.

— Maman… ne m’aime pas.

— Hein ?

— Pas autant que lui m’aimait. C’est ce qu’il répétait toujours.

— Et c’était vrai ?

— J’en sais rien. Elle était pas pareil. Et puis je m’en fous. Je le veux lui !

Je soupirai. Qu’étais-je censé faire dans ces cas là ? Je fis la seule chose instinctive qui me vint en tête : le serrer contre moi et lui chuchoter des mots rassurants.

— Ca va aller. Tout ira bien.

— Papa…

Il était vraiment petit, surtout entre mes bras. On est restés très longtemps ainsi tandis que dans ma tête trottait la même question :

Et maintenant, que faire ?

FIN

Artiste choisi : Les cowboys fringants.

  • Joyeux calvaire
  • La bonne pomme
  • Les étoiles filantes
  • Ruelle Laurier
  • Le Chêne et le Roseau.
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One thought on “Macabre comédie, par James Hamlet

  1. Belle chute très inattendue (!), mais effectivement : je veux savoir ce qu’ils vont faire ! ^^ »

    😉

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