L’Homme qui n’éteignait jamais, par Aude Réco

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

 

Frédéric se réveilla en sursaut dans sa chambre, le corps en nage. Étourdi par le cauchemar qu’il venait de vivre, il ne se rendit pas tout de suite compte de l’obscurité qui régnait. Pris de panique, il tendit une main tremblante vers l’interrupteur à côté du lit. Rien ne se produisit. Bien décidé à allumer le plus vite possible, il se leva.

Tout se bousculait dans son esprit, même si celui-ci se focalisait sur le manque de lumière. Ceci n’était plus arrivé depuis un an. Il prévoyait des ampoules de rechange par dizaines, des fusibles, des bougies. Bref, tout ce qui pouvait éclairer le manoir. Qu’est-ce qui arriverait si on le prenait par surprise avant qu’il n’atteigne le couloir ? Il préférait ne pas imaginer.

La porte ouverte sur le palier laissait entrer une faible lueur, celle de l’ampoule située à proximité. Insuffisante en ces circonstances. Frédéric sentit quelque chose l’effleurer ; il fit volte-face. Rien, personne. Pourtant, une présence errait à ses côtés, attirée par la pénombre. Le souffle court, il quitta la pièce. La traverser lui parut durer une éternité. Il poussa un profond soupir quand il se sut enfin en sécurité.

Règle numéro un, ne jamais sombrer dans l’obscurité. Jamais.

Frédéric ne croyait plus aux histoires de monstres sous le lit depuis longtemps. Pareil pour le croque-mitaine ou les extraterrestres. Il ne croyait pas non plus jamais devenir ce qu’il était aujourd’hui. Un homme qui n’éteignait jamais. Parce qu’il n’avait pas le choix. Parce que certaines choses revenaient à la nuit tombée.

Il frissonna à la seule perspective d’être de nouveau habité par l’un de ces esprits. Ses esprits. Il les connaissait par cœur, leur histoire, leur famille, leur époque. Une admiratrice de Marilyn Monroe lui apparaissait fréquemment. Elle ne lui avait jamais fait le moindre mal mais chacune de ses apparitions devenait de plus en plus embarrassante. Outre celle-ci, les autres se montraient moins sympathiques. Certains déambulaient dans les couloirs. Lumière ou non, Frédéric percevait leur présence. Seulement, ils ne se manifestaient vraiment que dans le noir. Alors le manoir restait éclairé nuit et jour comme un sapin de Noël. Pour le bien de tous, disait Frédéric en y croyant dur comme fer. En fait, il craignait surtout d’être possédé jusqu’à la fin de ses jours.

Les phénomènes avaient débuté un an plus tôt, à l’acquisition du manoir, vraisemblablement situé sur une sorte de faille qui permettait aux fantômes de se manifester. Il les accueillait, bien malgré lui, dans son enveloppe corporelle. Ils s’accaparaient ses pensées, sa volonté. Dès lors qu’on le possédait, il se trouvait plongé dans le néant, incapable de lutter. Il assistait, impuissant, aux moindres faits et gestes de l’entité. Sa voix changeait, ses souvenirs aussi. D’un clignement de paupières, il se retrouvait à Belfast, à Rome. Il partageait des moments précieux avec de parfaits inconnus. Ils l’étaient au début, du moins. Maintenant, Frédéric apprenait à se méfier d’eux plutôt qu’à approfondir leurs liens. Il ne désirait pas en apprendre plus sur eux, sur leurs vies. La sienne tenait déjà suffisamment du cauchemar pour avoir envie d’en vivre d’autres.

Depuis un an, il passait les plus mauvaises nuits de son existence. Le plus souvent plongé dans un état de torpeur non qualifiable, il écoutait l’horloge égrener les heures. Quand enfin il fermait l’œil, c’était pour se réveiller deux ou trois heures plus tard avec la sensation d’avoir été veillé dans son sommeil.

Ce soir-là, il se réfugia dans le salon, vaste pièce éclairée par un lustre, un petit lampadaire et plusieurs lampes de chevet. L’endroit le plus éclairé de la demeure. Une présence l’y avait suivi, il pouvait en discerner les contours derrière lui. Elle bougea et s’installa à ses côtés sur le canapé. Frédéric ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Il devait faire comme si elle n’existait pas, comme s’il rêvait éveillé.

Un courant d’air glacial le traversa ; il pria de toutes ses forces pour ne pas être possédé. Quand il comprit que ses pensées propres lui appartenaient encore, il en trembla de joie. Il n’était qu’un homme en sursis, en proie à ces êtres d’énergie pure, à cette civilisation du froid, comme il les appelait. La moindre échappée lui procurait un bonheur certes éphémère mais intense. Une atmosphère tendue s’installa dans le salon. Frédéric appréhenda les phénomènes futurs avec plus de crainte encore. À coup sûr qu’il venait de passer un cap.

Il passa le reste de la nuit à déambuler dans les couloirs, mal à l’aise en compagnie de son fantôme. Sans doute las de ses déplacements, celui-ci cessa de le suivre. Dès lors, le cœur de Frédéric se mit à battre plus raisonnablement. Il s’apprêtait à rejoindre sa chambre alors que l’aube pointait quand il remarqua des empreintes de pieds mouillés sur le parquet. Il tressaillit. Les pas se dirigeaient vers sa chambre. Quelqu’un l’y attendait. Son organisme s’emballa. Son pouls cogna contre ses tempes, ses jambes flageolèrent, ses poils se hérissèrent le long de sa nuque. Il avança, raide, malgré son envie de s’enfuir en courant. Il avait l’habitude de ces rencontres tardives sans pour autant s’y habituer. Si sa curiosité était toujours la même que douze mois plus tôt, il n’avait jamais émis le souhait de communiquer avec les morts. Il avait bien tenté de quitter le manoir. En vain. D’autres morts étaient venus à sa rencontre et lui avaient barré la route. Toujours. Où qu’il aille. Il ne pouvait s’empêcher de leur parler, d’essayer de les comprendre. Ils étaient sa drogue, sa morphine. Il marchait vers eux, le bras tendu, et les touchait.

Il était comme eux.

FIN

 

Artiste choisi : Indochine.

  • Le Manoir
  • Marilyn
  • Belfast
  • Les plus mauvaises nuits
  • Morphine

*

L’Auteur : Aude Réco écrit pour les adultes et illustre pour les enfants. Sa formation d’écrivain public en poche, elle envisage de monter sa société ciblée sur le monde de l’édition. Son blog : http://www.terhischram.fr

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